Amour déferlant

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Dans une vieille bicoque isolée près de la baie de Suruga à Izu, un vieil homme, les traits tirés par les épreuves de la vie, fume une cigarette sur ce qui était autrefois un reluisant fauteuil de cuir mais dont les années ont fait ressortir la mousse du rembourrage. Ses gestes démontrent toute la lassitude qui s'est installée en lui alors qu'il tire une nouvelle bouffée avec une lenteur tranquille. Le mouvement lui est devenu automatique avec l'expérience, si bien qu'il prête à peine attention aux cendres qu'il laisse tomber par inadvertance sur son carrelage aux motifs d'une autre époque. Le papier peint vieillot accroché sur les murs défraîchis est imprégné de cette odeur de fumée froide. Des plantes en plastique infestées de poussière servent de décoration au modeste salon. Sur la cheminée, la photo en noir et blanc d'un caniche côtoie un bibelot représentant un torii, portail traditionnel japonais de la religion shintoïste. Quelques prix et des tableaux de la marée, éclairés par la lumière traversant la seule fenêtre de la pièce, sont les seuls éléments modernes égayant le séjour. Devant le fauteuil sur lequel est installé l'homme, un journal repose sur le napperon qui orne la petite table basse à côté du cendrier.

Une main ridée se tend, à son poignet est attachée une montre dont les aiguilles ont cessé de tourner. Elle écrase mollement la cigarette puis l'abandonne parmi les autres mégots avant de se saisir du journal livré le matin même par le facteur. Comme s'ils savaient exactement ce qu'ils cherchaient, les doigts fripés, dont le majeur est décoré d'une alliance, parcourent les premières pages avec indifférence avant de s'arrêter devant un titre. Avec un peu de difficulté, l'homme se redresse légèrement, le regard soudainement animé par une lueur de curiosité qui contraste avec l'air absent qu'il abordait jusqu'alors. L'on peut y lire en gras « Dernière exposition du grand peintre Fujiwara Haruki qui déclare mettre fin à sa carrière ». Soudainement concentré, l'homme chasse la mouche qui lui tourne autour d'un mouvement de journal agacé et se penche plus près du papier afin de mieux déchiffrer l'interview qui accompagne article.

Maître Fujiwara, pourquoi avez-vous subitement décidé de mettre fin à votre carrière ?

Il est temps que je laisse ma place à de jeunes artistes avec des nouvelles idées plus modernes et innovantes. J'ai fait mon temps et je préfère profiter des moments qu'il me reste loin de toute la pression médiatique afin prendre du temps pour moi.

Avant de vous retirer, allez-vous enfin nous révéler d'où vous vient votre passion de peindre des vagues ?

Je me suis retrouvé rescapé d'une de ces grandes vagues un jour. C'est quelque chose d'impressionnant que je n'ai jamais réussir à me sortir de l'esprit, peu importe le nombre de fois où j'ai essayé de l'extérioriser.

L'homme se souvient avoir tiqué à cette question à laquelle il avait préféré rester évasif. Il avait adopté un ton faussement léger, mais en réalité, le souvenir de ce jour datant de soixante ans continue d'hanter chacune de ses nuits avec la même force qu'autrefois. Il lui semblait même parfois que son imagination parvenait à rendre le tout encore plus effroyable.

Avec une plainte sourde, il s'extrait de son fauteuil et se redresse péniblement. Ignorant sa canne, il s'avance à petits pas précautionneux, vacillant à moitié vers le seul tableau voilé de la pièce. Le vieillard saisit un coin du tissu blanc et le laisse tomber d'un coup. Un nuage de poussière l'enveloppe, le secouant d'une violente quinte de toux qui ne se calme qu'au bout de quelques minutes. Une fois le risque passé, l'homme ouvre de nouveau les yeux et son regard se perd pour la première fois depuis des décennies sur la représentation picturale de la vague qui hante ses cauchemars. Il l'a peinte telle qu'il la voyait, immense force de la nature impitoyable qui reprenait ce qu'elle avait créé. Les courbes de la mer ne sont pas sans rappeler celle d'une femme dans un étrange mélange de destruction et de douceur engloutie.

