Chapitre 14

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Le vendredi soir, Lisa se fit déposer en voiture par sa mère à l’adresse que James lui avait indiquée. Il habitait dans un quartier chic en banlieue de Greentown, à seulement vingt minutes à vélo du lycée Lincoln, ce qui ne l’empêchait pas de s’y rendre tous les jours au volant de la Chevrolet que ses parents lui avaient achetée. Son père était conseiller financier et sa mère avocate. Ils pouvaient donc s’offrir le luxe de vivre dans une zone pavillonnaire aussi cotée, et de partir chaque année en vacances sur des îles paradisiaques.

Toutes les résidences du quartier étaient de véritables villas, et celle de James ne faisait pas exception. Lorsque Lisa descendit de voiture, elle resta bouche bée devant la taille de la maison dans laquelle elle allait passer la soirée. Ce n’était même plus une maison, c’était presque un manoir !

- Tu m’envoies un SMS quand tu veux que je revienne te chercher ? lui demanda sa mère, au volant de sa vieille Ford Fiesta dont le moteur continuait à tourner en faisant un boucan d’enfer.

La jeune fille éprouva un léger sentiment de honte en remarquant à quel point cette vieille auto faisait tache au milieu de ce quartier huppé.

- Oui, oui, ne t’inquiète pas ! répondit-elle, un peu gênée.

De toute façon, elle ne comptait pas rester très tard à la fête. Pas plus tard que minuit, en tout cas.

La jeune fille marcha jusqu’au porche d’entrée de la villa avec ses deux bouteilles d’Orangina sous le bras, et entendit la voiture de sa mère repartir derrière elle. Elle sonna à la porte et attendit. Il était sept heures du soir, il faisait nuit, mais elle ne voyait encore aucune lumière aux fenêtres de la maison. A tous les coups, elle était encore arrivée trop tôt...

La porte s’ouvrit sur James et sur une musique rock agressive que Lisa n’avait encore jamais entendue. Le guitariste avait coiffé ses cheveux en pétard avec du gel et les avait teints en vert. Il tenait déjà à la main un gobelet en plastique rouge. Lisa aurait parié qu’il ne s’agissait pas de jus de pomme.

- Saluuut ! s’exclama le garçon d’un air jovial. Tu es un peu en avance, mais ce n’est pas grave ! Tu vas pouvoir nous aider à préparer les snacks !

« Nous ? » répéta Lisa intérieurement. Elle n’était donc pas la première ? James la conduisit jusqu’au salon, d’où provenait la musique. C’était une pièce immense, qui pouvait accueillir au moins une cinquantaine de convives. Elle était meublée et décorée avec un goût exquis. Plusieurs étagères étaient remplies de livres anciens à reliure en cuir ; d’autres servaient à exposer des objets d’art chinois, africain, inca ou encore polynésien, sans doute rapportés par les parents de James comme souvenirs de leurs nombreux voyages à l’étranger.

Un énorme canapé en cuir noir faisait face à un ensemble home cinema, composé entre autres d’une télévision à écran incurvé géant. La musique sortait d’une paire d’enceintes colonnes d’un mètre de haut, qui se tenaient à côté d’une longue table rectangulaire, recouverte d’une nappe en papier blanc. Will se trouvait déjà là, en train de répartir sur la table des bols et des assiettes qu’il remplissait de chips et de crackers. Il portait un t-shirt noir avec une tête de mort dessinée dessus, ainsi qu’un pantalon noir et ses traditionnelles rangers à lacets. Une paire de lunettes de soleil était posée sur sa tête et retenait en arrière les mèches rebelles de ses longs cheveux bruns, qu’il avait attachés en queue de cheval derrière sa nuque.

- Bonsoir Lisa, dit Will avec un sourire lorsqu’il vit la jeune fille arriver avec ses bouteilles d’Orangina. Tu peux poser ça sur la table, ajouta-t-il en désignant les boissons, même si je doute qu’on les ouvre ce soir… Il y a déjà suffisamment à boire.

En effet, une quantité impressionnante de bouteilles de bière, de vodka, de tequila et de rhum étaient déjà disposées parmi les bols et les assiettes, accompagnées de quelques briques de jus de fruits qui seraient certainement mélangés aux alcools forts. En bout de table, ce n’était ni plus ni moins qu’une tireuse à bière qui avait été installée, avec à ses pieds une demi-douzaine de fûts qui attendaient d’être servis.

Lisa comprit d’emblée qu’elle avait apporté ses bouteilles d’Orangina pour rien. Jamais personne ne voudrait boire de soda, quand il y avait de l’alcool à profusion. Tant pis. Elle avait accompli son devoir de politesse : au moins, elle ne pouvait pas dire qu’elle était venue les mains vides.

