Le bateau de monsieur Ernest

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 Heureux de retrouver sa bonne vieille camionnette, Jean avait insisté pour conduire. Marie s’y était opposée, appuyant sur le fait que les activités auxquelles il s’était livré avec Dionysos n’étaient pas compatibles avec la conduite. Ce fut donc Luc qui prit place face au volant et qui démarra le vieux véhicule, tout en haussant la voix pour raconter à Jean comment il s’était souvenu de sa « boisson énergisante pour moteur assoiffé » et comment celle-ci leur avait sauvé la vie. Marie, assise sur la banquette arrière aux côtés de Jean, n’avait de cesse de le regarder, de le couvrir d’attentions diverses. Tout son maigre bonheur semblait tenir en la personne du bon vieux Jean, qui à ses yeux, revenait tout comme elle d’entre les morts. Elle se sentait coupable de ne pas l’avoir pris dans ses bras, de ne pas lui avoir sauté au cou, de ne pas avoir embrassé l’homme qui comme un grand père avait veillé sur elle tant d’années durant. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir essayé. Cent fois Marie avait voulu se jeter dans ses bras et enlacer le vieil homme. Mais quelque chose la retenait, un sentiment qu’elle ne pouvait exprimer : une tâche sombre et indélébile au fond de son âme. Et tout cela n’avait pas échappé à Jean, qui n’avait jamais été soûl au point d’ignorer les douleurs muettes d’un enfant. Jean, en prenant la petite main tremblante de Marie dans la sienne, sonda le puit de ses yeux pour en extraire un seau de vérité. Puis il s’y abreuva longuement. Les yeux sont un puit de la même manière qu’ils sont une fenêtre ouverte sur l’âme. Et Jean n’était pas étranger à cela. Un regard fut comme un long discours. Jean tenait toujours la main de Marie dans la sienne. En fronçant légèrement les sourcils, Jean porta sa main libre vers les cheveux de Marie, qu’il fit glisser derrière sa nuque pour découvrir son cou pâle et fragile. La mâchoire de Jean se contracta en une sorte de spasme douloureux. Il eut alors un long soupir et pour la première fois depuis bien longtemps, une petite goutte salée échappa à son œil et roula le long de sa joue. Marie portait au cou la marque indélébile de la corde, la marque que laisse la mort, comme un avertissement, à ceux qui lui échappent in-extremis. Marie se sentit secouée par un irrépressible sanglot et s’abandonna entre les bras de Jean, où elle larmoya en silence. Jean la serra contre son cœur en recouvrant sa petite tête de sa grosse main, comme on couvre une plaie pour freiner l’hémorragie. Diogène, assis entre Marie et Jean, tâtonna de sa trompe contre le dos de la jeune fille. En bon mammouth sensible et prévenant, il cherchait la source du chagrin, pour l’aspirer et en débarrasser Marie. Car c’est ainsi que les mammouths guérissaient les malheurs de leurs congénères, là-haut, sur la lune. Mais ceux de l’être humain sont tenaces et ne disparaissent qu’avec le temps. Car le temps, lui seul, est l’unique médecin de l’âme.

 Habitué à conduire la camionnette qu’il avait bien souvent manœuvrée quand Jean était trop ivre pour s’asseoir derrière le volant, Luc n’eut aucun mal à suivre l’autoroute jusqu’au Havre. Légalement, Luc n’avait pas le droit de conduire, pas plus qu’il n’avait le droit de décrocher la lune des cieux. Mais ces choses-là arrivent et parfois le destin semble accorder certains privilèges à titre exceptionnel. Il n’advint rien de fâcheux durant le trajet et Luc n’eut pas à ralentir l’allure, hormis deux fois, où il fut bien forcé de s’arrêter car Diogène se sentait mal. Mais il faut le comprendre, le pauvre mammouth n’était pas habitué à la voiture, lui qui jusque-là n’avait connu sous ses pattes que la rotation tranquille de la lune.

 La nuit les avait devancés et s’était déjà étalée sur le Havre lorsque Luc et ses compagnons passèrent les portes de la ville. Celle-ci, plongée dans cette obscurité silencieuse, semblait dormir. Les rues étaient désertes et seuls quelques chats, qui, mêlés aux ombres nocturnes semblaient des panthères, traversaient de temps à autre la route avant de disparaitre au coin d’une rue. La nuit révélait tout ce que la ville pouvait avoir d’inquiétant et Luc sentait qu’il fallait se confondre avec les ombres pour ne pas leur succomber.

