Une journée presque ordinaire (1)

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Kyran s’étira. Il avait passé toute la journée, perché en haut de la muraille et personne n’était venu le relever. Dans son dos, se tenait la Cité des Artifices. Les habitants de cette ville, entièrement sous dôme étaient allergiques au monde du dehors. Beaucoup d’hypothèses circulaient sur cette curieuse affliction, mais Kyran pour sa part, pensait qu’à force d’ingéniosité pour s’éloigner de la nature et de ses menaces, ils en subissaient à présent les conséquences. De l’autre côté, se tenait le territoire des Naturalys, une vaste terre sauvage que les habitants tentaient de dompter avec plus ou moins de succès. La nature y était belle et puissante. Le cycle de la vie y était harmonieux et paisible au contraire de celui de la Cité, impulsif et maladif. Au fond, de lui, Kyran se dit qu’il aurait aimé être un Naturalys, cultiver la terre, la comprendre et l’écouter pour ainsi espérer entrer en symbiose et se nourrir de ses fruits, lui paraissait être une vie agréable.

Perdu dans ses pensées, le soleil déclina et il apprécia particulièrement la douceur des rayons sur sa peau. Le ciel dépourvu de nuage commençait à s’obscurcir. Quelque part là-haut se tenait le Royaume des Esprits, des sages aux pouvoirs dépassant l’entendement, du moins, c’est ce que l’on prétendait. Kyran quant à lui, n’appartenait à aucun de ces peuples, il n’était rien de plus qu’un Veilleur, en un sens cela lui donnait bien plus de liberté, sauf quand il se retrouvait bloqué à surveiller l’un des points de scissure. Ces points de passage permettaient de se rendre d’un peuple à l’autre, ils étaient particulièrement surveillés depuis la guerre qui avait mené à l’individualisation des trois partis.

Un oiseau passa au-dessus de sa tête, il l’envia un instant, avant de réaliser qu’il ne parvenait à visualiser son origine. Il se tapota la tempe dans l’espoir de remettre en place ses nouvelles rétines, mais il ne put vérifier si cela avait servi à quelque chose, l’animal se trouvait déjà loin. C’est ainsi qu’il vit un Naturalys bedonnant se précipiter dans sa direction. Le jeune homme eut pitié de lui, mais sa raison reprit bien vite le dessus, il était responsable de sa condition. S’il avait bien appris une chose, c’est que la vie était un cycle d’actions et de conséquences : pragmatique, efficace, bien que parfois déréglée. Il attendit donc le nouveau venu. Se massant la nuque, il inspira profondément et déclama de sa voix la plus posée :

— Bonjour, puis-je voir votre attestation dérogatoire ?

Les mains fébriles de l’homme cherchèrent et brandirent un morceau de papier froissé. Kyran regretta que son corps ne soit pas équipé d’yeux plus perçants, mais il changea rapidement d’avis lorsqu’il réalisa que cela lui permettait de se dégourdir les jambes. Il entreprit donc de venir à la rencontre de l’homme, celui-ci l’attendait, transpirant et suffocant. Il lui prit le papier des mains, le remerciant par automatisme et ne se formalisa pas du manque de politesse de son interlocuteur. Kyran savait que les vivants avaient déjà des soucis de communication, alors pourquoi prendraient-ils la peine de saluer un mort ?

Les Veilleurs, dernière création des trois camps avant leur séparation étaient des gens morts lors de leur guerre, mais pour veiller aux respects de leur nouvelle frontière, ils avaient ressuscité des personnes ayant de bonnes aptitudes, mais n’étant soit pas assez bon pour rejoindre un camp en particulier, soit n’en ayant pas eu le temps, ce qui expliquait la relative jeunesse de ses membres, bien qu’ils aient dopés leur corps d’hormones de croissance afin que ceci n’est pas une apparence enfantine et soit en mesure de faire respecter les règles.

Kyran détestait son statut, on lui avait volé sa vie et comme si cela ne suffisait pas, on l’avait ramené d’entre les morts pour qu’il soit sous le joug de ses bourreaux. On lui avait retiré toute identité, en tant que Veilleur, il n’était plus un citoyen. A ce titre, il n’était pas mieux considéré qu’un objet. Au mieux, les gens montraient de l’indifférence, au pire un écœurement tel que provoqué par un tas d’immondices.