- Sympa comme musique ! s’exclama-t-elle en prêtant une oreille plus attentive au morceau qui passait. C’est quoi ?

- Tu connais System Of A Down ? demanda Will.

Lisa fit non de la tête.

- C’est un groupe de metal américain, qui était surtout populaire dans les années 2000. J’ai apporté leur album Toxicity pour le faire découvrir à James. Je pourrai te le prêter, si tu veux.

Le salon se remplit peu à peu de monde. Steve arriva à sept heures et demi, chargé de deux gros packs de bière. Les footballeurs des Lincoln Lions firent leur entrée tonitruante à huit heures. Lisa tomba même sur une de ses voisines de quartier, Samantha Jenkins, à qui elle n’avait pas adressé la parole depuis des années, même si elles fréquentaient toutes les deux le même lycée et habitaient dans la même rue. Elles avaient pourtant passé une bonne partie de leur enfance à jouer ensemble dans le square du village, mais leur scolarité au collège puis au lycée avait fini par les éloigner l’une de l’autre, principalement parce qu’elles ne fréquentaient pas du tout le même genre d’amis. Samantha ne s’entourait que des garçons et des filles les plus populaires du lycée, tandis que Lisa avait une prédilection pour les geeks et les losers… En général, ces deux types de personnes, diamétralement opposés, ne faisaient pas bon ménage.

- Salut Lisa ! Ça fait bizarre de te voir à une fête ! Qu’est-ce que tu fais là ? s’écria Samantha en essayant de couvrir de sa voix le bruit de la musique.

Lisa, qui n’avait pas beaucoup de coffre, dut se mettre à crier pour réussir à se faire entendre.

- C’est James qui m’a invitée ! Je joue de la basse dans son groupe de punk rock !

- Waouh, c’est génial, ça ! Je ne savais pas que tu faisais de la musique !

- Et moi je ne savais pas que tu connaissais James ! s’époumona Lisa.

- C’est parce que je viens d’entrer dans l’équipe des pom-pom girls ! J’ai fait une chorégraphie le mois dernier pour l’un de ses matchs de foot !

« Pom-pom girl… » se dit Lisa avec une petite pointe de mépris. Effectivement, Samantha et elle n’avaient plus rien en commun.

Lisa prit congé de sa voisine pour aller se chercher quelque chose à boire. Elle saisit un gobelet vide sur la table et s’approcha du préposé à la tireuse à bière pour se faire servir. C’était son premier verre d’alcool de la soirée. Elle avait déjà eu l’occasion de boire de la bière une ou deux fois dans sa vie, mais elle ne comptait pas en abuser, car en réalité elle n’avait jamais vraiment aimé ça. Elle trouvait cette boisson beaucoup trop amère, et ne comprenait pas l’engouement qu’elle pouvait susciter chez certains. Ce soir, elle en buvait pour essayer de changer d’avis, faire comme les autres, et car c’était probablement l’alcool le moins fort qu’elle puisse trouver à cette soirée.

- Merci, dit-elle au garçon qui venait de lui remplir son verre.

Elle s’éloigna de la table, car il y avait décidément trop de monde qui tournait autour pour avoir accès aux bouteilles et aux snacks, et se fraya un chemin parmi les invités en essayant de ne pas renverser son gobelet. Elle se dirigea tant bien que mal vers la porte-fenêtre du salon, là où elle avait repéré un peu d’espace pour respirer. Elle passa à côté du gigantesque canapé en cuir noir, déjà occupé par une dizaine de personnes, et remarqua que James, avachi au milieu, se trouvait en très bonne compagnie : il n’était entouré que de filles, parmi lesquelles Lisa reconnut plusieurs pom-pom girls des Lincoln Lions. Manifestement, elles étaient venues en masse, ce soir-là...

Lisa resta à l’écart, debout près de la porte-fenêtre coulissante qui donnait sur le jardin. Celui-ci semblait éclairé comme en plein jour, grâce à la piscine géante qui en occupait le centre et dont les eaux bleu azur, illuminées par des spots sous-marins, scintillaient dans l’obscurité de la nuit. Lisa était ébahie devant la beauté de ce bassin aux formes arrondies, entouré de dalles de pierres blanches sur lesquelles étaient disposées des chaises longues, et au bout duquel elle distinguait une petite cascade qui s’écoulait d’un empilement de roches de granit.

- Sacrée piscine, n’est-ce pas ? dit une voix masculine qui la sortit de ses pensées.

Lisa se retourna et s’aperçut que Will l’avait rejointe. Le garçon avait mis ses lunettes de soleil devant ses yeux et tenait une bouteille de bière Brooklyn à la main.

- Dommage qu’il fasse trop froid dehors et qu’on ne puisse pas en profiter ! répondit la jeune fille en souriant.

