Monsieur Baptiste et son appareil

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 C’était la première fois que Luc voyait Saturne et sa silhouette lui inspira la plus grande horreur, le plus profond dégoût. Saturne était très grand mais bien moins costaud que Mars. Il avait de longs cheveux gris très sales qui lui tombaient sur les épaules. Son visage émacié était livide et maculé de sang. D’affreuses dents jaunies, dépassaient comme des protubérances d’entre ses lèvres pourtant closes. Le reste de son corps était recouvert d’une sorte de longue toge, plus effroyable que son propriétaire lui-même. Cette toge artisanale, était entièrement faite de peaux humaines, liées et cousues entre-elles avec des cheveux. En guise d’épaulettes, Saturne portait les peaux de deux visages humains, où s’agitaient encore les yeux. Tout, jusqu’à l’extrémité de ses membres inspirait le dégoût : ses longs ongles jaunis, qui dépassaient des manches trop amples de son affreux vêtement, semblaient des lames de couteau dont Saturne se servait probablement pour trancher dans la chair de ses victimes.

 Luc détourna son regard du dieu dévoreur de chair et enfonça la pédale d’accélérateur. La camionnette patina longuement et finit par redémarrer en trombe, précédée par le petit Hermès qui indiquait toujours le chemin à suivre. Luc avançait aussi vite que le sentier le permettait. Régulièrement, il questionnait le rétroviseur du regard, qui l’informait sur la position de Saturne. Comment une si belle planète, aux anneaux plus majestueux que l’auréole des anges, pouvait-elle en réalité cacher une divinité aussi hideuse ? Jamais Luc n’aurait pensé que Saturne puisse, humainement, ressembler à ce qu’il voyait s’agiter dans le rétroviseur. L’apparente beauté cache bien plus de laideurs qu’on ne le croit.

 — Luna ! Traitresse, pourquoi nous avoir abandonnés ? Tu ne peux pas nous fuir ! maugréait Saturne d’une voix agonisante, comme si ses mâchoires se détachaient entre chaque mot.

 La route devenait de plus en plus chaotique. La camionnette s’ébranlait de toutes parts et Luc se demandait par quel miracle les roues pouvaient encore tenir sur leurs essieux. Luc et Marie, eux, étaient plus secoués qu’un marin aux prises avec la tempête. Tous deux trop angoissés pour prononcer le moindre mot, ils fixaient l’horizon et ce chemin boueux qui n’en finissait pas. Ces bois étaient effrayants d’uniformité. Luc roulait depuis longtemps déjà et pourtant il lui semblait tourner en rond. Marie luttait pour rester digne et droite sur son siège. Son mal-être empirait de seconde en seconde. Malgré ses efforts, elle s’affaissait de plus en plus sur son siège et n’allait pas tarder à glisser sous sa ceinture de sécurité.

 Luc se cramponnait au volant qui tremblait affreusement entre ses mains moites. Ses yeux devenaient lourds, la fatigue lestait ses paupières, qui, comme des rideaux de chair, tombaient de plus en plus régulièrement devant ses pupilles. Lorsque sa fatigue commença à se mêler à son désespoir, Luc vit une lueur jaune et un bout de ciel, que les sapins, au loin, laissaient entrevoir. Plus il avançait, plus ce ciel s’agrandissait. Les sapins, à l’horizon, s’écartaient comme des bras et la lueur se faisait toujours plus nette, plus certaine. Luc voulut accélérer. Son pied était collé au plancher. Il jeta un dernier regard dans le rétroviseur. Saturne était là, plus proche que jamais. Il avait la vélocité de cent guépards et son faciès hideux grossissait inexorablement dans le petit miroir. Devant Luc, il y avait la lumière, derrière, il y avait les ténèbres. Ces deux forces s’arrachaient la camionnette et les quatre âmes qu’elle abritait.

 Quelque cinquante mètres séparaient Luc de l’orée du bois, de la lumière ; mais Saturne faisait de cette distance une infinité. Luc le voyait tendre ses bras vers eux et son visage apparaissait désormais si nettement dans le rétroviseur qu’on l’aurait cru assis sur le fauteuil passager. Son épouvantable visage, mêlant la laideur de la ghoule et la pâleur cadavérique du spectre, était comme une vision de cauchemar, à cela près que ce cauchemar-là dévorait le corps en plus de l’esprit. Saturne, tout en courant, tendait la main vers la porte côté passager. Lorsque ses doigts glissèrent sur la poignée qu’il commençait à forcer, un sourire, ou plutôt un cratère de sang et de dents désordonnées, apparurent sur la surface de son visage. Luc sentait la mort s’installer et prendre ses aises sur la banquette arrière. Mais avant qu’elle ne boucle sa ceinture, Luc entendit un cri, un cri animal cette fois-ci, résonner au cœur de la forêt frissonnante. Le son du cri se fit de plus en plus perçant, comme un projectile qui tombe de très haut. Luc eût tout juste le temps de distinguer, du coin de l’œil, une masse sombre et leste s’écraser sur le faciès de Saturne. Cette masse sombre, c’était Hermès, qui plantait ses serres dans les yeux de Saturne. Le dieu laissa échapper un grognement bestial et lâcha aussitôt la poignée de porte de la camionnette. Hermès picorait son visage comme s’il eût s’agit d’un garde-manger. Lorsque Saturne porta les mains à ses yeux, pour se défendre et pour saisir Hermès, la brave chouette se contorsionna en battant des ailes, puis s’installa sur le haut de son crâne. Chacune de ses serres se referma sur une mèche de cheveux qu’elle tirait tout en essayant de reprendre de l’altitude.

