Qui est vraiment le héros de l'histoire ?

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A ce moment-là, j’entends le clocher sonner. Douze coups de minuit. Je pousse un juron. Puis, je suis envahi par la vague d’Art qui émane de la nuit. Minuit, l’heure du pouvoir, l’heure du crime, l’heure où les monstres se manifestent.

Tout à coup, des torchères dans la pièce s’enflamment devant moi, révélant un décor macabre. Une pièce ronde, avec au centre une sorte de stèle sur laquelle est allongé un mort, plus précisément un corps embaumé. Au dernier coup de la cloche, ses yeux s’ouvrent et rougeoient. Le mort se lève, révélant une vivacité non-attendue et se jette sur moi.

« Elizabeth ! je crie. Protégez-vous ! »

Je ne sais pas pourquoi je pense d’abord à la sécurité de ma compagne plutôt qu’à la mienne. Le mort tombe sur moi comme un coup de massue, me plaquant au sol et me coupant la respiration. Sous le choc, ma blessure s’agrandit, le sang coulant plus abondamment. Je me dégage d’un coup de rein et roule de côté. Mon assaillant se relève promptement. Mais au lieu de se jeter à nouveau sur moi, il se tourne vers Elizabeth et je crois distinguer un sourire sadique. Mon sang ne fait qu’un tour ; malgré la douleur lancinante, je me remets debout et m’élance sur lui. Mais je suis trop lent : le mort se jette sur Elizabeth et la plaque au sol. D’un geste désespéré, elle lui lance au visage le sac de sel. Mais sans effet. Ne lui avais-je pas dit que le sel ne marchait que contre les fantômes ? Le côté positif est que le mort a été distrait pendant quelques secondes, ce qui me donne l’avantage. Je prends de l’élan et lui donne un coup de pied dans la tête. Non que le choc soit violent, mais il suffit à dégager Elizabeth qui rampe en arrière aussi rapidement que possible. De mon côté, je ne laisse pas le temps à mon adversaire de se ressaisir. Je prends la lampe torche – vous vous souvenez, l’énorme qui éclairait comme un phare – et la lui abat sur le crâne. Le mort vacille et retombe au sol. Je m’apprête à lui asséner un deuxième coup, mais celui-ci est plus rapide et me lacère le bras avec des sortes de griffes. La douleur me fait lâcher la torche qui tombe derrière mon adversaire.

Il est temps de passer à la vitesse supérieure : j’utilise ma douleur et ma colère comme vecteur et j’accumule de l’Art autour de moi. Quelque secondes plus tard, je le projette vers le mort sous la forme d’un éclair. Le monstre est touché de plein fouet et s’envole sur trois mètres avant de s’écraser contre la stèle. Poussé par ce succès, je recommence et envoie une autre salve. Celle-ci est plus dévastatrice : la tête du mort est arrachée et roule par terre.

Mais alors que je pensais être débarrassé, un fantôme sort du corps étêté. Son apparence est très distincte, preuve d’une grande force et de maturité. Il ressemble à un homme d’une cinquantaine d’années, l’air méchant avec sa barbiche taillée en pointe et son nez crochu. Il pousse un cri terrible et se jette sur moi. Je n’ai pas le temps de réagir et il me traverse de part en part, brûlant une partie de mon âme au passage. Je hurle de douleur et tombe à genoux, paralysé.

L’esprit me traverse une autre fois, puis une troisième, emmenant à chaque fois une partie de mon âme. Ma douleur est si aigüe que je ne peux plus rien faire, même crier. Je me recroqueville à terre pour me protéger. Je ne suis même pas capable de dresser une barrière de protection.

Un quatrième passage, et j’agonise. Le fantôme, lui, au contraire, est au summum de sa forme à tel point qu’il en est luminescent. Toute l’énergie qu’il m’a volé l’a revigoré. Il émane de l’Art corrompu et triomphe.

Il allait attaquer une fois de plus lorsque j’entends Elizabeth me crier : « Le sel ! Dans votre poche ! ».

Je ne sais pas pourquoi, mais le son de sa voix me donne un coup de vif. Je roule sur le côté pour esquiver l’esprit, puis sors de ma poche le sac de sel que j’avais conservé. Du sel de Guérande, celui qu’Evaristo utilise pour assaisonner son canard gras. « Une valeur sûre », celui-ci ne cesse de me répéter. Au milieu de cette horreur, la pensée de mon ami me fait sourire et me donne l’énergie nécessaire pour me ressaisir.

Je me relève et fais face au fantôme, provoquant. Celui-ci n’attend pas que je reprenne des forces mais cette fois-ci, c’est moi le plus rapide. Au moment où il arrive sur moi, je vide le sel dans l’air. L’esprit le traverse comme s’il traversait une vitre : chaque grain est un éclat de verre qui lui déchiquette l’ectoplasme. Je capte sa douleur et la canalise en une gerbe d’énergie qui heurte mon adversaire de plein fouet. Il est mal en point. Quasiment translucide, il exsude d’Art comme moi je perds du sang.