- Comment se passe ta soirée ? demanda Will, avant de boire une gorgée au goulot de sa bouteille.

- C’est un peu bruyant, mais ça va…

- Il y a moins de monde dans la cuisine. Tu veux y aller ? On pourra y discuter plus tranquillement.

Lisa acquiesça par un vigoureux hochement de tête. Elle ne se sentait pas spécialement à l’aise au milieu de la foule, et elle commençait à être fatiguée de devoir s’égosiller pour pouvoir se faire entendre par-dessus toute cette cacophonie. Elle suivit Will pour traverser le salon, manqua de se faire bousculer au moins deux fois par des énergumènes qui dansaient au son de London Calling, renversa une partie de sa bière sur le sol, et parvint enfin à entrer dans la cuisine avec encore la moitié de son verre plein. Un miracle.

Will avait dit vrai : la cuisine était relativement calme, comparée à la salle de séjour. Il ne s’y trouvait qu’une demi-douzaine de personnes, qui papotaient joyeusement autour d’une table croulant sous les bouteilles d’alcool et les paquets de chips. C’était une cuisine immense et moderne, entièrement équipée, avec un vaste plan de travail et un énorme réfrigérateur.

Avec un petit serrement de cœur, Lisa retrouva ses deux bouteilles d’Orangina posées dans un coin à côté du micro-ondes. Le message ne pouvait pas être plus clair : personne n’en voulait. De dépit, elle porta son gobelet à ses lèvres et avala sa première gorgée de bière. Celle-ci n’était pas si amère, finalement.

- Qu’as-tu de prévu pour ce week-end ? lui demanda Will sur le ton de la conversation.

- Euh… A part réviser pour mes contrôles de physique et d’anglais de lundi prochain, pas grand-chose…, répondit-elle en se grattant la tête, gênée d’avouer le programme pas très passionnant de son week-end. Ah, et m’entraîner à la basse pour l’audition de lundi après-midi, ajouta-t-elle avec un sourire, espérant que cette dernière activité paraîtrait un peu plus amusante.

Elle avait spécialement rapporté sa basse chez elle pour pouvoir continuer à s’exercer dans sa chambre avant le grand jour. Elle prenait cette audition particulièrement à cœur, se disant que si son groupe était choisi pour jouer au bal d’hiver, et si M. Bates y participait, elle aurait alors l’occasion de lui montrer ses talents de musicienne. C’était une opportunité à saisir, et elle ne comptait pas passer à côté.

- Tu as un ampli chez toi ? interrogea Will.

- Oui, un ampli Fender de 20 watts que j’ai acheté d’occasion.

- Ce sont tes voisins qui doivent être contents !

- Oh, je ne joue pas très fort, et j’habite dans une maison, donc mes voisins n’entendent quasiment rien. En tout cas, ils ne se sont encore jamais plaints !

- Moi aussi j’habite dans une maison, dit Will, et ma batterie est au sous-sol. Mais je me souviens d’un jour où je jouais tellement fort que mes voisins ont fini par appeler la police pour tapage diurne.

- Tapage diurne ? répéta Lisa en rigolant. Je ne savais pas que ce terme existait !

- Moi non plus, à l’origine... Je t’avoue que j’ai été bien surpris de voir les flics débarquer chez moi.

Lisa pouffa de rire, avant de prendre une nouvelle gorgée de bière.

- Et toi ? Quels sont tes plans pour le week-end ? s’enquit-elle.

- J’ai une soirée jeu de rôle prévue demain soir, avec des amis.

- Donjons et Dragons ? demanda Lisa à tout hasard, vu qu’elle ne connaissait que ce jeu de rôle.

- Shadowrun, rectifia Will.

- Jamais entendu parler…

- C’est un jeu de rôle cyberpunk, qui se déroule dans un univers futuriste. Chaque joueur interprète un mercenaire qui doit remplir des missions illégales pour gagner de l’argent. Ce qui est bien, dans ce jeu, c’est qu’il mêle à la fois magie et technologie : tu peux tomber sur des elfes cyborgs, des dragons mutants, ou ce genre de choses...

- Ça a l’air génial ! commenta Lisa d’une voix enthousiaste.

Elle avait l’étrange intuition que le week-end de Will serait bien plus palpitant que le sien. Même si, pour préparer son devoir d’anglais de lundi, elle devait lire un roman d’Hemingway qui allait certainement lui permettre de se changer un peu les idées, elle doutait que l’histoire du Vieil Homme et la Mer parle elle aussi d’elfes cyborgs et de dragons mutants...

- Eh, Will, on peut sortir les bouteilles d’hydromel que tu as apportées ? s’écria James, qui débarqua dans la cuisine, l’air déjà bien éméché.

- Pas de soucis, répondit le batteur. Depuis le temps qu’elles sont dans le frigo, je pense qu’elles sont à la bonne température, maintenant.