 Luc de son côté, et cela grâce à l’intervention d’Hermès, avait pu rejoindre la lumière et quitter les entrailles de la forêt. Le sentier avait abouti dans une immense clairière tapissée de feuilles multicolores. Au centre de la clairière se trouvait une gigantesque et majestueuse bâtisse, qui semblait un ancien manoir. Un petit chemin de gravier ratissé avec soin, sur lequel ne reposait pas la moindre feuille, menait jusqu’à l’entrée du mystérieux bâtiment.

 Luc avança au plus près de l’étrange et inquiétante bâtisse, puis immobilisa la camionnette. Il se pencha rapidement par sa fenêtre et ne voyant pas Saturne se presser derrière eux, se retourna vers Marie en défaisant sa ceinture de sécurité.

 — Marie, dit-il tout en l’aidant avec sa ceinture, nous allons nous réfugier dans ce manoir ! Peux-tu marcher ? Attends, je vais t’ouvrir de l’autre côté, ne bouge pas.

 Luc se jeta hors du véhicule, ouvrit la porte côté passager et se pencha sur Marie. Elle était pâle comme un matin d’hiver. Luc glissa son bras autour de sa taille et l’aida à sortir de la camionnette.

 — C’est bon Luc… Je vais bien… Je me sens déjà mieux, mentit Marie qui titubait et tentait de reprendre ses esprits. Quelle était cette chose qui nous poursuivait ? s’enquit-elle en massant son front brûlant. Ne restons pas là, il était juste derrière nous… il va rappliquer d’un moment à l’autre.

 — Saturne, c’était Saturne, répondit Luc qui avait déjà disparu derrière le véhicule afin de libérer Blanche. Il nous a retrouvés, malgré toutes nos précautions. C’est incompréhensible…

 Luc s’arrêta net et eut tout à coup un haut-le-cœur. Des gouttes rouges, qui provenaient du coffre, tombaient une à une sur ses baskets.

 — Blanche ! appela-t-il, se sentant soudainement lourd, comme s’il eût avalé une enclume.

 Se jetant sur le mécanisme d’ouverture, il écarta à toute vitesse la double porte du coffre. Le liquide rouge coula à flot et Luc sonda le coffre du regard. Blanche était là, debout, saine et sauve et serrait Diogène dans ses bras. Le tonneau dans lequel elle était plongée, quant à lui, gisait par terre, vidé de son contenu.

 — Est-ce que tu vas bien Blanche ? demanda Luc en sautant dans le coffre.

 — Ne t’en fais pas pour moi, tout va bien, répondit Blanche en s’avançant vers Luc. Mais nous devons partir, Saturne nous a retrouvés…

 Comme Luc regardait le tonneau échoué au centre du coffre, Blanche expliqua :

 — La voiture tremblait tellement… au début cela pouvait aller mais au bout d’un moment, les chocs ont redoublé d’intensité et la courroie qui maintenait le tonneau en place a cédé. Je suis immédiatement tombée à la renverse, avec le tonneau. C’est à ce moment là que Saturne a dû sentir notre présence. Partons vite, il est là, quelque part.

 Blanche ne laissa pas à Luc le temps de répondre et, l’attrapant par la main, sauta avec lui hors du coffre. Diogène avait repris quelques forces et suivait, bien que lentement, les pas de Blanche.

 — Je crois… je crois que je vais vomir, dit Marie, appuyée sur le capot de la camionnette, le dos courbé.

 Blanche s’approcha d’elle et lui présenta sa main gauche. Elle referma ses doigts fins et délicats sur le poing crispé de Marie, qui, à ce contact, s’ouvrit lentement comme un bourgeon qui sent le soleil l’envelopper. Marie, par la suite, eut honte de ce geste. Mais pour le moment, elle se sentit apaisée, presque rassurée par ce toucher. La main reposant dans celle de Blanche, elle suivit ses pas, se laissant guider, comme un petit enfant derrière sa mère. Le curieux trio, succédé par Diogène qui trottinait gauchement, avança ainsi jusqu’à l’immense porte d’entrée du manoir. La porte était si grande qu’elle semblait faite pour accueillir les géants. Elle était taillée dans un bois de chêne très sombre et d’étranges dessins, comme des figures mythologiques et des démons, y étaient gravés. En temps normal, jamais Luc ne serait allé toquer à la porte d’un manoir tel que celui-ci ; pourtant aujourd’hui, il le fallait. Luc s’avança, inspira un grand coup et appuya sur le bouton de sonnette.