 — Arrêtons-nous ici et descendons, nous finirons le reste du chemin à pied, dit Luc en réduisant l’allure.

 — Là, répondit Jean, gare-toi dans cette ruelle et tâchons de sortir de la voiture en silence.

 Luc obéit, coupa le moteur, puis sortit du véhicule en s’efforçant de refermer silencieusement la porte. Jean et Marie descendirent ensemble ; Marie se tenait au bras du vieil homme comme pour ne pas chanceler et une fois dehors, elle remercia la nuit qui voilait habilement ses yeux rougis.

 — Sauras-tu nous guider jusqu’au port Marie ? demanda doucement Jean en se tournant vers elle.

 Marie fit « oui » de la tête, puis s’avança dans la ruelle.

 — Nous ne devrions peut-être pas laisser le petit Diogène marcher à nos côtés, dit soudainement Luc. On pourrait trouver cela… étrange. Il ne faudrait pas que nous attirions l’attention.

 — C’est juste, répondit Jean. Passe-moi donc la hotte qui est dans la camionnette, veux-tu ?

 Luc l’attrapa, puis présenta la hotte d’osier à Jean, dont il ajusta les bretelles sur ses épaules.

 — Voilà, tu seras bien là-dedans, petite boule de poils préhistorique, dit Jean en lui caressant la tête.

 Luc souleva Diogène et le fit délicatement entrer dans la hotte par les pattes arrière.

 — Par ici, chuchota Marie qui s’apprêtait à tourner au coin de la rue et invitait tout le monde à la rejoindre.

 Marie, qui connaissait bien le Havre et ses rues, était un guide remarquable et tournait à droite, à gauche, sans jamais hésiter et avec une impeccable célérité. La nuit était affreusement sombre mais Marie, qui avait échappé à des ténèbres bien plus épaisses, à un gouffre bien plus angoissant qu’elle, semblait y voir comme en plein jour. Blanche, elle aussi aidait grandement. Elle irradiait d’une lueur argentée à laquelle nulle noirceur ne pouvait résister. Le bouclier de la nuit cédait face à Blanche et Marie qui toutes deux à leur façon portaient en elles la lumière. Marie se serait bien passée de la lumière de Blanche mais elle ne se sentait plus la force de la révolte, ni la faiblesse d’haïr. Lune et soleil avançaient côté à côte à travers les rues de la ville et bientôt, une odeur fraiche et enivrante leur caressa les narines. Ils approchaient de la mer ; la mer qui n’a pas besoin de se montrer pour se faire remarquer. La mer étant probablement une des plus grandes fiertés de la terre, elle est dotée d’une force et d’une âme qui font appel à tous les sens. Luc et ses compagnons pouvaient d’ores et déjà la fraicheur de son haleine se presser contre leur visage et libérer son parfum iodé, puis ses embruns mouiller leurs joues et humidifier leurs lèvres entre lesquelles ils laissaient un petit goût salé. Finalement, ils la découvrirent là, devant eux, s’étalant dans toute son immensité, frissonnante, calme et brillante. Pour la voir, ils n’avaient besoin d’aucune lumière. La mer possède, quelque part dans l’intimité de ses profondeurs, son propre soleil, qui donne à sa surface cet éclat de saphir qui se rit de la nuit.

 Face à la jetée, il y avait un grand port, où scintillaient les lumières de dizaines de bougies, signe que les marins étaient à bord de leurs navires.

 — Par ici, dit Marie tout bas en pointant du doigt l’embarcadère.

 — Le navire de ton père est-il à quai ? demanda Jean en soulevant consciencieusement les pieds pour ne pas trébucher sur les petits graviers du chemin.

 — Il l’est. Regardez ce voilier, là-bas. C’est celui de mon père, chuchota Marie en désignant un beau navire amarré à quai.

 Tout le port semblait englouti par la nuit, à l’exception de quelques navires, dont celui qu’indiquait Marie, où l’on voyait danser les flammes de quelques bougies à travers la fenêtre de la cabine. L’embarcadère sentait fort le varech et le ponton, humide et glissant, était hostile aux pieds peu habitués.