Le guitariste ouvrit la porte du réfrigérateur et sortit deux bouteilles remplies d’un magnifique liquide doré. Il les posa sur la table, le temps pour lui de chercher un tire-bouchon, et Lisa put les admirer à sa guise. Elle devinait qu’il s’agissait d’une boisson alcoolisée, mais elle n’avait aucune idée de ce qu’elle contenait, et elle était très intriguée par l’abeille représentée sur l’étiquette.

- Tu veux goûter ? proposa Will.

- C’est quoi, au juste ? Du vin ?

- Non, c’est de l’eau et du miel fermenté, expliqua le garçon. A l’origine, c’était une boisson très appréciée des Grecs et des Romains, qui s’est ensuite beaucoup répandue au Moyen-Âge. Mon père travaille dans une distillerie d’hydromel, et il en rapporte souvent quelques bouteilles à la maison.

- Quelle chance ! s’écria James, qui reparut avec un tire-bouchon à la main.

Il le tendit à Will, qui procéda lui-même à l’ouverture des bouteilles. Deux plop retentirent coup sur coup, provoquant des acclamations de joie parmi les invités.

- Je t’en sers un verre ? demanda Will à Lisa.

- Plus tard, peut-être… Je n’ai pas encore fini ma bière…

- Ça peut vite s’arranger ! s’exclama James d’un air hilare, en faisant mine de vouloir prendre le gobelet des mains de la jeune fille.

Celle-ci se défendit en s’écartant du garçon, et finit par boire cul sec ce qui restait dans son verre.

- Et maintenant ? demanda à nouveau Will, avec un petit sourire amusé.

- Juste un fond ! répondit Lisa en lui tendant son gobelet.

Il lui versa cinq bons centilitres d’hydromel, avant de servir tous ceux qui voulaient eux aussi goûter à cet or liquide, faisant diminuer le niveau de la bouteille à vue d’œil. Lisa plaça son gobelet sous son nez pour respirer l’odeur suave de ce mystérieux breuvage. Elle porta le verre à ses lèvres, mais garda le liquide quelques instants en bouche, pour mieux savourer l’arôme doux et sucré du miel. Lorsqu’elle l’avala enfin, un sourire épanoui se dessina sur son visage.

- Alors ? s’enquit Will en reposant la bouteille vide sur la table.

- C’est délicieux !

- Je savais que ça te plairait !

- Eh, les gens ! Ça vous tente, une partie de bière-pong dans le garage ? s’écria un garçon qui déboula dans la cuisine, avec une raquette de ping-pong dans chaque main.

- Carrément ! répondit James, survolté.

Il but cul sec le verre d’hydromel que Will venait de lui servir – et que Lisa avait pris le temps de déguster – et invita joyeusement ses convives à le suivre jusqu’au garage en s’écriant : « C’est partiii ! ». En moins de cinq secondes, Will et Lisa se retrouvèrent tous seuls dans la cuisine.

Un silence embarrassant s’installa dans la pièce, uniquement perturbé par la musique qui venait du salon. Sans trop savoir pourquoi, Lisa ressentit comme un léger malaise – peut-être étaient-ce les premiers effets de l’alcool ? Will se tenait debout face à elle, de l’autre côté de la table, appuyé contre le plan de travail de la cuisine. Il avait la tête tournée vers elle et semblait la regarder fixement, mais Lisa ne pouvait en être certaine, car ses yeux étaient toujours masqués par ses lunettes de soleil. La jeune fille ne comprenait pas pourquoi Will s’obstinait à vouloir porter ces lunettes en intérieur. Cherchait-il à se donner un look sombre et ténébreux ? Ou bien était-il réellement aveuglé par l’éclairage de la cuisine ? Dans tous les cas, Lisa trouvait cela extrêmement gênant de ne pouvoir vérifier si Will la regardait dans les yeux, et de se retrouver face à son propre reflet dans les carreaux noirs de ses lunettes.

Elle se creusait les méninges pour essayer de trouver quelque chose à dire, mais rien ne lui venait à l’esprit, et elle se contenta plusieurs fois de siroter son verre d’hydromel pour passer le temps. Au bout de quelques secondes qui lui semblèrent des heures, elle s’aperçut qu’elle avait déjà tout bu, et elle contempla le fond de son gobelet d’un air navré.

Ce fut alors que Will lui demanda sans détour :

- Tu veux sortir avec moi ?

Lisa releva la tête et dévisagea Will en écarquillant les yeux de surprise. Impossible de savoir si lui-même la regardait dans les yeux, mais une chose était sûre : jamais elle ne s’était attendue à une question aussi soudaine. Très mal à l’aise, elle réajusta une mèche de cheveux derrière son oreille et regarda bêtement autour d’elle, comme pour chercher une issue de secours ou se raccrocher au premier venu qui aurait la bonne idée d’entrer dans la cuisine. Mais hélas, tout le monde semblait les avoir oubliés...

