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Une fois de plus, je m’éveillai épuisée, déchirée entre abattement, peine et indignation. Après ces derniers mois passés en compagnie de Cro, j’avais oublié à quel point mes nuits, et surtout les songes qui les hantaient, étaient agitées. Chaque réveil me bouleversait et me demandait un certain temps afin de trier monde réel et onirique. Plus que jamais, mes rêves étaient un reflet de mes journées. J’étais enfermée dans une cage confortable, mais une cage tout de même. Mes compagnons Éthérés n’existaient plus que dans mon souvenir, tandis qu’Alrüs, s’il faisait son maximum pour demeurer autant que possible à mes côtés, restait fidèle quoi qu’il advînt à Chäsgær et cela l’éloignait bien plus de moi que n’importe quelle absence. Comme dans mes songes, ces présences constantes à mes côtés ne servaient qu’à me faire oublier mes chaînes. J’aurais pu rêver de liberté, voler dans cette enveloppe dorée qui devait être ma représentation d’Ænya, mais même assoupie je m’imposais ce même enfermement qui m’avait poussé durant des années à partir en chasse.

Gær Toyën avait levé la surveillance dont je faisais l’objet, estimant que si Dinaë elle-même n’avait aucune idée de ce dont elle m’accusait, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. J’ignorais si cela s’appliquait également aux examens de mon pouvoir, mais la vieille Gær n’était pas réapparue depuis. Elle était pourtant sans doute la seule à pouvoir répondre à mes questions. Si j’avais gagné en tranquillité, j’étais également bien plus isolée. J’avais cru comprendre que mes mentors étaient particulièrement sollicités dans la préparation de la nouvelle Purge, je soupçonnais toutefois que ma présence en ces murs ne les enchantait guère et qu’ils préféraient m’ignorer pour se concentrer sur leur folie.

Lorsqu’Alrüs était là, il se chargeait de faire la conversation, parlant de tout et de rien, évitant soigneusement le sujet des Éthérés comme de l’extermination. Cette gène qu’il ressentait à mon égard, ce soin qu’il mettait à ne surtout pas aborder nos points de discorde, dressait un mur des plus désagréables entre nous. Mon compagnon me répétait sans cesse son soutien, se montrait présent autant qu’il le pouvait, pourtant il se refusait à prendre position sur les sujets qui m’éloignaient de Chäsgær. Je n’étais pas dupe : Alrüs faisait son possible pour me soutenir, mais jamais il ne pourrait tourner le dos au manoir, à ses enseignements. Et cette crainte de devoir un jour choisir un camp se lisait dans chacun de ses comportements, dans cette retenue distante qui s’installait entre nous. Alrüs était tout ce qui me restait comme allié et je n’étais plus sûre de pouvoir lui confier mes songes et mes peines, de crainte que ce poids se fît un jour trop lourd pour lui, qu’il ne supportât plus de se trouver en porte-à-faux et ne répétât tout à nos mentors. Même en présence d’Alrüs, je me sentais plus seule que jamais.

Tout ceci donnait un goût bien étrange à ce séjour forcé. Je n’aspirais qu’à rentrer à Blanchiles sans parvenir à déterminer si je serais capable de supporter le silence macabre qui devait régner désormais sur l’archipel. Et bientôt ce mutisme glacial serait la norme de notre monde... Un frisson terrible me parcourait l’échine à cette idée et mon incapacité à l’empêcher me plongeait régulièrement dans un abattement morose.

Le bruit de la porte me fit sursauter tandis que j’étais perdue dans mes pensées. Ce fut Elyam qui passa l’entrée, son traditionnel plateau du dîner dans les mains. Une fois encore, Alrüs était retenu, par la meute ou une quelconque réunion. La responsable des guérisseurs partageait donc presque tous les soirs mon repas. Elyam était loin d’être intime avec moi et nos conversations demeuraient des plus triviales. Néanmoins, je la préférais sans la moindre hésitation à ses confrères qui se contentaient de me déposer mes plateaux du matin ou du déjeuner sans savoir comment se comporter à mon égard ni même oser croiser mon regard. Avec son sourire et ses manières égales à ce dont elle m’avait habitué, Elyam me faisait un peu oublier que je n’étais pas en convalescence, mais en détention. Installant les couverts sur la table, elle eut un regard par-dessus son épaule avant de se tourner vers moi.