 — Faites attention en marchant, dit Marie en se retournant vers le petit groupe, ne tombez pas à la mer.

 Jean, tout en marchant avec une infinie prudence, s’accrochait aux épaules de Luc. La proximité avec l’eau l’angoissait depuis toujours. Pourtant, Jean n’était pas mauvais nageur. Mais le simple fait de sentir sur ses lèvres le contact de l’eau, ou pire encore, d’en boire, l’emplissait d’une indescriptible horreur. A choisir, Jean aurait préféré plonger dans la lave plutôt que dans la mer.

 — Ne regarde pas l’eau Jean. Pense aux piscines de sang terrestre que vous creuserez bientôt avec Dionysos… lui dit Luc

 — Je ne regarde pas Luc… Je ne regarde pas… Sommes-nous presque arrivés ?

 — Nous y sommes, dit Marie tout bas en s’arrêtant auprès d’un superbe voilier en bois de chêne, qui tanguait tout doucement sous le clapotis des vagues, comme pour bercer son marin.

 Soudain, Marie se retourna vers ses compagnons et avec un air quelque peu contrarié, chuchota :

 — Il serait bon de ne pas tout raconter à mon père. Il y a certaines choses qu’il refuserait d’entendre… Des choses comme l’identité de Blanche par exemple. L’océan n’est pas un lieu pour les rêveurs, contrairement à ce que l’on pense. Le rêveur regarde l’océan depuis le rivage, le marin, lui, vit en sa compagnie. Il appartient à l’océan tout comme l’océan lui appartient. Toute la différence est là, on ne rêve plus lorsque l’on possède. D’ailleurs vous…

 — Marie ? Est-ce donc toi que j’antenne ? prononça tout à coup un homme depuis le bateau. Cet homme mâchait ses mots et l’on aurait cru entendre parler quelqu’un qui aurait essayé d’avaler une grosse pomme de terre en même temps.

 — Oui papa ! Je suis avec Luc et Jean et… enfin, nous sommes-là, comme nous l’avions prévu. Pouvons-nous monter ?

 Le père de Marie, qui lisait, confortablement installé dans sa cabine, se leva, puis s’empara d’une lanterne avant d’ouvrir sa porte et de s’avancer jusqu’au balcon arrière du bateau. La grosse lanterne qu’il tenait à la main éclairait parfaitement son visage. Le père de Marie s’appelait Ernest. Il était assez petit mais et bien en chair. Il portait une vieille casquette de marin noire qui masquait les boucles désordonnées de ses cheveux grisonnants. Son visage était rubicond et son teint très hâlé. Mais de son visage on ne pouvait voir que la partie supérieure, car ses joues et son menton étaient recouverts d’une épaisse barbe noire et broussailleuse qui pointait vers le sol comme une stalactite. Ses lèvres, meurtries par l’air marin, étaient épaisses mais desséchées. Ses petits yeux avaient l’air de deux perles noires. Ernest, lorsqu’il était seul, ne se séparait jamais de sa pipe, qu’il fumait nuit et jouer et qu’il gardait tout le temps coincée entre ses lèvres, si bien que cela rendait chacune de ses paroles difficilement intelligible.

 — Ma petite Ma’i ! Vins don dans mes rats ! Cela faisait six longs gants que je ne t’avais pas vue !

 — Très longtemps oui, en effet, dit Marie en sautant d’un seul bond à bord du bateau.

 Marie enlaça tendrement son père, puis fit signe à ses compagnons d’approcher.

 — Papa, reprit Marie, je suis venue avec Jean, Luc et… Blanche, que tu ne connais pas mais qui… Ici, Marie hésita une seconde avant de reprendre. Tu… tu peux voir Blanche n’est-ce pas ?

 — Nom d’un gros coq-qui-nage ! Bien sûr que je peux la voir ! Je suis yeux mais pas aveugle.

 — Parfait ! Parfait ! s’exclama Marie qui semblait très fière de son père.

 — Bonsoir Ernest, lancèrent Luc et Jean en chœur.

 — Ah ! Bonchoir messieurs, je suis bien neige de vous revoir, dit Ernest en ouvrant les bras d’un air enjoué

 — Bien aise, rectifia Marie en hochant la tête.

 — Et qu’est-ce donc que tout chat ? demanda monsieur Ernest en désignant successivement Hermès et Diogène. Vous réparez un numéro de chirque ?

