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Je m’éveillai avec réticence, arrachée à mon monde de lumière amer par les protestations véhémentes de mon corps. Chaque fibre de mon être ma tiraillait, comme après un entraînement particulièrement rude. Je ne me rappelais pourtant rien de tel. En vérité, mon esprit demeurait trop brumeux pour me remémorer quoi que ce fût et j’aurais volontiers replongé dans le sommeil si ma gorge asséchée ne réclamait pas d’être soulagée avec autant d’insistance. Je grommelai à l’aiguille chauffée à blanc qui vint se loger à l’arrière de mon crâne aussitôt j’ouvris un œil. Du mouvement se fit entendre tout près et une main fraîche se posa sur mon front. Le réconfort de ce contact me donna le courage de plisser les paupières juste ce qu’il fallait pour distinguer la silhouette fine penchée sur moi.

- La fièvre est déjà bien descendue. Tu veux peut-être boire un peu ?

Je tentai de hocher la tête et le regrettai immédiatement. Mon grognement douloureux passa pour un acquiescement et j’acceptai l’aide proposée pour me redresser. J’avalai d’un trait le verre offert et un soupir de soulagement m’échappa. L’onde fraîche chassait inconfort et brouillard sur son passage, calmant également le tambourinement à l’intérieur de mon crâne. Plus à l’aise, je réitérai ma tentative d’ouvrir vraiment mes paupières, avec plus de succès cette fois. Elyam était penchée sur moi, son sourire de façade trahi par le pli inquiet qui barrait son front et son regard aux aguets. En quête d’indices, je balayai la pièce d’un œil curieux, ne découvrant qu’un autre Gær grelottine dont le nom ne m’était pas connu, calé dans un fauteuil, son attention ancrée aux gestes de sa responsable. Mon expression interrogatrice poussa la plus âgée à fournir une explication.

- Toyën a exigé que personne ne demeure seul à seul avec toi. C’était Alrüs qui occupait cette place jusque là, mais je l’ai envoyé dormir il y a à peine deux heures. Il va m’en vouloir...

Son sourire timide était, cette fois, bien réel. Je m’inquiétai toutefois davantage des consignes données que de son masque habituel.

- Il y a eu un problème ?

Elyam s’installa au bord de mon lit en haussant les épaules.

- Pas vraiment. Disons que personne ne comprend ce qui s’est passé et que Dinaë comme Toyën sont de grands prudents.

Je fronçai les sourcils, toute à ma concentration sur les derniers évènements qui demeurèrent obstinément dissimulés dans la brume de mon esprit.

- Tu ne te souviens pas...

Je secouai la tête en constatant que tout ce que je parvenais à déterrer était la peine et la douleur qui m’assaillaient depuis mon premier réveil.

- Dinaë a voulu évaluer l’état de ton pouvoir. J’ai cru comprendre que cela n’avait pas été une partie de plaisir. Aux vus de ta réaction, Toyën a cédé et a décidé d’y mettre un terme. Dinaë s’est retiré d’elle-même, effrayée. Elle n’a pas cessé de répéter que tu lui avais fait quelque chose sans parvenir pour autant à dire quoi. Comme tu as fait une forte fièvre en réponse, Alrüs a commencé à lui retourner ses accusations... Toyën a pris la précaution de ne pas te laisser seule avec quiconque tant que Dinaë ne pourra mettre des mots sur ses impressions et Alrüs a exigé en retour que Dinaë ne t’approche plus. En bref, c’est compliqué.

Son exposé sommaire extirpa quelques images fugaces de ma mémoire. La magie lumineuse qui malmenait mon pouvoir sombre sans le moindre ménagement, mes ombres lancées après les radicelles saedrës... Avais-je seulement imaginé qu’elles les avaient pourchassées jusque dans les chairs de la vieille Gær ou avais-je réellement ce genre de capacité ? Et qu’en avait été les conséquences pour Dinaë ? Un détail lu chez le gouverneur me revint soudain à l’esprit : les héritiers d’Argöth étaient dangereux pour les autres Gærs... J’avais cru que c’était à cause de l’influence que je pouvais avoir sur les autres, mais cette capacité relevait du pouvoir lumineux. Avais-je véritablement menacé l’héritage de Dinaë à travers mes ténèbres ? Je me raisonnai. C’était idiot d’imaginer pareilles conclusions : aucun de mes mentors, ni même des habitants du manoir, n’aurait toléré ma présence en ces murs dans de telles circonstances ! Le silence qu’avait dû être mon pouvoir aux sens de la vieille Gær était certainement ce qui l’avait tant chamboulée. Elle n’avait probablement pas imaginé l’ampleur qu’avait pris l’héritage d’Argöth en moi, ou même envisagé que je pusse lui accorder ma préférence.