Alors que je m’apprête à porter le coup fatal, Elizabeth crie de panique. Le mort, la sentant probablement comme une proie plus facile, se détourne de moi et lui fonce dessus.

« Non !!! », je hurle.

Je me concentre aussi fort que possible et lance toute l’énergie qui me reste. Mais ma douleur et l’adrénaline me font défaut et je vise mal. Mon attaque frappe Elizabeth au moment où le fantôme est sur elle. Elizabeth pousse un râle et s’écroule. Au même moment, le fantôme s’évanouit. Il a été vidé de toute sa substance et n’existe plus.

Avec horreur, je réalise ce que j’ai fait et me précipite vers Elizabeth. Je la prends dans mes bras. Son corps est froid et elle ne respire plus. Elle est morte…

Je ne sais pas combien de temps je reste dans cette position avant de m’évanouir. Ensuite, tout est flou. J’ai l’impression d’être tiré, quelqu’un pressant mon bras pour que je relâche Elizabeth, puis je crois être déplacé.

Je me réveille dans une chambre d’hôpital. A mon chevet se trouve Marie, mon amie et accessoirement une des serveuses au restaurant. Quand elle me voit ouvrir les yeux, elle s’exclame, me serre dans ses bras si fort que j’en étouffe puis rameute tout le monde.

On m’apprend qu’Elizabeth est en vie, à mon grand soulagement. Apparemment, c’est elle qui s’est relevée alors que j’étais évanoui et est allée chercher du secours. Pierre aussi a été retrouvé, assommé dans un coin de la pièce. Probablement qu’il est tombé avant nous sur le fantôme. J’en suis quand même perplexe : mes souvenirs sont confus, mais j’étais sûr qu’Elizabeth était bien morte après l’éclair d’Art. Bah ! Je devais être tellement mal en point que je me suis trompé, voilà tout !

Le médecin est aussi passé. Il m’a renouvelé ma dose de calmants. Ma blessure à la poitrine est sérieuse et je dois faire attention. Sans les petites pilules bleues, je souffrirais le martyre. Ceci dit, je dois faire attention : elles génèrent un sentiment de bien-être très puissant et je pourrais devenir accro. Demain, j’arrête !

Le soir même, un livreur m’apporte un petit colis. A l’intérieur se trouve une minuscule fiole, plus petite que la paume de ma main. Elle est accompagnée d’un mot : « Une goutte toutes les deux heures de minuit à minuit tu prendras, demain tu sortiras. » J’ai des doutes, alors je scrute sérieusement le contenu de la fiole : un liquide brun assez épais. Il sent le champignon. Mais surtout, je ressens qu'il en émane de l’altruisme et de la vigueur. A minuit, je prends ma première goutte.

Vingt-quatre heures plus tard, je sors de l’hôpital, contre l’avis les médecins, bien sûr ! Ils n’en reviennent pas de la rapidité de ma guérison. En premier, je veux voir Elizabeth pour m’assurer qu’elle va bien et, d’un point de vue égoïste, savoir ce qu’elle a pu ou ira raconter à mon sujet. Mais, impossible de la trouver. C’est Pierre que je rencontre ce même jour qui me dit qu’elle est remontée sur Paris dès le lendemain de notre nuit dans la « maison hantée ». Elle a aussi acheté la maison et Pierre était si content de s’en débarrasser qu’il la lui céda pour une bouchée de pain. Alors que je m’apprête à passer le pas de sa porte pour repartir, il m’interpelle :

« Perceval, je te dois une fière chandelle. Je n’oublierais pas. Si un jour tu as besoin d’aide, je serais là. »

Je lui souris.

« Ah ! Au fait !, continue-t-il. Elizabeth a laissé une enveloppe pour toi. »

Il me la tend. Je le remercie d’un grand sourire, la met dans ma veste, lui promet de rester en contact et finalement m’en vais.

Une fois rentré à la maison, j’ouvre l’enveloppe. Elle contient une carte sur laquelle sont inscrits ces mots sobres : « Pour service rendu. » Elle est accompagnée d’un chèque de cinq mille francs. Au début, je suis assez choqué par ces mots. Puis, en réfléchissant un peu, je vois mal ce qu’elle aurait pu écrire d’autre. On ne se connaissait pas et techniquement on n’a passé que quelques heures ensemble. Et puis, un mot comme « Merci d’avoir supprimer le fantôme qui hantait la maison que je voulais acheter. » aurait paru bizarre. Je hausse les épaules et pose la carte. Au moins, avec cet argent, je pourrais acheter un nouveau lave-vaisselle pour le restaurant. C’est déjà ça !


Fin

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