 Ils demeurèrent longtemps à attendre sur le palier. Marie avait bien peur que personne ne vienne leur ouvrir, que le bâtiment soit vide. Alors qu’ils attendaient, ainsi figés sur le seuil de l’immense porte, ils entendirent un battement d’ailes remuer l’air, non loin derrière eux. Luc se retourna. C’était Hermès, qui venait de surgir d’entre les sapins et qui les rejoignait, les serres et les plumes ensanglantées. La petite chouette avait réussi à immobiliser Saturne un instant mais ne pouvait lutter contre lui. Ce n’était qu’une question de secondes avant de le voir apparaitre à l’orée de la clairière. Luc se retourna et, à pleine main, prit le lourd marteau en forme de chauve-souris qui pendait au centre de la porte. Il s’en servit pour se manifester et cette fois-ci, les coups résonnèrent à travers tout le manoir. Blanche, comme Luc, n’avait de cesse de se retourner. Il leur semblait, à chaque instant, voir apparaitre quelque chose quelque chose d’entre les sapins. Hermès se posa doucement sur l’épaule de Luc. Soudain, alors que les serres d’Hermès entraient en contact avec l’épaule du jeune garçon, un sapin s’ébranla et s’écrasa au sol. A ce moment-là, comme le sapin touchait terre, la porte d’entrée s’ouvrit devant eux et un homme vêtu d’une grande redingote noire apparut sur le palier.

 — Bonjour, dit Luc précipitamment, nous… nous sommes perdus et mon amie à fait un malaise… elle se sent très mal, pouvons-nous entrer un instant s’il vous plait ?

 L’homme, mutique, les considéra sans bouger du palier, puis fit un pas de côté. Sans attendre, Blanche, Luc et Marie entrèrent dans le bâtiment. L’homme en costume noir referma la lourde porte derrière lui et se tourna lentement vers ses visiteurs. Il était de grande taille, très fin et élégant. Son visage était un peu creusé au niveau des joues et ses yeux bleus étaient plein d’on-ne-sait quel doux et noble éclat, propre à ceux dont l’existence est marquée par la dévotion.

 — Qu’est-il arrivé à monsieur et madame ? Ont-ils le bras paralysé ? Nous avons une petite infirmerie… Si vous voulez bien me suivre, dit le valet, sans quitter des yeux les mains de Luc et Marie, qui lui semblaient complètement pétrifiés.

 Blanche, au centre, regardait l’homme d’un air à la fois triste et rêveur. Elle savait qu’il ne pouvait pas la voir. Elle lâcha alors doucement les mains de ses compagnons.

 — C’est gentil de votre part, dit Luc en ramenant le bras le long de son corps, mais mon amie Marie aurait simplement besoin d’un peu d’eau. Nous sommes partis de Paris il y a quelque temps et nous avons eu certains… ennuis sur la route. Mais si je peux me permettre, où sommes-nous, au juste ? demanda Luc en laissant son regard se promener dans le vaste hall d’entrée.

 Un grand lustre, sur lequel étaient posées des dizaines de bougies, éclairait les alentours. Les murs, couverts d’une tapisserie noire où étaient finement brodés des fleurs de lys, semblaient s’étirer à perte de vue. Aux extrémités est et ouest du hall, on voyait deux grands escaliers de marbre, dont l’infinité de marches menaient aux étages supérieurs. Luc sentit un frisson lui parcourir l’échine.

 — Vous êtes ici à l’observatoire du val perdu, expliqua l’homme, qui s’était emparé d’un chandelier. Voilà près de vingt-cinq ans que je sers en ces lieux. Cet endroit, ce manoir, était jadis la propriété d’une famille, pour qui j’ai longtemps travaillé. Mais leur lignée s’est malheureusement éteinte et la demeure est revenue entre les mains de l’état, qui en a fait un observatoire. Le ciel qui s’étend au-dessus du manoir est d’une ravissante pureté. L’endroit est calme, isolé et mes nouveaux maîtres peuvent travailler en toute sérénité… Peut-être n’êtes vous pas au courant mais depuis la disparition de la lune, tous les astronomes du monde travaillent d’arrache-pied sans même prendre le temps de dormir. C’est qu’ils ne comprennent pas cette soudaine disparition, voyez-vous.

Le grand et noble valet fit ensuite quelques pas en avant, puis se retourna vers Luc et Marie en s’inclinant légèrement.

 — Si vous voulez bien me suivre, nous trouverons dans les cuisines de quoi vous rafraîchir… dit-il poliment.

 — Pourriez-vous nous conduire aux messieurs qui travaillent ici ? demanda brusquement Luc en se rapprochant du valet. Nous avons des informations relatives à Blanche… je veux dire, à la lune ! Ces informations pourraient les intéresser.

 — Monsieur est-il également astronome ? s’enquit le valet, les mains jointes le long de son long corps tout en jambes. Non, quelle question, vous êtes bien trop jeune, n’est-ce pas ? Et puis, je vous aurais plutôt cru ornithologue, poursuivit-il finalement en regardant Hermès avec dédain.

 — Ma foi, non. Rien de tout cela. Mais je connais bien la lune. Je l’ai… longtemps observée de mon côté et nous avons souvent dîné ensemble. Aujourd’hui il se trouve que…

 Mais Luc s’arrêta net, comprenant qu’il était allé trop loin dans ses explications et que son interlocuteur ne saurait comprendre ces vérités-là. L’homme, la tête haute, le regard pétillant, se tenant raide dans son costume étincelant de propreté, fit une moue à peine perceptible, puis avec une légère révérence, dit enfin :

 — Si monsieur peut être, d’une façon ou d’une autre, d’une quelconque aide pour messieurs les astronomes, il est de mon devoir de les lui présenter. Veuillez me suivre je vous prie.