L'incarnation des ravages de son cœur frappe une nouvelle fois le vieux peintre. Son œuvre lui fait toujours autant de mal ; il a beau l'avoir masquée pendant longtemps, il aurait été capable de la reproduire à l'identique au détail près. C'est plus fort que lui, malgré sa peur, l'homme ne peut s'empêcher de replonger dans son tableau, il se revoit ce jour-là, à la plage de la baie de Suruga avec sa femme, Nagisa. Aujourd'hui, il a décidé de se confronter une dernière fois aux événements traumatisants de son passé, dans un ultime espoir d'acceptation finale. Il relève un regard qu'il n'avait même pas conscience d'avoir baissé et se laisse happer par la toile.

Au départ, la terre avait tremblé. Nagisa et lui l'avait senti alors qu'ils profitaient de la plage lors d'un doux jour de printemps. S'ils avaient d'abord été sur leurs gardes, ils s'étaient rapidement détendus en s'imaginant que ce n'était qu'un des petits séismes qui agitaient parfois la terre du Japon. Comme la plupart des gens, ils avaient continué à profiter du soleil sans se soucier plus longtemps de l'incident. Puis, un quart d'heure plus tard, alors que la marée n'était pas encore arrivée à son apogée, elle avait entrepris de se retirer rapidement, abandonnant les baigneurs sur la plage. Haruki avait commencé à s'inquiéter face à ce phénomène inhabituel et avait demandé à sa femme de remballer leurs affaires, prétextant qu'il ne servait plus à rien de rester plus longtemps. Ils venaient juste de parvenir à la rue piétonne lorsqu'il avait entendu un étrange bruit de sifflement venant du large, rappelant le bruit d'un avion.

Haruki s'était alors mis à paniquer sérieusement. Dans l'affolement, il avait entraîné sa femme vers les terres plus élevées, son instinct lui dictant se mettre le plus de distance possible entre la plage et lui. Ils avaient couru sans se retourner jusqu'à dépasser le centre-ville. Nagisa l'avait alors imploré de s'arrêter un instant tant elle peinait à reprendre son souffle et à courir avec ses chaussure talons. Haruki avait profité de cet arrêt pour écouter les cris autour de lui, tous prometteurs d'un funeste destin. Il avait capté un mot, « tsunami », qui l'avait fait frémir d'horreur. Pour la première fois, son destin ne dépendait plus de lui.

Dans un élan de survit, il avait saisi sa femme par le poignet pour la tirer à l'intérieur d'un immeuble bétonné, ignorant les protestations de Nagisa. Il avait suivi la foule et avait joué des coudes, sa vie en dépendait, pour entrer dans l'ascenseur qui les avait conduits à l'étage le plus haut. Le sol avait recommencé à trembler sous leurs pieds. Lorsqu'ils étaient arrivés au sommet, il avait d'instinct été s'enrouler autour d'un gros pilier, enjoignant sa femme à faire de même. C'est alors qu'il l'avait vue. La vague. Le genre de phénomène nature, effroyable et incroyable qui vous rappelait que vous n'étiez rien face à la Nature et que votre vie ne tenait qu'à un fil. Elle avait foncé sur la ville à tout allure, dévastant les habitations sur son passage, inarrêtable. Elle s'était tenue devant eux, majestueuse et impressionnante dans son immensité, s'élevant dix mètres au-dessus des hommes restés au sol. Ces victimes étaient restées trop longtemps fascinées par la formation du phénomène pour avoir le temps de se mettre en sécurité. Haruki en avait été certain, dès que cette force bleue les frapperaient, il en serait terminé d'eux. Il s'était disputé avec sa sœur la veille, il venait tout juste d'être promu, mais tout cela ne lui paraissait plus qu'être des foutaises face à son plus grand regret.