Comment répondre à une telle proposition ? C’était la première fois qu’un garçon lui faisait une demande pareille, et elle était tétanisée. Elle entendait son cœur tambouriner à tout rompre dans sa poitrine, et ses mains tremblaient légèrement. Heureusement qu’elle était adossée contre un mur, car sinon elle aurait senti ses jambes flageoler. Cherchant vainement une réponse dans sa tête, elle essaya de gagner du temps en balbutiant :

- Je… Je croyais que tu voulais ressortir avec Kim ?

- Non, répondit Will d’un air très sérieux. C’est avec toi que j’ai envie de sortir.

C’était certes très flatteur, mais cela n’aidait pas Lisa à prendre une décision. Pour grappiller encore quelques secondes de réflexion, elle en arriva même à mentionner sa meilleure amie.

- Et Astrid, alors ? Vous aviez l’air de bien vous entendre, durant la répétition… J’aurais pensé que…

Mais Will fit non de la tête, d’un mouvement lent et sans réplique.

Lisa resta à court de mots. Plus le temps passait, plus elle comprenait qu’elle n’avait pas envie de lui répondre oui. Elle ne pouvait nier qu’elle le trouvait séduisant, et se doutait que n’importe quelle fille célibataire avec un brin de jugeote aurait sauté sur l’occasion et lui aurait dit oui sans plus attendre, mais une évidence s’imposait à elle : elle était déjà amoureuse, et l’homme qu’elle aimait s’appelait Harold Bates. C’était avec lui qu’elle voulait sortir. Avec lui, et avec personne d’autre.

Lisa se devait d’être honnête, aussi bien avec elle-même qu’avec Will. Elle choisit d’écouter son cœur, et décida de jouer la carte de la transparence.

- Je suis vraiment touchée par ta proposition, répondit-elle d’une voix sincère, et cela aurait été avec grand plaisir que je serais sortie avec toi, si seulement je n’étais pas déjà amoureuse de quelqu’un d’autre…

Will demeura silencieux quelques instants, le temps sans doute de digérer la réponse de Lisa.

- Je vois…, finit-il par dire en baissant la tête. Et qui est-ce ?

Cette simple question fit naître un sourire sur le visage de la jeune fille. Evidemment, en confiant à Will qu’elle était amoureuse d’une autre personne, elle aurait dû s’attendre à ce qu’il souhaite en savoir plus. Mais il était bien sûr hors de question qu’elle révèle le nom de celui qu’elle aimait. Il en allait de sa survie au lycée. Il aurait probablement fallu la torturer pour qu’elle en arrive à cracher le morceau. En y réfléchissant, cela lui semblait à la fois effrayant et amusant : il lui suffisait de prononcer deux mots – Harold Bates – pour mettre fin à une scolarité paisible et exemplaire. Deux mots, pour signer son arrêt de mort.

- Je suis désolée, je ne peux rien te dire. Personne n’est au courant.

- Je le connais ? insista Will.

Lisa haussa les épaules.

- Peut-être, répondit-elle évasivement.

- Il est au lycée ?

La jeune fille se mit à rougir. Ce fut sans doute ce qui la trahit, car Will lança :

- On dirait que j’ai visé juste...

Le visage de Lisa passa au rouge cramoisi. Elle ne savait plus où se mettre et commençait à chercher désespérément une excuse pour prendre congé de Will.

- Qui est-ce ? répéta le garçon.

- Désolée, je ne t’en dirai pas plus.

Elle ne pensait pas que Will se serait montré aussi insistant. Si elle avait su, elle se serait contentée de lui répondre non, sans lui fournir aucune explication. Par miracle, Samantha Jenkins fit son entrée dans la cuisine et tira Lisa d’embarras.

- Qu’est-ce que vous faites ici, tous les deux ? s’exclama la blonde en s’emparant d’un paquet de Doritos et d’une bouteille de tequila. Venez donc dans le salon, c’est là-bas que ça se passe !

C’était le moment ou jamais pour Lisa de s’enfuir. Saisissant le prétexte que venait de lui offrir Samantha, elle se précipita à la suite de la pom-pom girl qui retournait s’amuser avec les autres dans la pièce voisine, et abandonna Will à son triste sort.