 Luc, Marie et Blanche s’alignèrent derrière le valet, qu’ils suivirent silencieusement. Il fit un crochet par les cuisines, apporta un grand verre d’eau et une serviette chaude à Marie, puis s’avança vers un de grands escaliers en faisant signe de rester près de lui. Ils gravirent les innombrables marches et laissèrent derrière eux un, deux, trois, puis quatre étages qui abritaient on ne sait quelles mystérieuses pièces… Le valet fit halte au cinquième étage et se retourna vers Luc et Marie qui respiraient bruyamment. La lueur orangée de son chandelier éclairait leurs visages fatigués et transpirants.

 — Oui… ces escaliers ne sont pas de tout repos pour qui n’en a pas l’habitude, dit simplement le valet, au visage impassible qui ne laissait pas transparaitre le moindre signe de fatigue.

 Enfin, il tourna les talons et invita Luc et Marie à le suivre le long d’un très grand couloir sombre, qui sentait le bois et la poussière et où étaient accrochés de vieilles peintures et des portraits sévères d’éminents astronomes. Ils marchaient ainsi depuis une bonne minute, lorsqu’ils arrivèrent au niveau d’une porte, sur laquelle il y avait une vitre où l’on pouvait lire « salle des observations ».

 Le majordome s’en approcha et regarda au travers. Il eût un soupir, fit « non » de la tête et se retourna vers Luc.

 — Je suis navré mais ces messieurs sont très occupés… vous devriez repasser d’ici quelques jours et… mademoiselle ! Je vous en prie ne perturbez pas mes maitres ! lança le valet à l’adresse de Marie, qui s’était avancée vers la porte et, sur la pointe des pieds, laissait errer son regard dans la salle des observations.

 — Allons, suivez-moi, leur pria le majordome. Si vous le voulez bien, je vais vous conduire à la salle de pause, où vous trouverez de quoi vous sustenter.

 — Ecoutez, dit Luc en suivant le valet qui, déjà, rebroussait chemin. C’est très aimable à vous mais nous devons vraiment rencontrer messieurs les astronomes… Je vous assure que tout ceci est d’une importance capitale.

 Le valet ne répondit pas et continuait à guider ses invités le long du couloir. Il y eut alors un long grincement de porte, puis une voix masculine appela derrière eux :

 — Edouard ? Que se passe-t-il ? Qui sont cette jeune fille et ce jeune homme ?

 Le grand valet, qui s’appelait donc Edouard, se retourna, et, s’inclinant devant le scientifique, dit calmement :

 — Nous sommes navrés de déranger ces messieurs mais monsieur et mademoiselle souhaitaient à tout prix s’entretenir avec monsieur. Ils affirment avoir de précieuses informations concernant la lune, monsieur.

 Cela faisait beaucoup de « monsieur » dans une seule phrase mais le noble valet empruntait, pour chaque « monsieur » une intonation tout à fait singulière qui les différenciait les uns des autres.

 — Des informations sur la lune vous dites ? Très bien Edouard. Je vous remercie, vous pouvez disposer. Veuillez me suivre je vous prie, mes collègues et moi allons vous recevoir, dit le scientifique en invitant Marie à entrer. Depuis qu’il était arrivé, il n’avait eu d’yeux que pour elle et ne semblait pas plus remarquer Luc que Blanche.

 « Tiens donc, pensa Luc. Voilà un comble pour un astronome. Tout ce temps passé à observer la lune à travers des télescopes et à présent qu’elle se trouve juste sous son nez, il ne la voit pas… »

 L’astronome qui ne voyait pas la lune les fit entrer et referma la porte derrière eux. La salle d’observation était très grande et toute blanche. En son centre il y avait un groupe électrogène, qui fournissait la pièce en électricité, indispensable aux recherches des scientifiques. Il y avait des ordinateurs et de curieux appareils disposés un peu partout dans la vaste pièce. Mais ce qui les frappa plus que tout, c’était le superbe plafond qui surplombait les lieux. Luc n’avait jamais vu un plafond comme celui-ci. Et pour cause, il semblait immatériel. Il était parfaitement noir, comme ouvert et donnant directement sur l’infinie immensité de l’espace. Il y brillait, un peu partout, de petites lumières argentées qui représentaient les étoiles. En son centre, pendaient de gigantesques reproductions des planètes du système solaire et toutes gravitaient (car on les voyait tourner) autour d’une boule jaune plus grosse que toutes les autres, qui n’était autre que le soleil. Tout cela était très joli. Blanche elle-même trouvait la ressemblance avec son milieu naturel frappante. Aux quatre coins de la pièce, il y avait aussi de très gros télescopes, qui ressemblaient plus à des canons de guerre qu’à des longues-vues pour observer les étoiles.

