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Extrait du journal d'Eleanor Rigby

2 janvier d'une année incertaine

« Les mots sont dangereux.

Voilà à quelle conclusion je suis parvenue ces derniers jours.

Je ne connais pas d'arme plus tranchante que le mot, pas de lame plus affutée que celle du langage et rien qui ne pourrait atteindre un être plus profondément. Me voilà touchée, ébranlée en mes certitudes, en ce que je tenais pour acquis et dont j'ignorais la fragilité. Je me découvre, tremblante et fiévreuse, retranchée à l'intérieur de celle que je croyais être sans pouvoir me défaire de celle que je suis devenue. Mon corps ne connait pas plus de répit que mon esprit. J'ai des vertiges si grands, des douleurs si vives, elles cognent et palpitent, alimentent la bête qui fore sous mes côtes. À toute heure du jour ou de la nuit, des brûlures lèchent mon corps, atteignent ma chair, consument le moindre morceau de tissus, d'os, de tendons, comme si quelqu'un jetait des poignées de gros sel sur mes plaies, les creusait et les recreusait sans relâche. Cette souffrance si palpable, touchant presque à l'insoutenable, ne tient... à rien... mon corps est intact en apparence. Je n'ai été la victime d'aucun accident ni d'aucun bourreau, l'on ne m'a pas violentée, rien ne m'est tombé dessus et je n'ai chuté d'aucun pont ni d'aucune marche. Pas une gifle n'a cillé ma joue, pas la moindre ruade n'a martelé mes reins, pas une seule main n'a empoigné mes cheveux. Nul coup, nulle chute. Pas la moindre piqûre, non plus de morsure. Rien. Cette douleur n'existe que dans mon esprit, quand bien même je la ressens physiquement de la racine de mes cheveux à la pointe de mes pieds. Quand bien même elle me saisit de part en part, et que je souffre au vouloir crever comme au vouloir rompre. Est-ce cela la folie ? Et comment en réchapper ? Le puis-je seulement...

Je n'ai pas pris assez de précautions avec les mots, tout découle de là. Ce en quoi tient ma seule certitude, et le début de tout commencement.

On tisse ses phrases. On articule ses pensées, on s'y essaie, on se frotte à celles des autres, on les absorbe, volontairement ou non, ce qu'on délivre fait la place à ce que l'on accueille, à ce qui se noue, et de là on n'est jamais plus un, on renonce à cet unique confortable. On forme des mots, oui. Comme l'on respire, que l'on boit, mange, défèque ou se couche, tout d'abord. Juste cet innocent besoin, primaire, nu, instinctif, cet élan quasi naturel bien que le langage à la différence des autres nécessités nous soit inoculé, transmis, articulé de la bouche à la bouche, de l'oreille à l'oreille, du cœur au cœur. Je languis ce temps où les mots n'étaient que des sons, des syllabes, puis encore des sourires comme des banalités et d'autres politesses. Ce temps où je n'avais pas accédé à leur strate supérieure. Le pouvoir de ressentir, de comprendre, de toucher et de me mouvoir aux frontières invisibles, en ces autres mondes pluriels et singuliers. Cela ne vient pas sans effort ou abandon, pas sans se noircir un peu le bord des lèvres et de là tout l'intérieur de la bouche. Moi qui pensais avoir réchappé de tout et à tous, moi qui me pensais solide en mon fort inébranlable. J'ai cédé au terrain de toutes les folies, et que n'ai-je pas abandonné en cet endroit alors, pour dénuder mon âme et la lier à d'autres ? Et pourquoi avoir tendu à cela ? Il me semble que l'on revient toujours à la grande solitude et au grand vide, au grand manque de réponses inhérent à notre condition.

Est-ce Dieu ou le diable qui a œuvré ainsi à ma métamorphose ? Qui, qui, qui ! À qui le pouvoir... à faire de moi cette autre volubile, cette décadente babilleuse aux mille tournures, à forcer mon regard jusqu'à découvrir celle qui dormait en mes creux, à me contempler dans un reflet méconnu et familier à la fois.

J'ai fouillé, exsudé, creusé jusqu'à ce que je n'étais pas. J'ai livré. J'ai donné : celle que j'avais été, celle que je suis, et toutes celles que je ne puis être. Je me suis offerte, là tout doux, lentement, à mots mesurés, et aussi ailleurs... parfois avec autant de force que de rage. J'ai extrait ma moelle, j'en ai fait don. L'on ne devrait jamais commettre cet acte avec la négligence de l'élan et des battements de sang, sans savoir à qui l'on donne réellement, sans connaître à l'avance ce que peut déchainer ce don chez l'autre, sans avoir pris la précaution de soulever son masque, tous les masques, et entrevu ce que taisent les non-dit, l'on devrait toujours garder une part de moelle dans ses os et tendre l'oreille aux silences.

Je l'ai su un jour pourtant, et avec moi mes os, mes tendons, chaque muscle, chaque veine, chaque organe, su avec mon cœur et ma chair, et malgré tout j'ai oublié. Une demi-seconde y a suffit. Silence comme je te languis, comme tu m'apaisais... Que de bruits maintenant, que de mots et de tourments.

Tout cela est irrémédiable, je le crains. Le mal qui me ronge autant que celui que j'ai semé. Pourtant, et au-delà de ma douleur, je perçois comme l'aube d'un jour neuf. Il va se passer quelque chose, je le sens. Je ne sais pas quoi, seulement qu'il s'agira autant d'un début que d'une fin. Je les entends qui chuchotent, approchent, me frôlent presque à me toucher, ils viennent main dans la main, ma perte et mon salut...

De cela je ne puis rien dire à personne.

Je ne peux qu'attendre et prier pour que la douleur s'estompe et n'ouvre pas sur une autre.

Je ne peux plus que me taire désormais et me laisser emplir du grand vide.

Ce monde n'est pas fait pour moi, il me faut accéder à un autre.

Les mots sont dangereux. »

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