Dans la salle de séjour, la fête battait son plein. Les danseurs semblaient encore plus nombreux que tout à l’heure et la musique encore plus forte. D’ailleurs, Lisa ne la reconnaissait même plus. Le style avait radicalement changé, le rock ayant laissé place à une musique électronique ultra-rapide et oppressante, dont les basses répétitives faisaient vibrer les cheveux de la jeune fille. Celle-ci était encore sous le choc de la demande de Will, et ce tapage ne l’aidait pas vraiment à reprendre ses esprits. Jugeant qu’elle avait grand besoin d’un remontant, elle se dirigea vers le buffet pour trouver de quoi remplir son verre. Un garçon aux cheveux coiffés en crête lui proposa un mélange de sa composition : un liquide jaune avec des bulles, qui ressemblait presque à de la bière, et qui tenait dans une grande carafe en verre.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda Lisa en criant pour couvrir le bruit de la musique.

- Vodka-Red Bull, répondit le garçon en criant lui aussi. Trois quarts de Red Bull et un quart de vodka.

Lisa n’avait jamais bu de vodka ni de Red Bull, mais elle se dit que c’était l’occasion de découvrir de nouvelles saveurs, et elle estima que la quantité d’alcool dans cette boisson était relativement peu dangereuse.

- J’en prendrai un verre, dit-elle.

- Excellent choix ! approuva le garçon, qui lui versa une pleine rasade du mélange.

Comme elle se l’était dit avant de venir à la fête, personne ne la forcerait à boire. Non. A la place, c’était elle qui buvait de son plein gré. Et le pire, c’était qu’elle en redemandait… Pourquoi diable ces boissons alcoolisées avaient-elles si bon goût ?

Lisa repartit avec son gobelet de vodka-Red Bull entre les mains et chercha un endroit où s’asseoir pour savourer son cocktail. Par chance, quelques places s’étaient libérées sur le canapé, et elle alla s’y installer, se posant à côté de deux jeunes filles qui rigolaient comme des folles.

Elle porta son verre à ses lèvres et avala une gorgée. Ses yeux s’agrandirent de surprise.

- Waouh ! fit-elle en reposant son gobelet sur la table basse en face d’elle.

Non seulement elle n’avait jamais bu une boisson au goût aussi chimique – cela lui rappelait étrangement le goût du bubble gum –, mais l’alcool présent dans ce mélange lui paraissait étonnamment fort, à tel point qu’elle se demanda si le garçon qui l’avait servie ne s’était pas planté dans le dosage en inversant les proportions.

Lisa se dit qu’il serait plus sage de ne pas retoucher à son verre dans l’immédiat, et se mit à regarder distraitement autour d’elle pour tuer le temps. Les invités n’avaient même pas l’air de remarquer sa présence. Tout le monde était bien trop occupé à boire, à danser, à crier, à rire, et à d’autres choses encore dont Lisa n’avait même pas idée… La plupart des fêtards semblaient déjà complètement ivres. Lisa vit un groupe de garçons s’amuser à lancer des M&M’s dans la bouche grande ouverte d’un de leur camarade, et une pom-pom girl monter sur la table maintenant jonchée de bouteilles vides pour se trémousser au son d’une musique qui devenait de plus en plus insupportable.

Lisa chercha Will des yeux mais ne le vit nulle part. Etait-il resté tout seul dans la cuisine, à broyer du noir et à continuer de se demander qui était le mystérieux inconnu dont Lisa était amoureuse ? Celle-ci n’en revenait toujours pas qu’il lui ait fait une telle proposition. C’était la toute première fois qu’un garçon lui demandait si elle voulait sortir avec lui, et mademoiselle faisait la difficile en le rejetant sous prétexte qu’elle était amoureuse de quelqu’un d’autre... Quelqu’un qui n’était autre qu’un prof et avec qui elle n’avait absolument aucune chance de sortir... Avait-elle vraiment fait le bon choix ? Ne venait-elle pas au contraire de commettre la plus grosse erreur de sa vie ?

- Est-ce que ça va ? lui demanda la fille qui était assise à sa gauche.

Lisa se retourna pour lui répondre avec un sourire forcé :

- Oui, oui, tout va bien.

- Tu es sûre ? Tu as l’air bizarre…

Il était vrai que Lisa commençait à subir les premiers effets de l’alcool : sa tête tournait légèrement et tout lui paraissait distant, comme dans un rêve. Mais cela se voyait-il autant ? Quelle tête pouvait-elle bien avoir pour inquiéter autant sa voisine ? Lisa avait la désagréable sensation de ne plus pouvoir contrôler ses émotions, ni même l’expression de son visage. Ce sentiment d’impuissance lui était extrêmement désagréable, et elle se dit que si c’était ça, le résultat de l’alcool, alors ça ne valait pas le coup d’en boire.

- Je crois que je vais rentrer, déclara-t-elle. Je ne voudrais pas partir trop tard.

- Quoi ? Déjà ? s’écria sa voisine.

Lisa sortit son téléphone portable de sa poche et s’aperçut qu’il n’était que dix heures.