 Le jeune astronome se racla la gorge pour attirer l’attention de Marie, qui était obnubilée par ce splendide plafond. Il dit alors, de façon très sérieuse et pédante :

 — Vous disiez donc avoir des informations concernant la disparition de la lune ? Nos recherches avancent bien et de notre côté nous émettons l’hypothèse d’un trou noir. Bien sûr nous ne pouvons encore rien affirmer, cependant…

 — Mais Blan… la Lune n’est pas tombée dans un trou ! répondit naïvement Luc. Enfin si, dans celui de mon jardinet. Mais je vous rassure, elle va bien. Nous sommes d’ailleurs en sa compagnie en ce moment-même et c’est pour cela que…

 — Votre ami est très drôle, interrompit l’astronome tout en enlevant les lunettes qu’il avait sur le nez. Très drôle, oui. Mais voyez-vous, ici nous ne sommes pas portés sur le calembour. Ici nous menons des recherches sérieuses qui n’admettent pas de telles facéties. Et d’ailleurs, l’heure tourne. Alors si vous n’avez rien d’autre à me dire, vous devriez partir. Cela dit, reprit le scientifique après une courte pause et en se tournant face à Marie, les calculs que nous effectuons à longueur de journée creusent l’appétit. Nous avons, au sein même de l’observatoire, un très bon restaurant et si vous me faites le plaisir de m’y accompagner, nous pourrons parler de tout cela plus en détails.

 Deux autres astronomes, assis devant un ordinateur non loin et qui avaient écouté toute la conversation, riaient doucement en lançant de temps à autres quelques regards furtifs vers Luc et Marie.

 — Saturne est à votre porte et vous voulez m’inviter à diner ? Drôle de sens des priorités que vous avez là… dit Marie en faisant un pas en arrière.

 — Le cerveau de certains de vos congénères fonctionne décidément de façon tout à fait étrange, dit Blanche en observant l’astronome. Comme quoi, une tête bien remplie n’est pas synonyme de clairvoyance. J’espère que tous les humains ne sont pas comme ça, ou nous risquons de connaître une véritable pénurie d’étoiles tout là-haut.

 — Saturne à notre porte… répéta l’astronome d’un ton cette fois-ci résolument moqueur. Eh bien ! Vous devriez en parler à monsieur Baptiste. Hé ! Baptiste ! aboya-t-il soudain en se tournant vers un autre angle de la pièce.

 Sous cette injonction, un nouvel astronome, caché dans un recoin de la grande salle derrière de grands ordinateurs, pencha timidement la tête sur le côté. On apercevait seulement son visage pâle qui dépassait de derrière l’ordinateur où il était assis. Il semblait hésitant, comme s’il se demandait si on ne lui préparait pas une mauvaise blague.

 — Allons, ces jeunes gens ont besoin de ton aide, viens donc les accueillir, veux-tu ? s’exclama-t-il avec cette même ironie qui commençait à exaspérer Luc.

 Lentement, le nouvel astronome se leva et s’avança vers le petit groupe. Il avait une démarche mal assurée, ses pieds glissaient sur le sol comme ceux d’un enfant apeuré. Il portait un jean bleu et une veste aux motifs à carreaux assortis à ceux de sa chemise. Son allure contrastait avec celle de ses collègues, qui portaient tous la blouse. Il avait d’épais cheveux blancs mal peignés et son visage aux traits fins et aux lèvres généreuses, à l’affable expression générale, inspirait tout de suite la sympathie. La peau de son visage semblait éclairée par on-ne-sait quelle mystérieuse et agréable lueur, dont ses yeux abondaient. Il était vieux mais une part de sa jeunesse brûlait encore en lui.

 Luc s’avança vers l’homme et lui serra chaleureusement la main. Ce vieillard, sans trop savoir pourquoi, lui inspirait confiance et sympathie. Monsieur Baptiste serra la main de Luc, puis celle de Marie, avant de laisser échapper un petit cri de surprise. Ses yeux, tremblants et humides, fixaient Blanche et il semblait prêt à tomber à genoux.

 — Par la perruque de Mozart, dit-il tout bas, s’efforçant de contenir son émotion. Mais je vous connais ! Comment est-ce possible…

 — Comme je suis heureuse que vous puissiez me voir, dit Blanche en s’avançant vers monsieur Baptiste avec un grand sourire.

 — Vous savez qui elle est ? demanda Luc, se sentant un peu idiot car persuadé de connaître la réponse à sa propre question.

 — Comment ne pourrais-je le savoir, balbutia monsieur Baptiste. J’ai passé ma vie à vous observer, vous et vos congénères ! Ah ! Mais je savais que vous n’aviez pas disparu dans un trou noir, je savais que vous alliez nous revenir. Mais sous cette forme… ça, jamais je ne l’aurais cru ! Venez, venez donc je vous prie ! Il faut absolument que nous parlions, dit monsieur Baptiste en entraînant Luc, Marie et Blanche dans son espace personnel.

 Le scientifique à la veste à carreaux mena le trio jusqu’à un petit bureau sans porte, ouvert sur toute la salle des observations. Les grands ordinateurs et les curieux appareils qui s’y trouvaient faisaient office de murs. Sur son espace de travail, étaient entreposés des tas de papiers qui débordaient de symboles et de calculs inintelligibles pour le commun des mortels. Pourtant, en parcourant le grand bureau du regard, Luc reconnut quelques-uns de ces symboles. Certains manuscrits lui semblaient familiers. Il en fut d’autant plus surpris que ces papiers n’avaient vraisemblablement aucun lien avec les travaux que l’on pouvait mener dans un observatoire. Ces papiers en question étaient des partitions de musique, griffonnées à la main.

