Couleurs aveugles

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Elle passe sa main sur mon bras. Je distingue la trace bleue laissée sur sa paume. J’ai beau essayer de rester calme, je ne peux me cacher ma tristesse. Elle ne dit rien. Il n’y a rien à dire. Il n’y a rien à faire. Je vais perdre la vue définitivement. Rien ne peut plus enrayer le processus. Dans quelques mois, je serai aveugle.

Quelle ironie ! Moi qui pouvais voir les traces laissées par mes sentiments. Je m’amusais à peindre sur les gens des tableaux au grès de mes émotions. J’avais découvert que chaque émotion avait sa propre couleur. Je les notais toutes dans un carnet. Maintenant, tout cela ne me servira plus.

Je relève la tête et regarde une fois encore le visage de ma femme : son front jaune tacheté de vert sombre, ses joues orangées, son petit nez tout rose… Je ne reverrais bientôt plus son sourire, ses larmes, ses joies et ses colères… A quoi tout cela aura-t-il servi ? Je vais perdre le seul don que j’avais.

Au bureau, beaucoup m’ont dit qu’ils étaient désolés. En leur serrant la main, je les ai teintées de rouge. La pitié m’énerve. Rien ne fait plus mal que la pitié. Ce sont les blessures que l’on plaint qui font le plus souffrir. J’aimerais pouvoir leur demander de se taire, d’arrêter de me plaindre, mais pour quelle raison ? Juste parce que je n’aime pas la compassion. Je ne trouve pas ça honnête de râler parce que les autres éprouvent de l’empathie, mais je me mes tout de même en colère. Selon mon énervement, le rouge peut aller jusqu’au noir. Je n’aime pas le noir. C’est ce qu’on voit quand on ferme les yeux, et je n’aime pas le noir. Je veux des couleurs.

Après, je n’apprécie pas toutes les couleurs. Tiens ! Justement, la pitié : elle laisse une trace mauve. Or, le mauve m’écœure. De coup, je me force à ne toucher personne quand j’éprouve de la compassion. Je n’aime pas non plus le dégout et sa teinte maronnâtre… Berk ! Je préfère le jaune de quand je suis content. C’est un jaune brillant, lumineux… J’aime beaucoup cette couleur. Il y en a beaucoup d’autres, mais je ne les connaissais pas toutes. C’est dommage… Je ne pourrais pas compléter mon carnet. Mais surtout, je vais perdre tout ce que j’ai créé… je ne sais pas si une vie sans couleurs vaut la peine d’être vécue.

* * *

Je distingue de moins en moins bien les objets, les nuances, les contours. Je ne peux déjà plus lire ni regarder un écran. La situation est d’autant plus frustrante que je ne peux même plus lire les émotions : ni celles des autres, ni les miennes dans le miroir. Je peux à peine distinguer les couleurs que je laisse. Toutefois, dans le désordre visuel qui m’étreint, je peux discerner le chaos que je sème petit à petit. Tous les tableaux bien tracés et savamment organisés partent en un mélange indescriptible. Cela me désole… Je ne peux presque plus reconnaitre le visage de Bérénice… Elle me manquera, dans ces ténèbres qui m’envahissent peu à peu.

* * *

Je ne vois plus. Je suis désormais dans une nuit éternelle, sans possibilité d’en sortir. Je suis perdu comme dans un cauchemar. J’ai l’impression d’errer constamment, même dans ma propre maison, même dans les lieux que je connais par cœur : je butte contre les meubles, je me cogne partout. Je suis un étranger dans ce monde sans lumière, sans couleur. L’enfer doit être un endroit entièrement noir… Je commence à y descendre.

J’entends soudain Bérénice s’approcher de moi et me prendre dans ses bras. Brusquement, je me rends compte que sa peau à la texture du papier journal. Fragile, rugueux ; j’ai peu de déchirer sa peau. Qu’est ce qui se passe ? Ça ne m’était jamais arrivé ! D’où cela peut-il venir ?

« Tout va bien ? » me demande-t-elle.

« Mieux que je l’espérais. » réponds-je bien que je n’en pense pas un mot.

A ce moment-là, son bras devient lisse et glissant comme du plastique. Je ne comprends pas. A moins que…

Maintenant que je ne peux plus distinguer les couleurs… je trace mes émotions avec des textures ?

Il faudrait que j’essaye à nouveau… un autre sentiment… Malgré mes doutes, je ne peux m’empêcher de sourire. Ainsi, je n’aurais pas tout perdu… Je passe ma main sur la joue de Bérénice… mais c’est comme si je caressais une feuille d’arbre… Effectivement, je change les textures en fonction de mon humeur. D’un seul coup, je reprends espoir. Je pourrai de nouveau peindre les corps, faire de nouvelles œuvre, mais tactiles ! Si je ne peux plus voir, je peux toujours toucher.

Maintenant, je sais juste que j’ai tout un tas de tableaux à refaire.

Autant s’y mettre tout de suite !

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