- Je me sens fatiguée, avoua-t-elle en haussant les épaules, avant d’écrire un SMS pour demander à sa mère de venir la chercher.

Mais la fatigue n’expliquait pas entièrement son impression de lassitude. En vérité, elle s’ennuyait déjà. Comme elle l’avait redouté, elle se retrouvait seule au milieu d’inconnus à qui elle ne trouvait rien à dire, sans doute parce qu’elle n’avait même pas envie de discuter avec eux. Will, qui était probablement la seule personne avec qui elle aurait aimé bavarder, venait de se prendre un râteau par sa faute, et elle n’était donc pas prête de le voir rappliquer de sitôt. Quant à James et Steve, ils semblaient tellement bourrés que ce n’était même pas la peine de les approcher.

Visiblement, la partie de bière-pong s’était terminée, car le guitariste s’amusait désormais à chanter à tue-tête dans un micro en suivant des paroles qui défilaient sur l’écran de la télévision, le tout sous les encouragements frénétiques de ses camarades. « Génial… Une partie de karaoké… » se dit Lisa avec ironie. Il lui tardait vraiment que sa mère arrive pour la tirer de là.

Au bout d’une demi-heure passée à observer les autres d’un air absent et à consulter sa montre toutes les cinq minutes, Lisa reçut enfin un SMS de sa mère l’informant qu’elle était garée devant la maison de James.

« J’arrive » lui répondit-elle par écrit.

Elle se leva sans plus tarder du canapé. Sa tête se mit à alors à tourner dangereusement, et elle dut s’appuyer contre quelqu’un qui passait par là pour garder son équilibre.

- Eh là ! fit le type sur qui elle avait pris appui. Tu es sûre que ça va ?

- Tu ne veux pas plutôt te rasseoir ? suggéra la fille à côté de qui elle était restée assise une bonne partie de la soirée.

- Ça va, ça va, je vais bien ! rouspéta Lisa avec mauvaise humeur.

Ce n’était qu’un déséquilibre passager. Pas de quoi en faire tout un plat ! Cette incapacité à maîtriser ses moindres mouvements l’agaçait sérieusement, et elle regrettait de s’être laissée tentée par la bière, l’hydromel et le vodka-Red Bull… Décidément, si elle n’arrivait même plus à tenir debout… Jamais plus elle ne boirait d’alcool.

Elle s’efforça de marcher le plus droit possible jusqu’à James pour lui dire au revoir. Le garçon mit un certain temps avant de se rendre compte qu’elle se tenait à côté de lui et qu’elle cherchait à lui parler. Lorsqu’enfin elle réussit à lui faire comprendre qu’elle s’en allait, James s’écria :

- Quoi ? Tu t’en vas déjà ? Mais la soirée ne fait que commencer !

- Désolée, j’en ai marre, répliqua-t-elle de but en blanc.

Lisa fut surprise par sa propre franchise. D’habitude, elle avait tendance à tout garder pour elle. Que lui arrivait-il pour qu’elle ose s’exprimer ainsi ? Certainement un des autres effets de l’alcool…

- Heureusement que tu m’avais dit que tu ne passerais que du punk rock à ta soirée ! ajouta-t-elle pour continuer sur sa lancée.

- Bah, il en faut pour tous les goûts !

- C’est ça. Amuse-toi bien, en tout cas !

- Compte sur moi ! lança James en riant.

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Défi
Anne Cécile B


Leurs yeux s'interrogeaient, pleins de convoitise, essayant de sonder leur pensée, jaugeant leur désir. Celui-ci s'y reflétait intensément, délivrant le signal attendu depuis des heures, peut-être des jours ou des semaines.
Puis le regard tomba sur les lèvres de l'autre, bombées, roses, luisantes de l'humidité qu'y avait passé la langue gourmande, avide de découvrir une nouvelle saveur.
Les mains s'effleurèrent, mais bien vite ce furtif contact se renouvellerait, les doigts s'entremêlant fièvreusement, recherchant un encouragement dans la pression fugace.
Enfin, la bouche tant désirée se rapprocherait, et avec elle son souffle fiévreux, se mêlant d'abord à celui de l'autre.
Enfin, les peaux découvriraient leur douceur , se pressant légèrement au début, pour ensuite s'étreindre de concert avec le plaisir qui croissait.
Les lèvres s'entrouvriraient pour assaillir de caresses la langue de l'autre, l'enveloppant, la contournant, la poursuivant. Le parfum du fruit défendu se répandrait bientôt jusque dans leurs âmes.
Puis, la vue se troublerait pour complètement abdiquer, l'esprit tout entier tourné vers le toucher qui l'embrasait.
Un incendie se déclarerait progressivement dans la poitrine, pour prendre lentement la délicieuse route du Sud.
Est-ce que les amants succomberaient tout de suite à cet appel ou choisiraient-ils de laisser s'éterniser le baiser? Attiseraient-ils le désir en s'alanguissant sur chaque délicieuse étape ou l'éteindraient-ils en l'assouvissant sans attendre?
La suite leur appartenait, ils devraient encore longuement questionner leur envie mutuelle avant de s'abandonner au plaisir suprême.
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CloeLicorne