 — Asseyez-vous, je vous en prie, dit le scientifique en leur présentant un tabouret et deux fauteuils à roulettes. Lui tournait en rond dans le bureau, s’arrêtant de temps à autre face à une fenêtre qui donnait sur l’extérieur.

 — Nous vous devons quelques explications, dit Luc en prenant place sur le tabouret. Blanche, que vous voyez ici est, comme vous l’aurez compris, la lune en personne. Nous avons entretenu une relation à distance durant de nombreuses années et le destin a fait venir Blanche à moi. Malgré tout le bonheur intense que sa présence à mes côtés m’inspire, je sais, nous savons tout deux qu’elle ne peut demeurer ici sous sa forme humaine. Tous les événements catastrophiques qui ont eu lieu ces derniers temps sont advenus par ma faute. Je n’aurais jamais pensé que trop aimer puisse compromettre l’humanité mais il semblerait que dans mon cas, il en soit ainsi.

 Monsieur Baptiste regardait successivement Luc et Blanche et semblait fasciné.

 — Ainsi les planètes ont réellement une âme… Et les autres imbéciles qui me prennent pour un fou lorsque je leur parle de la timidité de Vénus. Combien de fois a-t-elle rougi alors que je l’observais à travers mon télescope ?

 — L’ennui, reprit Luc, c’est que Blanche n’est pas venue seule. Certains dieux l’ont suivie. Nous ne sommes pas encore certains de leur identité mais Blanche semble penser qu’il s’agit de…

 — Saturne ! Par le saint toucher de Chopin… Saturne est ici, juste sous mes yeux… souffla monsieur Baptiste, le visage collé à la fenêtre.

 Luc et Marie accoururent et jetèrent un regard inquiet par la fenêtre. Saturne, le visage ensanglanté, soulevait leur camionnette et regardait en dessous. Il la laissa ensuite retomber au sol pour inspecter le coffre en détail. Il semblait plus furieux que jamais.

 — Nous sommes navrés, il nous poursuivait et nous n’avons eu d’autre choix que de nous réfugier ici. Oh… la camionnette de Jean, il va la transformer en boite de conserve, gémit Marie en regardant le triste spectacle auquel s’adonnait Saturne.

 Monsieur Baptiste décolla son visage de la vitre contre laquelle il tenait son front appuyé et fut soudainement pris d’un fou rire. Son rire était semblable à ceux des enfants. Alors qu’il reprenait son souffle et retrouvait son calme, il se tourna vers Luc et ses amis et dit en se tapant sur la jambe :

 — Ah ça ! Il peut jouer les durs ! Attendez-moi ici, voulez-vous ? je reviens dans un instant. Ne bougez pas je vous en prie.

 Aussitôt dit, monsieur Baptiste fouilla dans un carton posé dans un coin de son bureau, s’empara d’une sorte de paquet et s’enfuit à toute allure.

 — Cet énergumène ne va tout de même pas affronter Saturne ? lança Marie qui regardait monsieur Baptiste courir, son curieux paquet sous le bras.

 — Il semblerait que Saturne ne lui soit pas étranger, dit Blanche en regardant par la fenêtre.

 — Mais il va finir en bouillie, s’exclama Luc. Saturne va le croquer comme une chips ! Il va se faire de nouvelles bottes avec la peau de ses jambes et des lacets avec ses poils ! Nous devons le sauver, vite !

 — Trop tard, dit Marie. Il est déjà dans la clairière, regardez.

 Monsieur Baptiste, semblant tout ignorer de la peur, s’avançait vers Saturne d’un pas décidé. La réaction du terrible dieu ne se fit pas attendre. Il fit volte-face et se jeta sur lui, comme un prédateur sur sa proie. Mais avant que ses deux ignobles mains ne se referment sur son cou, monsieur Baptiste tendit le paquet qu’il portait et le plaça sous les yeux de son assaillant. Saturne, à la plus grande stupéfaction de Luc et ses amis, s’arrêta net et considéra le mystérieux paquet avec effarement. Son affreux visage rougissait. L’astronome, pendant ce temps, parlait, tenant à Saturne on ne saura jamais quel discours. Luc pouvait voir les lèvres du vieil homme s’agiter. Monsieur Baptiste, dans un geste lent, déballa alors le paquet qu’il avait dans les mains. Le papier glissa et découvrit peu à peu une grande et belle robe, aux couleurs chaudes, semblant un mélange d’orange, de jaune et de rouge. Luc, tout comme ses compagnons, n’avait pas la moindre idée de ce qui était en train de se passer.