- Te sens-tu d’attaque pour en discuter avec les autres ou préfères-tu te reposer encore un peu ?

- Je suis prête.

En réalité, je ne l’étais pas le moins du monde et je rêvais de me recoucher, toutefois je craignais de trop laisser de temps à mes mentors pour élaborer des théories alarmistes. Elyam acquiesça sans surprise apparente et se leva pour passer la tête par la porte. Elle me servit ensuite un nouveau verre d’eau en attendant nos mentors.

Dès leur arrivée, la vieille guérisseuse congédia son confrère et je me retrouvai seule face aux hautes autorités de Chäsgær. Un nœud d’angoisse se forma à cette idée au cœur de mes entrailles. Seule, toutefois, je le demeurai peu de temps car, presque aussitôt, Alrüs fit irruption dans la pièce avec un regard accusateur à l’intention de nos mentors.

- Selën est d’accord.

Elyam s’était sentie obligée de justifier cette dérogation à ses contraintes imposées dont je ne voyais pas l’intérêt. Je n’avais rien à reprocher à Dinaë sur ce point là, j’étais même plutôt curieuse de découvrir ce qui s’était produit pour elle, et surtout en elle. Aussi approuvai-je à l’œillade interrogatrice de mon compagnon qui se détendit et retrouva sa place au pied de mon lit. J’allais prendre la parole, cependant Dinaë me devança.

- Je ne sais pas ce que tu m’as fait, je n’en trouve encore aucune conséquence, mais je sais que tu as œuvré en moi.

Son ton accusateur ne me plaisait guère, surtout après ce qu’elle-même avait tenté de briser en moi. Néanmoins, m’indigner sous-entendrait avoir conscience de ce qui s’était produit et me contraindrait à le leur avouer. Je feignis plutôt l’incompréhension, saisissant que la vieille Gær n’aurait rien de plus à m’apprendre.

- Je ne me souviens pas avoir fait quoi que ce soit. Je voulais seulement que la douleur cesse et j’avais peur que le pouvoir revienne...

Ce n’était pas un mensonge et je donnai plus de crédit encore à mes paroles en usant d’un ton meurtri. Les personnes présentes se jaugèrent un moment du regard avant que Gær Toyën ne conclût ce conciliabule muet.

- Ce ne serait pas la première fois qu’elle utilise le pouvoir instinctivement. Et tu reconnais toi-même qu’il n’y a aucun changement...

Dinaë grommela, manifestement peu convaincue, mais à court d’argument. Je savais qu’elle soupçonnait l’étendue du pouvoir sombre, comme j’avais conscience que jamais elle ne me révèlerait ses connaissances de son plein gré. Peut-être que si je la confrontais, seule à seule, en lui avouant ce que je savais déjà, n’aurait-elle plus le choix. Or, pour cela, je devais étouffer les craintes que tous nourrissaient à mon égard. Je tâchai donc de paraître le plus innocente possible avant de poursuivre plus loin.

- Et finalement, qu’en est-il de mon pouvoir ?

Un silence pesant s’installa avant que la vieille Gær ne se décidât à me répondre.

- C’est là que réside notre second problème. Je l’ai à peine effleuré qu’il disparaissait déjà. Il ne peut être aussi faible et fluctuant, c’est tout bonnement impossible. Et toutes ces inconnues sont loin de jouer en ta faveur.

Je pris une mine contrite presque pas feinte. S’ils se méfiaient toujours plus de moi, jamais je n’obtiendrais aucune réponse à mes questions. Je plongeai alors mon regard tour à tour dans celui de mes mentors.

- Je ne veux plus de ce pouvoir volé qui ne sert qu’à faire souffrir ses enfants. Je pensais qu’avec lui je pourrais sauver notre monde, mais je l’ai seulement condamné. Je ne supportais plus de l’entendre, de les entendre tous, alors je l’ai scellé au plus profond de moi et personne ne m’obligera plus à en faire usage. Je ne suis pas une menace, de cela au moins vous pouvez en être sûrs. Mais je ne serai jamais plus une Gær non plus.

Ni Dinaë, livide, ni Gær Toyën, choqué, ne trouvèrent quoi répliquer à ma déclaration.

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