Je m’appelle Belle et j’ai dix-huit ans. Je vis dans une maison de riche. A l’époque, une de mes ancêtres nous a rendu riche en se mariant à un prince enfin je vais pas vous raconter sa vie vous la connaisser. Avant tu n’avais cas demander au père du garçon que tu trouves riche si tu peux l’épouser et le père dit oui ou non. Aujourd’hui, il n’y a plus de vie de princesse et trouver l’amour c’est pas du gâteau. Bon je ne vais vous cacher que j’aime un garçon, il est beau mais pas riche mais ça, j’en ai rien à faire. Mais lui il aime une autre fille, Elza. Super... le problème c’est qu’elle est belle et elle a du charme et en plus, une des ancêtres avait des pouvoir, avouer c’est la classe.
Se garçon s’appelle Adam, il est brun avec des yeux bleu en fait le plus troublant c’est qu’il ressemble au mari de mon ancêtre mais bon sa c’est pas bien grave. Se qui m’énerve c’est qu’il est toujours avec Elza mais pourtant il ne lui a jamais dit « Je t’aime ». J’ai deux options pour aboir son cœur, soit j’attends qu’il lui avoue ses sentiments en priant que Elza lui dit que pour elle c’est juste un ami, il sera triste et là je vais le consoler et on vera se qui se passe après ou alors je fais de mon mieux pour qu’il l’oublie. C’est vraiment pas facile de choisir, bon je vais prendre le risque, je fais l’option un. La seule difficulté c’est que j’ai pas de patience, je pense que je vais devoir attendre longtemps avant le jour J.
Ça fait déjà un mois que j’attends et je commence à en avoir sérieusement marre. En plus chez moi y a pas de wi-fi ! Je passe une super journée... Il y a deux semaines j’ai pensé que je pouvais dire à Elza « Adam t’aime et qui voudrait sortir avec toi et que tu devrais dire non car c’est peut-être un bon ami mais c’est pas un bon mec » mais elle ne va pas me croire, elle n’est pas si naïve.
Un jour comme les autres, j’entends Philipe dire à Adam qu’il devrait lui dire aujourd’hui car sinon elle va peut-être avouer ses sentiments à un autre garçon ou inversement. Il part lui dire et je saute sur l’occasion pour les espionners. Maudite branche, je voulais me cacher dans un buisson et à cause de cette branche Adam se retourne.
- Qu’est ce que... Pourquoi tu me suis Belle ?
- Euh... je ne te suis pas, j’allais dans le même direction pour rejoindre Mulan.
- Mais Mulan est assise sur le banc qui est à ta droite sous les arbres.
- Ah oui, euh merci.
Je pars à toute vistesse sans me retourner. J’avais l’air d’une gourde. Au moment où il repart vers Elza, je le suis de nouveau et cette fois je me cache dans se buisson sans faire de bruit.
- Elza !
- Adam, comment ça va ?
- Oui, je pourrais te parler ?
- Oui bien sûr.
- Non mais en privé.
- Ah, les filles je suis désolée, je vous appelle quand on a terminé.
- D’accord. lui dit Aurore.
- Voilà, j’ai une chose à t’avouer, voilà je...
- Tu ?
Elle le dit comme si elle connaissait la réponse, ça commence à m’inquiéter.
- Je... c’est dur à dire...
- Laisse j’ai compris.
Elle s’approche de lui et... vous connaissez la suite, il fallait bien qu’elle l’embrasse ! Non mais c’est pas possible, après un moin de patience mon plan tombe à l’eau. J’exprime de colère mais en même temps de la joie, je suis contente pour eux. Quand j’y réfléchis, l’amour c’est l’amour, alors que je soit à la place de Elza ou pas, j’aurais exprimée la même joie. J'accepte qu'elle l'aime et qu'il l'aime à son tour.
Fin
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Djurian R


Une matinée de travail ordinaire,
Des instants qui se succèdent,
Sans queue ni tête.

Midi moins dix minutes.
L’ennui et la faim tenaillent,
Une note retient mon attention.

Un détail oublié,
Un problème à régler.
Qui attendra bien une heure de plus.

L’envie soudaine d’écrire,
Un poème, libre et sans grand intérêt,
Mais qui fait du bien à l’esprit.

Loin des mails mal écrits,
Envoyés à la va-vite.
Je me libère un petit moment.

Tiens, il est l’heure de partir.
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