 A la vue de cette robe, Saturne devint plus rouge qu’un poivron et se mit à fixer le sol, comme si ce simple vêtement l’eût couvert de honte. Monsieur Baptiste l’agitait devant lui et lui appliquait contre la taille, comme pour lui faire essayer. Saturne eut un geste de recul et fit trois pas en arrière. Il faisait nerveusement non de la tête et semblait implorer monsieur Baptiste. Enfin, le vieil astronome, toujours sans la moindre peur, tendit son index, qu’il agita dans les airs. Ce simple geste fit à nouveau reculer Saturne, qui jeta un dernier regard paniqué sur la robe, avant de fléchir les genoux et -aussi incroyable que cela puisse paraître- de s’élancer vers les cieux comme une véritable fusée. On entendit alors un long sifflement et l’on vit Saturne s’élever à toute vitesse, puis disparaitre, quelque part à travers un passage dans le ciel. Satisfait, monsieur Baptiste levait les yeux et fixait l’endroit où Saturne avait disparu. Il y avait un petit trou dans le ciel, comme une légère déchirure.

 Lorsque monsieur Baptiste revint parmi Luc et ses compagnons, tous se jetèrent sur lui, avides d’explications. Le scientifique sourit et les fit s’asseoir. Blanche, ne tenant plus en place, demanda :

 — Mais qu’avez-vous donc pu lui dire ? Et cette robe ? Pourquoi Saturne a-t-il réagit ainsi en la voyant ?

 — Très chère Luna, ou devrais-je dire, Blanche, n’est-ce pas ? Je vais tout vous expliquer, soyez sans crainte. Voyez-vous, de par mon métier et ma passion, je passe le plus clair de mon temps la tête plongée dans les étoiles. Ces étoiles, je les aime et les respecte plus que tout au monde. Je leur porte le même amour et la même admiration qu’au grand Mozart ! Quel est le rapport entre Mozart et les étoiles me direz-vous ? Eh bien, tout ! Savoir regarder les étoiles, savoir les observer attentivement est déjà une chose mais une chose qui ne suffit pas. Ces petits êtres que l’on voit briller le soir venu ne se manifestent pas pour rien. Ils sont gourmands d’amour. Et l’amour passe avant tout par l’écoute. Aimer quelqu’un, quelque chose, c’est savoir se taire, regarder et surtout écouter. Il faut savoir être attentif à autrui. Le sens de l’observation n’a d’intérêt que si l’on sait également faire silence et ouvrir ses oreilles. L’écoute est une faculté que peu de gens possèdent et pourtant, apprendre à écouter, c’est ouvrir les bras aux autres et faire un grand pas vers la connaissance.

 Monsieur Baptiste fit une pause, regarda le plafond l’espace d’une seconde, puis reprit :

 — J’ai donc appris, au fil du temps, à maitriser ces facultés que trop de gens considèrent à tort comme acquises. Et figurez-vous qu’un soir -c’était il y a quelques années- alors que je regardais et que j’écoutais Saturne chanter, je l’ai vu, aussi clairement que je vous vois, ôter ses immenses anneaux et se rouler dans la poussière d’une étoile filante. Il s’est enveloppé de cette poussière qui brillait comme autant de diamants et s’en est vêtu. De cette soie d’étoile, il s’est fait une robe. Puis il s’est mis à tourner, tourner et tourner encore sur lui-même, plus vite que jamais. Sa robe d’étoile flottait sur ses hanches et il me semblait voir une fleur, une fleur sublime perdue au beau milieu d’une nuit éternelle. J’en ai oublié son chant. J’ai déjà entendu de plus jolies choses mais je crois ne jamais avoir rien vu d’aussi beau. Ce spectacle me hantera toute ma vie. Saturne se travestissant dans une nuit d’allégresse ! Pouvez-vous imaginer cela ?

 — La robe que vous avez ici, c’est donc la sienne ? demanda Luc, conquis par le discours de monsieur Baptiste.

 — Non bien sûr que non. Mais c’est une fidèle représentation. Le soir où j’ai assisté à ce spectacle, j’ai tout de suite dessiné cette robe. J’avais peur de ne plus jamais la revoir, vous comprenez. Ma mémoire n’est plus ce qu’elle était. J’ai ensuite présenté le croquis à un tailleur, qui m’a confectionné le vêtement que j’ai ici. La réplique est si fidèle, que Saturne l’a toute de suite reconnue. Il est très orgueilleux vous savez. Si les autres dieux apprenaient qu’il aime porter des robes d’étoiles, il serait anéanti. Après tout, il est le dieu de la mort. Aux yeux des autres, la mort ne peut se permettre de porter des jupons.

 Luc, l’air songeur, demanda en se grattant la tête :

 — Saturne chantait ? Vous l’avez réellement entendu chanter ?

 — Mais bien entendu, répondit monsieur Baptiste, comme choqué que l’on puisse même en douter. Tenez, poursuivit-il, je vais vous faire une confidence. Saviez vous que les étoiles sont les plus grandes mélomanes qui soit ? Si vous fermez les yeux et que vous les écoutez, sans ne rien penser à d’autre qu’au son de leur voix, vous les entendrez chanter. Les plus grandes mélodies, les plus belles symphonies, proviennent du ciel. Voyez-vous toutes ces partitions ? reprit monsieur Baptiste en s’avançant vers son espace de travail. Il s’agit de compositions originales, certaines pour piano, d’autres pour violon, d’autres encore, pour des instruments que nous ne connaissons pas sur terre. Mais ces partitions ne sont pas de moi, ça non ! Chacun d’entre-elles sont l’œuvre d’une étoile… Fort heureusement, j’ai l’oreille musicale et quand j’entends une étoile chanter, je retranscris de suite la mélodie sur papier.