 — Il se demande pourquoi nous avons un mammou… un éléphant et une chouette avec nous et si nous préparons un numéro de cirque, expliqua Marie.

 — Pas du tout, dit Jean en riant. Diogène que vous voyez là dans mon dos est une espèce d’éléphant très rare, un éléphant à poils longs. Nous l’avons sauvé des mains des braconniers et nous devons le ramener dans son île natale, auprès des siens. Quant à Hermès, la petite chouette, elle a adopté Luc et s’est révélée être un compagnon et allié remarquable, jamais je n’ai vu animal aussi intelligent.

 Jean mentait un petit peu à propos de Diogène pour ne pas agacer Ernest qui n’aimait pas les histoires saugrenues.

 — Mais… pas du tout… s’étonna Blanche face au pieux mensonge de Jean. Diogène est un mammouth lunaire et doit rejoindre l’île pour me retrouver une fois que… ouille !

 Luc venait de pincer légèrement Blanche à la main, afin de lui faire comprendre qu’il ne fallait pas dire ce genre de chose devant monsieur Ernest. Blanche ne savait pas ce qu’était le mensonge, la lune est incapable de la moindre fourberie.

 — Tiens ? Nous nous sommes déjà rencontrés, je me trompe ? demanda monsieur Ernest qui avait ôté sa pipe comme on ôte son chapeau devant une dame. Mais je vous en prie, montez-donc vous tous, nous discuterons plus confortablement à bord.

 Luc et Blanche sautèrent aussitôt à bord du beau navire puis aidèrent Jean à grimper à son tour. Le bateau de couleur beige et blanche, étincelait comme le nacre du coquillage. Monsieur Ernest en prenait le plus grand soin.

 — C’est drôle, dit monsieur Ernest en visant les restes de tabac de sa pipe par-dessus bord, j’ai l’impression de vous avoir déjà vue. Quel est donc votre nom jeune fille ?

 — Blanche, monsieur, répondit la lune après une courte hésitation.

 — Est-ce vous qui devez également rejoindre cette fameuse île perdue je ne sais où dans l’océan ? Et d’ailleurs quelle est cette histoire d’île ? J’avoue ne rien avoir compris. Est-ce là une nouvelle extravagance de la jeunesse ? Est-ce la mode que de vivre comme Robinson Crusoé désormais ? Je te préviens Marie, je ne te laisserai pas sur une île perdue entre son altesse l’océan et sa majesté des mouches.

 Luc, non sans hésiter, prit la parole et dit :

 — Non, c’est-à-dire que… Cette île est très importante à nos yeux. Personne ne s’y est jamais rendu auparavant et nous devons la rejoindre pour… pour…

 — Pour ramener Diogène chez lui et nous marier ! s’exclama Blanche en souriant, très fière de son intervention.

 — Vous marier avec un petit éléphant ? s’étonna monsieur Ernest qui, certain de l’avoir déjà vue quelque part, regardait Blanche avec insistance.

 — Non, avec Luc voyons… répondit Blanche

 — Avec Luc ? répéta monsieur Ernest qui semblait dépassé par les événements. Mais je croyais que… Enfin… Marie ? Ne m’avais-tu pas dit que Luc et toi seriez un jour…

 — Papa s’il te plait, ça suffit ! lança Marie qui sentait déjà ses joues rougir et son estomac se nouer. Si tu m’aimes, poursuivit-elle alors en se redressant dignement, si tu m’aimes, alors tu nous mèneras jusqu’à cette île ! Et… Et puis… Personne ne s’y est encore jamais rendu. Cela ne te plairait-il pas de devenir le Christophe Colomb des temps modernes ?

 — Voilà bien une des raisons pour lesquelles je me suis fait marin. Je ne comprends décidément pas les hommes ! Ni les jeunes gens. A trop avoir le pied à terre on s’y empêtre. Vous ne pouvez pas y regarder l’horizon sans que vos yeux ne se heurtent aux laideurs de l’homme. En mer, elles n’existent pas et ne sont pas là pour vous rappeler qui vous êtes et où vous êtes. En mer vous êtes seuls face à l’infini, seuls face à vous-même, vous êtes libres. Cela, vous voyez, ça n’a pas de prix aujourd’hui, c’est un luxe. Et grâce à cela voyez-vous, mon cerveau, mon esprit, ne dérive pas. Contrairement au vôtre mes enfants. Mais je suis bien content que vous soyez venus me voir ! Parfois la solitude gagne à être partagée. Votre voyage me semble complétement farfelu mais… je ne peux rien refuser à ma fille. Et puis, rien de tel qu’un beau voyage pour se ressourcer. Allons ! installez-vous. Nous partirons dans trois heures quand le jour sera levé. Je vais poser des lanternes un peu partout, nous y verrons plus clair.