- Alrüs est parti depuis longtemps ?

Je quittai le lit pour rejoindre le fauteuil qui m’attendait.

- Il n’est pas revenu depuis ce matin...

La vieille guérisseuse lâcha un « oh » discret avant de s’installer. Plus les jours passaient, moins mon compagnon demeurait à mes côtés. Et la culpabilité que je retrouvais à chaque fois dans sa pupille confirmait que son allégeance était toujours plus difficile à assumer devant moi. Je le perdais, sans rien pouvoir y faire. Face à mon expression attristée, Elyam reprit sur un ton compréhensif.

- J’ai bien conscience que ce n’est pas facile pour toi. Tu restes ici toute seule à longueur de journée et nous sommes tous si occupés ces derniers temps. Pour Alrüs aussi c’est difficile. La meute devra repartir en chasse à un moment ou un autre, il ne peut éternellement refuser de les accompagner. Lui aussi doit accomplir son devoir, comme nous tous.

Je ne percevais aucune malice chez la Gær grelottine, pourtant certains aspects de son discours se faisaient particulièrement blessants à mes oreilles. Voulues ou non, je m’appliquai à ignorer ces petites provocations qui pouvaient être autant de tests pour m’évaluer.

- J’aimerais pouvoir te consacrer plus de temps, faire en sorte que tu sois moins seule. Je vais avoir plusieurs Processus à faire pour préparer... enfin bref, une fois que tout sera en place, je pourrai être plus présente pour toi.

Ses mots se voulaient réconfortants, peut-être même rassurants, pourtant je ne retenais que l’information qui me glaça les sangs. De nouveaux Processus, en masse, pour préparer l’invasion des Monts Sauvages. Pour mettre toutes leurs chances de leur côté, certains malheureux étaient prêts à prendre le risque d’une injection supplémentaire. Combien de Gærs se retrouveraient impliqués dans cette battue, contraints et forcés ? Combien iraient, terrifiés à l’idée de ne pas rentrer ? Les rêves de grandeur d’un roi de pacotille plongeaient Gærs et Éthérés dans un cauchemar voulu par aucun des deux camps et, pourtant, tous seraient au rendez-vous, prêts à en découdre. Dans quelle folie vivions-nous ? Ce constat me faisait presque regretter de ne pas en faire davantage pour mettre un terme à tout ceci, mais avais-je encore la moindre manière d’agir ?

Toute à ces réflexions, je m’étouffai avec une bouchée au fracas de l’huis ouvert sans ménagement. Mon souffle retrouvé, je découvris Dinaë plantée face à moi, à distance suffisante toutefois pour demeurer hors de portée. Colère et peur se disputaient son regard, impression confirmée par l’agitation nerveuse de ses mains. Comprenant sans mal l’objet de son trouble, je laissai Elyam s’enquérir des raisons de son comportement pour ne pas ajouter à son ire.

- Nous avons à discuter. Seule à seule. Ça ira pour aujourd’hui, Elyam.

La vieille guérisseuse parut sur le point de protester, cependant le regard que lui lança sa consœur la convainquit d’abandonner son projet. Elle se leva donc et nous observa tour à tour avant de franchir la porte, manifestement indécise quant à laquelle de nous deux elle devait plaindre.

- Je serai au bout du couloir...

Un grognement de Dinaë lui répondit. Pour ma part, je me contentai d’un hochement de tête, mon attention déjà rivée aux prunelles qui me scrutaient. La porte se referma et le silence plana dans la pièce jusqu’à ce que les bruits de pas se fussent éloignés. Enfin ! J’attendais cette occasion de pouvoir questionner la Gær depuis mon retour en ces murs. Bien décidée à obtenir les réponses tant attendues, j’ouvris la bouche. Or je fus interrompue par un claquement de langue agacé.

- Cela m’aura demandé quelques jours, mais ça y est j’ai compris. Je sais ce que tu m’as fait.

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