Celui d'être incapable de sauver sa femme, sa plus grande amie depuis l'enfance, sa sœur aussi parfois et même sa mère au besoin. Celle qui l'avait toujours poussé à persévérer, celle qui mélangeait ses rêves aux siens, celle qu'il avait juré de protéger lors de leur premier baiser sous l'oranger de ses parents, il ne lui même pas encore permis d'être mère. Quand l'avait-il adorée la dernière fois en lui faisant l'amour ? Lui avait-il seulement dit qu'elle était belle aujourd'hui ? Tout était allé trop vite, il avait tellement à dire, tellement à exprimer mais tout ce qu'il était parvenu à dire alors que le sommet de la vague s'était fracassait contre la fenêtre fut simplement : « Je t'aime Nagisa ». Qu'aurait-il pu ajouter de plus ? La force de l'eau l'avait frappé alors qu'il se cramponnait de toute ses forces à son pilier. La gravité n'avait plus existé à cet instant ; tout ce qu'il avait pu faire, c'était lutter contre cette force destructive. Combien de temps s'était-il écoulé ? Une poigné de seconde ? Une demi-heure ? Impossible à dire, ses muscles étaient déjà tous crispés. Il pouvait tenir, il devait tenir.

Alors qu'il essayait de résister mentalement, il avait senti sa femme lâcher prise à ses côtés et avait juste eu le temps de la rattraper d'une main dans un élan désespéré. Comme par miracle, la pression était redescendue ; la grande vague était passée. Leurs pieds trempaient encore dans l'eau mais leurs corps n'étaient plus submergés. Pourtant, ils avaient été incapables de bouger. Les jambes et le bras de Haruki étaient toujours solidement accrochés au pilier tandis que sa main gauche tenait celle de sa femme comme s'il n'allait jamais plus la lâcher. Il y avait eu un instant de flottement où personne n'avait osé parler, ni même esquisser le moindre mouvement. Nagisa avait alors cligné des yeux, seule preuve pour son mari que le temps ne s'était pas figé comme il l'avait alors pensé.

Dans la seconde suivante, une deuxième vague avait frappé sans prévenir. Elle était moins vigoureuse, un peu plus petite que la première, mais la surprise avait suffi à séparer les mains des deux amants. Le cri de Haruki avait été étouffé par l'eau alors que sa femme avait été entraînée loin de lui par les flots. Cette dernière vague, contrairement à la précédente, ne lui avait paru durer que deux secondes. Il venait seulement de commencer à éprouver du soulagement en se pensant sauver quand l'instant d'après, sa précieuse Nagisa lui était arrachée. Il avait à peine eu le temps de voir la stupeur se former sur son doux visage avant qu'elle ne disparaisse, son amour lui étant enlevé par une vague déferlante.

De la suite des événements, Haruki n'a que de rares souvenirs rendus flous par les années. Des cris, des pleurs, des bruits de sirènes. Le chaos s'était prolongé bien après la catastrophe. Replonger dans tous ces souvenirs lui est éprouvant. Depuis ce jour, il ne vit plus. Il est toujours accroché à ce pilier, en train d'essayer de survivre. Seul. Il entend Nagisa l'appeler. Est-ce un souvenir ou bien une hallucination ? Sûrement un peu des deux, le passé et le présent se mélangent désormais en lui sans aucune limite distincte. Il est si las, il n'en peut plus. Il se sent tout à coup accablé par tout le poids de la vie. C'était l'expérience de trop. Une grande fatigue accable son corps et son esprit. Il se laisse tomber à même le sol. Il est prêt à la rejoindre. Son regard se verrouille au tableau témoin de son malheur jusqu'à ce que ses yeux se ferment pour la dernière fois. Un léger sourire se distingue sur ses lèvres pour la première fois depuis près de soixante ans. J'arrive enfin Nagisa.

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