 Luc et Marie, qui manquaient cruellement de sommeil, profitèrent de ces quelques heures pour s’assoupir, sous la bonne garde de Jean, Ernest et Blanche, qui elle, ne dormait jamais la nuit. Hermès et Diogène, eux aussi s’étaient endormis. Luc et Diogène, couchés à l’arrière du bateau, dormaient avec le satin du ciel pour seule couverture. Diogène ronflait un petit peu mais cela ne dérangeait pas Luc, qui avait trouvé le sommeil au creux des bras de Blanche et qui respirait calmement, plongé dans un monde aussi mystérieux que voluptueux, un monde de secrets, un chemin vers le ciel, où tout est possible. Parfois Luc souriait, sa poitrine se gonflait et sur son visage s’illuminait alors l’aura du rêveur qui fait l’enfant ange. Personne ne savait où se trouvait Luc en ce moment ; lui-même l’ignorait. Les trésors du sommeil sont un mystère, dont seules les étoiles sont les gardiennes et qui font de l’homme un riche et éternel amnésique.

 Jean, qui regardait Luc en souriant, imaginant peut-être de quoi pouvaient être faits ses rêves, ou peut-être seulement heureux de voir à quel point les enfants savent s’abandonner au sommeil, soupira, puis s’en fut chercher une petite couverture de laine qu’il étendit sur Luc. Il ne voulait pas que l’air frais de la mer contrarie ce sommeil si honnête. Hermès, lui, s’était perché sur le plus haut sommet du mat et, enveloppé dans ses ailes comme dans un édredon, se reposait aussi, sans faire attention à la grande voile que monsieur Ernest déployait. Marie, quant à elle, était couchée dans le lit de son père, au sein de la cabine. Recroquevillée sur elle-même, elle semblait une toute petite chose. Elle avait les yeux fermés, serrait l’édredon entre ses petits doigts mais ne dormait pas. Les flots battaient la coque du bateau et chaque clapotis résonnait en elle comme un cauchemar. L’esprit de Marie renfermait un brouillard si épais que la lumière du rêve ne pouvait l’infiltrer. Le sommeil qui s’offrit finalement à elle fut froid et inhospitalier mais elle l’accepta.

 Lentement, le bateau glissait sur la surface de l’eau. Jean avait détaché les amarres et Monsieur Ernest déployé la voile. Monsieur Ernest prit place à la barre, d’où il manœuvra son navire avec un calme et un silence passionné. Le bateau avait quitté le port avec une telle discrétion que personne, pas même les mouettes, ne le vit s’éloigner, puis s’effacer au loin, quelque part dans cet horizon où semblent se rejoindre et se lier ciel et mer. Monsieur Ernest, tout à coup, se raidit et s’étonna, tout comme un somnambule à qui revient la conscience.

 — Mais… Nous voguons ! Pourquoi ai-je mis les voiles ? Il fait encore nuit, tout cela est absurde…

 Jean s’avança vers monsieur Ernest, posa une main sur son épaule et lui chuchota :

 — Nous nous sommes laissés transporter par le sommeil de ces enfants. Ce n’est pas grave Ernest. Jette-donc l’ancre et lâche la barre. Laisse le bateau à la garde de la nuit et de la lune. Qu’importe si nous dérivons, la nuit est justement faite pour ça.

 — Cela fait déjà un moment que la lune ne se montre plus. Ni les étoiles d’ailleurs. Quelle tristesse pour les marins. C’était pourtant la seule compagnie que nous avions le soir, se lamenta monsieur Ernest.

 — On ne descend jamais d’un promontoire que pour se mêler à ceux qui lèvent les yeux. La lune est toujours là, plus proche que tu ne le crois, dit Jean en souriant à Blanche qui regardait son ciel, appuyée au garde-corps du bateau.

