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Quatre jours après que la disparition d'Eleanor Rigby fût constatée et dûment enregistrée dans un vague rapport policier qui ne devait plus jamais s'ouvrir, l'on découvrit un corps dans la lande, tout près des côtes.

Il gisait là, dans les herbes tendres et hautes balayées par le vent, le cadavre magnifique d'une jeune femme blonde. La scène ne ressemblait en rien à une scène de crime, du moins pas de prime abord, elle avait plutôt la force d'une œuvre d'art inattendue, la beauté d'un cliché pris dans le vif aux premières lueurs du jour. La brume coulait de fines écharpes au-dessus des vagues qui fouettaient les rochers, tandis que le soleil montait blanc au-dessus de la lande, fendant le visage d'albâtre d'une lumière blafarde et chaude. Les lèvres reposaient rosées et charnues dans la laiteur d'un visage doux, s'accordant à la robe des bruyères alentour, les yeux, grand-ouverts et d'un bleu aigue marine rehaussaient de caractère l'ensemble. La silhouette étendue demeurait gracieuse avec cependant un quelque chose d’inquiétant dans la mise en scène qui excluait d'office une mort naturelle. Les mains de la jeune femme, gantées de mantille, se jointaient en croix sur sa poitrine. Étendue sur le dos, le visage au ciel, son manteau et sa robe éployés en corolle autour de son corps, les jambes droites dans leur bas d'un blanc immaculé et sans accroc. L'inspecteur de police nota encore dans son carnet l'aspect des bottines, en cuir noir de bonne facture, sans aucune trace d'usure ou de boue sous les semelles, cirées impeccablement.

On prit des clichés de la scène comme cela se faisait habituellement, on chercha des indices, on consigna tout ce qui pouvait l'être. Nul ne semblait enclin à l'urgence de déplacer ce corps, l'on ne disait rien, pas un mot, c'était une évidence dans les regards, sans pouvoir s'articuler, qu'on ne pouvait rendre au noir cette jeunesse sans un pincement.

On pensa à l'œuvre d'un maniaque avant d'arriver sans aucun doute possible à la vérité d'un suicide minutieusement orchestré.

L'on fouilla dans le registre des fraichement disparues : Martina Alevoza, Gabrielle Saint-Denis, Eleanor Rigby, Justine Blanc.

Elle n'était pas Martina Alevoza, pas plus que Gabrielle Saint-Denis, et surtout elle n'était pas Eleanor Rigby, bien que ce fut le nom donné par l'un des officiers à ce cliché qu'il avait subtilisé afin de se masturber une ou deux fois avant, à son tour, de connaitre le repos. Puis encore le lendemain, et les jours suivant, où il recommença, corrigeant son impair en l'appelant Justine. Car c'était bien elle, Justine Blanc. La seule et unique chose que l'on apprit avec certitude. Le reste se dessinait flou, sans vraiment d'amis ou de parents proches, sa vie s'était faufilée discrète, passant les mailles du marquant, du signe distinctif, du parcours dont on retient quelque chose, les gens qui l'avait connue ne savaient trop qu'en dire. Justine Blanc semblait juste les avoir frôlés tel un fantôme, et cela déjà bien avant sa mort . Les raisons de son geste reposeraient avec elle, dans l'herbe verte et tendre de la lande.

Oui, Justine Blanc portait un peu d'Eleanor Rigby en elle.

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