 — Monsieur Baptiste, dit Blanche l’air songeur. Nous sommes sur le chemin du Havre. Nous devons prendre la mer et naviguer jusqu’à trouver une île, l’île immortelle précisément, qui n’apparait sur aucune carte. Il n’y a que depuis cette petite île que je peux rejoindre les cieux.

 Blanche marqua une pause, considéra monsieur Baptiste, puis reprit :

 — Jupiter est encore là, quelque part… Il me cherche et nous ne devons pas prendre le risque qu’il nous retrouve. C’est qu’il peut me sentir, voyez-vous. A des kilomètres à la ronde. Vous qui connaissez tant de choses, vous qui semblez le messager des étoiles, n’avez-vous jamais entendu parler de cette île ? N’avez-vous jamais entendu les étoiles la mentionner dans un de leurs chants ?

 Monsieur Baptiste prit son menton entre ses doigts et leva les yeux au ciel. Il soupira lentement et dit en haussant légèrement les épaules :

 — Moi ? Non. Je ne saurais vous aider. Les étoiles en revanche, elles, le peuvent.

 — Mais comment ? demanda Luc. Depuis que Blanche est arrivée, elles ont déserté le ciel.

 — Elles sont effrayées, répondit Blanche, elles ne reviendront pas avant que je retourne parmi elles.

 — En effet, mais il existe un autre moyen. Je peux les faire apparaitre. Les étoiles sont toutes ici, sans exception. Enfin… presque toutes, dit monsieur Baptiste en attrapant une vieille boîte à chaussures qui trainait sous son bureau.

 — Dans une… boîte à chaussures ? demanda Marie, qui croyait à une plaisanterie.

 — Non, dans ce formidable petit appareil de mon invention, que je consens à vous offrir, chuchota monsieur Baptiste en ouvrant la boîte.

 Luc approcha son visage de la boîte que monsieur Baptiste tenait entre les mains. A l’intérieur, il y avait un étrange appareil, qui ressemblait à une très vieille caméra. C’était une sorte de cube en métal recouvert de cuir, d’où dépassait un petit objectif qui pointait vers le ciel. Sur le côté gauche de l’appareil, il y avait une manivelle, un bouton blanc et un bouton noir. Sur le côté droit, on pouvait voir une longue fente, très étroite.

 — Je vous présente le stéllophone, proclama fièrement monsieur Baptiste. Il n’est certes pas très esthétique mais il s’agit seulement d’un prototype. Néanmoins, il marche à merveille. Grâce à ce formidable petit appareil, les étoiles retrouveront leur place dans le ciel. Sa construction était extrêmement complexe mais son fonctionnement est tout à fait simple. Chaque partition que vous voyez là, dit monsieur Baptiste en désignant le tas de feuilles sur son bureau, n’est autre que l’âme des étoiles. Car leur chant, leur musique, voilà ce qu’est réellement leur âme. Glissez une partition dans la fente du stéllophone, tournez la manivelle jusqu’à ce qu’elle soit bien engagée, puis appuyez sur le bouton blanc. L’appareil jouera alors la mélodie et libérera l’âme des étoiles par ce petit objectif que vous voyez là. Toutes seront alors projetées dans le ciel. Bien sûr, n’oubliez pas de pointer l’objectif vers le ciel. N’allez pas plonger les étoiles au fin fond de l’océan en tenant l’appareil à l’envers. Avant de presser le bouton, demandez aux étoiles de vous guider jusqu’à l’île. Demandez gentiment mais avec assurance. Elles comprendront. Et vous n’aurez plus qu’à suivre le chemin qu’elles vous indiqueront.

 Blanche, Luc et Marie étaient fascinés par le stéllophone. Luc voulait le toucher, le regarder de plus près… Les yeux grands ouverts et un sourire béat aux lèvres, il tendit une main vers l’appareil. Mais monsieur Baptiste le ramena aussitôt vers lui, le serra entre ses bras, puis se racla bruyamment la gorge.

 — Hum ! Hum ! Aimez-vous le chocolat ? demanda-t-il alors, avec tout le sérieux dont un scientifique de son acabit pouvait faire preuve.

 Luc, stupéfait, le regarda comme s’il s’était changé en chimpanzé. Le moment était décidément mal choisi pour parler de chocolat. Luc se redressa sur sa chaise et voulut prononcer quelques mots. A ce moment précis, la porte de la salle d’observations claqua bruyamment contre le mur. Quelqu’un venait de faire irruption dans la grande salle. Monsieur Baptiste se releva légèrement et, en regardant en direction de la porte que l’on venait d’ouvrir, s’exclama :

 — Ah ! En parlant de chocolat, voici mon fils qui revient de la chasse.

 Luc, Marie et Blanche se retournèrent de concert, puis se levèrent afin de distinguer l’homme qui venait d’entrer. Luc le reconnut immédiatement. C’était le policier au chocolat, celui qui était venu chez lui et qui avait arrêté madame Myrtille.

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