 — Dis-donc, puisque nous avons une heure à tuer avant le lever du jour, n’aurais-tu pas avec toi une de tes fameuses bouteilles ? J’ai moi-même un fromage dont tu me diras des nouvelles. Je l’ai acheté à un petit fromager de Guernesey, lors d’une de mes escales. Il est si fort qu’une bouchée suffit à guérir un gros rhume, dit monsieur Ernest en bombant le torse, fier de son fromage.

 — Avec le plus grand plaisir, répondit Jean, j’ai moi-même une boisson que tu devrais particulièrement apprécier, un vin nouveau, une création personnelle, enfin… le fruit d’une collaboration avec un grand, que dis-je un illustre vigneron !

 Jean sortit sa mystérieuse bouteille du sac à dos de Luc, avant de le refermer sans faire de bruit. Ernest invita Jean à le rejoindre à l’arrière du bateau, où il avait déjà étendu une sorte de grande nappe à carreaux, sur laquelle se trouvait une panière pleine de pain et un panier en osier recouvert d’une serviette de table blanche. Jean s’avança vers Blanche puis s’inclina respectueusement devant elle.

 — Voulez-vous vous joindre à nous dame Lune ? Ce serait un honneur pour moi si les premières gouttes de ce vin trouvaient refuge entre vos lèvres.

 — Allons Jean, appelez-moi Blanche, voulez-vous ? Quant à votre offre, j’en serai ravie et honorée mais c’est à vous que revient ce privilège. Aujourd’hui les dieux s’inclinent devant vous Jean. J’espère que votre collaboration avec Dionysos saura vous apporter le prestige que vous méritez. Moi, ma place est ici, auprès de Luc. Je me dois de veiller sur lui, comme je l’ai toujours fait, dit Blanche en fixant Jean de ses petits yeux bleu et jaune.

 — Merci da… Blanche. Je comprends. Vous êtes tout ce qu’il a toujours souhaité, vous savez. Allons, je vous laisse. Je vais aller voir comment se porte Marie.

 — Veillez bien sur elle, Jean. Elle vous aime comme un père. Toute cette aventure est un peu dure pour une jeune fille comme elle. Et d’ici quelque temps, cela le sera encore plus. Elle aura plus que jamais besoin de vous.

 Jean acquiesça d’un petit signe de tête, puis offrit un dernier sourire à Blanche avant de s’en aller en direction de la petite cabine du bateau. Sur le chemin, comme les dernières paroles de Blanche résonnaient encore dans son esprit, Jean eut un mal de tête soudain, se sentit nauséeux et eut l’impression très désagréable que son cœur tanguait. « Sûrement le mal de mer, cette maudite eau ne m’aura toujours causé que du tracas… » pensait Jean à tort. Jean descendit les quelques marches glissantes qui menaient à la cabine et poussa doucement la petite porte. Il faisait très sombre à l’intérieur de l’étroit compartiment et qui eut poussé cette porte à la place de Jean n’eut rien pu voir que l’ombre, épaisse et immobile. Mais les yeux de ceux qui aiment sont pareils à ceux des chats, ils ont cette splendeur et cet éclat qui ravit aussi bien les cœurs que l’obscurité. En présence d’un être cher, l’homme n’est jamais entouré que de la clarté du jour. Jean voyait Marie. Il entendait sa respiration calme et régulière et se sentit tout à coup apaisé. Il détourna alors le regard et recula, en refermant tout doucement la porte derrière lui. Une jeune fille assoupie est une fleur lovée dans son bourgeon. L’intimité de sa chambre est une condition nécessaire à son épanouissement. Jean n’ignorait pas cela.

 Jean retrouva Ernest à l’arrière du bateau et s’assit en face de lui. Ensemble, tout doucement, sans faire trop de bruit, ils burent, mangèrent, discutèrent et partagèrent certains de leurs souvenirs d’enfance. Il ne manquait rien à cette belle nuit que quelques étoiles dans le ciel. Une heure passa bientôt, puis une deuxième. Le temps coulait comme le vin et il régnait sur ce navire un calme et une paix solennelle. Les mouettes et les quelques rares cigognes qui passaient au-dessus baissaient toutes la tête pour le regarder. Ce curieux bateau solitaire avait l’air d’un grand berceau que les vagues balançaient paisiblement.