Le Veilleur chassa ses pensées et déplia le document. Il entreprit de décrypter les minuscules caractères, lorsque ses yeux parcoururent la feuille et virent en bas de page, les signes s’embraser. Il eut à peine le temps de lâcher le document que celui-ci explosa, le propulsant en arrière. Kyran se retrouva éloigné de la muraille et atterrit lourdement dans le fossé bordant le chemin. Ses membres de chaires se contractèrent sous l’impact, et ceux bioniques crissèrent. Engourdi, le jeune Veilleur n’était pas encore habitué à son nouveau corps, il regarda le silicone endommagé de son bras et vit l’alliage anthracite de sa prothèse. En service, les Veilleurs étaient reconnaissables de par leur uniforme, mais une fois celui-ci retiré, un soin particulier avait été apporté à leur apparence. Un liquide tiède et visqueux rougissait ses habits aux endroits où le silicone avait été percé. Cette chaire artificielle se voulait le plus réaliste possible, à tel point que le jeune homme devait régulièrement vérifier la température de son « fluide vital » pour s’assurer qu’elle soit dans les normes. De même, la culture de ses poils était rigoureusement surveillée. En effet, de petits emplacements contenant un milieu nutritif et des bulbes de ses poils avaient été placé dans le silicone et leur observation permettait de s’assurer de sa bonne conformité physionomique.

Kyran se serait bien passé de tout ça, mais la vie de Veilleur était tout sauf reposante. Lorsqu’il sortit enfin de son observation, l’individu avait disparu et une brèche finissait de se ressouder dans la muraille. Le jeune homme se remit péniblement sur ses pieds. Il cherchait à comprendre le sens de tout ça. Il ne parvenait pas à comprendre le geste de cet homme, les attaques aux postes de contrôle, étaient rares, mais que pouvait bien faire un homme seul ? De plus, habillé de la sorte, il ne passerait pas inaperçu et se ferait rapidement arrêter. Au final, bien qu’il vienne de se faire attaquer, Kyran ne se sentait pas inquiet, les choses ne tarderaient pas à reprendre leur cours et lui pourrait tranquillement aller se reposer.

Il s’épousseta regrettant, la couture qu’il devrait faire en rentrant chez lui pour remettre son uniforme en état et attendit que la muraille finisse de se régénérer avant d’en regravir les marches. Il regarda du côté de la Cité des Artifices et ne vit aucun signe de trouble, les mêmes nuages de pollution paresseux s’élevaient dans les airs avant de disparaître, les habitants circulaient toujours de manière codifiée, tels des automates.

Kyran poursuivit son observation jusqu’à la tombée de la nuit où l’on vint le relever. Il ne se rendit compte que tardivement de leur présence et leur fit le salut réglementaire : pieds joints, poing sur le cœur. Ses collègues lui rendirent son salut. Après un instant d’hésitation, il fit face aux deux hommes plus expérimentés, les attaques de nuit étaient généralement plus fréquentes, mais surtout plus difficiles à déjouer et plus violentes. Le corps des deux Veilleurs avait été modifié en conséquence, plus robuste, les deux hommes possédaient une excellente vision et leur ouïe était décuplée. En comparaison, Kyran se sentait bien pathétique.

— Avez-vous entendu parler d’une infiltration dans la Cité des Artifices ?

— Non, mais le gars que t’as laissé filé s’est fait désintégrer par la muraille.

Devant l’expression abasourdie de Kyran, le Veilleur s’expliqua.

— T’y pouvais rien, tu t’es laissés berné, t’es encore naïf, mais tu finiras par apprendre. Pour la muraille peu de personnes le savent, mais si tu n’es pas autorisé à en franchir l’accès, elle désintègre tout ce qui passe.

— Y-a-t-il un risque pour sa structure ?

— Un risque ? Mais pourquoi ? Ne parle pas de choses que tu ne connais pas et rentres chez toi !

Kyran hocha lentement la tête et entreprit de suivre ses recommandations lorsque le second Veilleur l’interpella.

— Hey ! Tu n’as rien à craindre, t’as fais ton taff, de manière un peu maladroite, mais tu l’as fais. Rien ne laisse penser qu’il y avait des témoins, le secret de la muraille et donc sauf, maintenant dépêche-toi de rentrer !

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