 Hermès, là-haut sur son mât, fut réveillé par des battements d’ailes. Il ouvrit alors un œil, puis l’autre et fit un bond de surprise avant de hululer joyeusement. A ses côtés, se trouvaient deux chouettes qui lui ressemblaient étrangement. Son frère et sa sœur l’avaient retrouvé. Ils avaient parcouru d’innombrables kilomètres à travers le pays, traversé monts et vallées, pour retrouver leur petit frère Hermès ici, sur le mât du bateau de monsieur Ernest. Mais ces deux chouettes n’étaient pas venues seules. Tout autour du bateau, perchées sur les garde-fous, se trouvaient des dizaines et des dizaines de cigognes, oiseau majestueux pourtant si rare. Monsieur Ernest, qui considérait son bateau comme une deuxième fille, n’aurait en temps normal jamais accepté de prendre à son bord des oiseaux de mer, aussi rares et élégants fussent-ils. Mais monsieur Ernest, qui buvait et mangeait avec Jean depuis plusieurs heures déjà, n’avait pas le cœur à la colère. Amusé plus qu’intrigué par leur présence, Ernest fit signe à Jean de regarder autour de lui. Puis il se leva. Il s’approcha d’une des cigognes, qui, docile -semblant elle aussi plongée dans un demi sommeil- se laissa caresser par le vieux marin.

 — Voilà qui est bien étrange, dit monsieur Ernest en regardant sa montre à gousset, cela fait bientôt trois heures que nous bavardons et faisons bonne chère. Et si nous nous sommes un peu attardés, le soleil nous aura imité. Cela fait bien deux heures qu’il aurait dû être levé. C’est bien la première fois que je vois le soleil faire la grasse matinée…

 Jean, comme s’il eut oublié que le soleil se levait au matin, avala sa bouchée de pain, but le contenu de son verre, puis leva les yeux au ciel.

 — Tiens, c’est vrai, dit-il après avoir dégluti. J’espère qu’il n’est pas tombé à son tour.

 — Comment ça tombé à son tour ? s’étonna monsieur Ernest.

 — Comme la lune voyons ! La lune est tombée sur terre, elle est juste là, devant tes yeux, regarde !

 — Le soleil n’est pas tombé, Jean, l’interrompit Blanche. Ce n’est pas un grand romantique. Et puis, s’il était tombé ou s’il avait décidé de déménager, nous serions déjà au courant. Je veux dire par là que la mer serait gelée et que nous-mêmes serions changés en gros glaçons, expliqua Blanche à voix basse, tout en se rapprochant de Jean mais sans pour autant quitter Luc des yeux.

 — Mais Blanche, dans ce cas… comment expliquer un tel retard ? demanda Jean, perplexe.

 — Il n’est pas en retard, répondit Blanche en détachant momentanément ses yeux de Luc pour les porter au ciel. Non, il n’est pas en retard. Il nous laisse seulement le champ libre. Il sait que nous avons besoin du ciel nocturne pour trouver l’ile. Allons, ne le faisons pas attendre plus longtemps, suivons la voie des étoiles.

 Luc, semblant ne faire plus qu’un avec Blanche, se retourna, puis ouvrit doucement les yeux. Il avait senti son trouble et savait que l’heure n’était plus au sommeil.

 — Combien de temps ai-je dormi ? demanda Luc d’une petite voix ternie par l’embarras.

 — Le temps dont tu avais besoin, répondit Blanche en s’accroupissant devant lui.

 Blanche lui sourit, déposa un baiser sur son front puis l’aida à se relever.

 — Le moment est venu d’utiliser le stéllophone de monsieur Baptiste, dit-elle alors en désignant le ciel d’encre qui semblait le reflet de l’océan.

 Luc acquiesça, s’avança jusqu’à son sac à dos, puis en extirpa le stéllophone avec mille précautions, comme s’il eut s’agit d’une boule de cristal. Il le déposa ensuite délicatement sur la nappe où Jean et monsieur Ernest étaient encore installés, puis s’empara de la liasse de partitions, qu’il serra contre son cœur pour ne pas que le vent du large ne la lui arrache.

 — Où est Marie ? demanda Luc avant de faire le moindre geste supplémentaire

 — Elle dort encore, dit monsieur Ernest, la pauvre était éreintée.

 — Nous devrions la réveiller, dit Luc. C’est grâce à elle si nous sommes tous en vie et réunis sur ce bateau. Lorsque les étoiles chanteront, poursuivit Luc en désignant le stéllophone, ce sera en parti pour elle. Ce spectacle est le sien, il ne faut pas qu’elle le rate.

 — Tu es donc sûr que cet appareil fonctionnera ? dit Blanche se serrant contre Luc.

 — Certain, répondit-il en levant les yeux vers le ciel qui se languissait de ses étoiles.

 Quelques instants plus tard, monsieur Ernest, qui était descendu dans la cabine, remonta au bras de sa fille, qui avait l’air d’une petite fleur froissée au matin d’une nuit de tempête. Bien que timidement, Marie souriait et avançait appuyée contre son père sans chercher à coiffer ses longs cheveux qui dansaient librement derrière elle, comme le crin d’un cheval lancé au galop.

 — Tes amis sont décidément un peu fous. Voilà qu’ils s’apprêtent à faire un rituel pour invoquer les étoiles, chuchota monsieur Ernest à sa fille. Ils ont le ciboulot bien raplapla. Quelle idée. Moi je suis plus raisonnable, poursuivit-il en serrant Marie contre lui, je me contente des merveilles de ma propre planète. Je suis d’ailleurs le marin et l’homme le plus comblé du monde, puisqu’il me suffit de prononcer le prénom de ma fille pour invoquer joie et fierté. Cela vaut bien toutes ces étoiles insignifiantes.

 Monsieur Ernest marqua une pause et considéra Marie de ses grands yeux plus ouverts que l’horizon. Puis il reprit, calmement, avec un infinie douceur :

 Quoi qu’il se soit passé avec ce garçon Marie, n’oublie pas ceci : Aimer demande beaucoup de courage. Mais les cœurs les plus nobles sont ceux qui ont l’audace de se résigner avant de haïr. Se résigner ce n’est pas oublier, c’est seulement accepter.

 — Est-ce en mer que t’est venue la sagesse papa ? dit Marie tout en serrant le bras de son père.

 — Non, elle est arrivée avec ma fille, dont je suis si fier. La sagesse est le fruit de la paternité, dit monsieur Ernest en déposant un baiser sur le front blanc de sa fille.

 — Marie ! dit Luc en souriant et en lui faisant grand signe d’approcher. Viens ! C’est à toi d’allumer l’appareil de monsieur Baptiste. Tiens, le voilà, regarde !

 Monsieur Ernest laissa aller sa fille et Marie s’avança jusqu’à Luc, qui était accroupi devant le stéllophone.

 — Viens Marie, assieds-toi, dit Luc en lui tendant la main.

Marie l’accepta et s’agenouilla à ses côtés.

 — Tu te souviens du fonctionnement de l’appareil ? demanda Luc en lui présentant l’épaisse liasse de partitions.

 — Je crois, oui. Il nous faut insérer un feuillet, tourner la manivelle et appuyer sur ce drôle de bouton blanc, dit Marie en empoignant la liasse de partitions.

 — Laquelle vas-tu choisir pour commencer ? demanda Luc. Il y en a tellement.

 Marie feuilleta les compositions. Toutes ces lignes, tous ces étranges symboles lui étaient inconnus mais certains feuillets lui semblaient plus épurés, moins lourds de notes. Heureusement, monsieur Baptiste avait donné un nom à chacune des compositions. L’une d’entre-elles, peu chargée en notes, était intitulée « Céleste ou les regrets ». Ce nom plut à Marie, qui se dit qu’une musique ainsi intitulée ne pouvait qu’être jolie. Marie sélectionna cette partition et l’ôta de la liasse, qu’elle rendit timidement à Luc. Marie rougissait un peu. Elle espérait que Luc remarque la partition qu’elle avait choisie mais paradoxalement, elle avait honte de se servir de la musique comme d’un médiateur. Marie ne s’attarda pas et d’un geste confus, un peu maladroit, glissa la partition dans la fente prévue à cet effet. Cela fait, elle tourna la petite manivelle jusqu’à ce que la feuille soit engagée. Luc, dont le regard s’était agité sur Marie et ses doigts comme une luciole curieuse, souriait. Peut-être avait-il remarqué la partition, car Luc, avec un sourire doux, avait pris la main de Marie et attendait avec elle que s’envolent les premières notes.

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