~27~

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Un son répétitif et sec me tira du gouffre du sommeil. Parfaitement reposée, je rechignai à m’extirper de ce cocon de bien-être. Toutefois, le bruit reprenant, je compris qu’on frappait à la porte et glissai enfin hors de mon lit. Je m’accordai quelques secondes pour dompter les mèches de cheveux qui s’étaient échappées de ma tresse durant la nuit avant d’ouvrir à mon visiteur. Bien avant l’inconnu, ce furent les sensations qui s’imposèrent à moi, me laissant suffocante.

- Tout va bien ?

Messire Osran affichait une franche inquiétude. Incapable, sur le moment, de lui répondre avec des mots, je hochai la tête.

- Je me suis inquiété de ne pas vous voir au petit-déjeuner après votre absence au dîner...

La surprise m’arracha aux griffes du draë, détournant mon attention.

- Je me suis endormie. Je n’avais pas réalisé qu’il était si tard...

Un sourire soulagé étira les lèvres du gouverneur.

- Faites vite : l’assemblée est sur le point de reprendre.

J’acquiesçai et laissai la porte ouverte, invitation à entrer, tandis que je pénétrai la salle d’eau. Je me contentai d’un peu d’eau fraîche sur le visage et d’un coup de peigne dans les cheveux avant de les tresser à nouveau autour mes mèches à perles lumineuses, puis je retrouvai messire Osran. Son regard curieux à l’égard des globes éteints m’amusa, néanmoins je ne répondis pas à son interrogation muette et lui annonçai que j’étais prête.

Tandis que nous remontions les couloirs à pas rapides, j’hésitai à évoquer avec mon guide la conversation surprise la veille. Toutefois, ne sachant trop qu’en penser après coup, je gardai finalement cela pour moi. La seule certitude qui émanait de cette histoire était qu’il me faudrait veiller à éviter mes mentors dans les jours à venir. Puisque Gær Toyën avait promis de me faire partir, je n’avais d’autre choix que de ne lui en laisser aucunement l’occasion. Cette assemblée achevée, je pourrais alors retourner auprès d’eux pour discuter de mon avenir. Du moins s’ils se ne montraient pas trop ouvertement opposés aux Éthérés. Si sire Æstën craignait que ma présence et mon comportement fît douter certaines personnes autour de la table, l’espoir était encore permis.

Nous arrivâmes à l’entrée de la salle en même temps que la seule femme de l’assemblée qui m’était inconnue. Elle nous jeta à peine un regard pourtant le gouverneur se fendit d’une révérence.

- Majestée.

La destinataire de son salut n’eut d’autre choix que de porter à nouveau son attention sur nous. Elle nous toisa un moment, lèvres pincées, avant de concéder une réponse.

- Osran.

Et elle disparut à l’intérieur de la pièce. Le gouverneur se pencha alors à mon épaule.

- Dame Asmedën, reine de Sombrive. Je crois qu’elle ne m’aime pas beaucoup...

Je souris à cet euphémisme et suivis la monarque quand messire Osran m’y invita d’un geste.

Je découvris alors que nous étions les derniers et avisai les deux seules places libres, à la droite de Gær Toyën. Après un bref mouvement de tête pour saluer l’assemblée, je m’empressai de choisir le fauteuil éloigné du colosse, laissant le gouverneur s’installer entre nous deux. Cro tourna un moment avant de s’allonger derrière mon siège, puis le silence tomba sur la salle. Avec une lenteur calculée, sire Æstën se leva pour prendre la parole. Son regard passa de moi à Gær Toyën, toutefois je me gardais de porter mon attention sur le colosse pour voir sa réaction.

- Puisque nous sommes tous là... Je vous propose de nous pencher sur le partage des terres du nord et l’organisation de leur reconquête.

- Si vous le permettez, Sire Æstën...

Je vis le roi lever les yeux au ciel avant d’inviter le gouverneur à poursuivre d’un geste agacé.

- Je ne doute pas que vous ayez déjà longuement discuté du bienfondé d’une éradication en mon absence. Toutefois, n’ayant pas été là, vous me pardonnerez, j’en suis certain, de prendre mon temps de parole maintenant...

Le principal intéressé se renfrogna.

- Nous laissez-vous vraiment le choix ?

Le large sourire du gouverneur suffit pour réponse et le roi se rassit avec un soupir.

- Le cas de Blanchiles a déjà été évoqué hier par Gær Selën. Si certains doutaient de la véracité de mes propos, je suis certain que son intervention aura confirmé mes dires. La cohabitation fonctionne, elle est bénéfique pour tous. Que vous soyez trop effrayés ou aveuglés par vos intérêts pour ne pas l’envisager est une chose que je peux concevoir, mais ne dites pas qu’il ne s’agit que d’une utopie. Vous avez votre avis sur la question, nous avons le nôtre. Nous verrons bien à la fin qui avait raison et qui condamne réellement ce monde.

Je risquai un regard à la ronde. Mes mentors exceptés, puisque j’évitai soigneusement de les fixer, tous les visages autour de la table affichaient une parfaite indifférence, voire un ennui manifeste. Seul mon voisin de table, que je notai seulement alors être le prince Nëssam, eut un bref sourire quand mes yeux accrochèrent les siens.

- Plutôt que de revenir une fois de plus sur ces sujets déjà maintes fois répétés, j’aimerais vous parler un peu d’histoire, puisque Gær Dinaë s’est refusée à le faire hier. Je compte sur vous, ma chère, pour m’interrompre si vous remarquez une erreur...

Le claquement de langue discret de la vieille Gær me fit craindre qu’elle n’accordât plus d’importance aux intérêts des uns et des autres qu’à la véracité des propos de messire Osran, toutefois je me refusai à la détailler pour en avoir la certitude.

- Lorsque Chäsgær a été fondée ici même par les pères de nos pères, il n’était pas question de guerre, seulement de régulation. En termes de chasse pour les espèces trop dangereuses ou prolifiques, mais également en termes de protection pour celles aux portes de la disparition. Pendant des siècles, ils se sont soignés grâce aux grelottines, ont navigué à l’aide des skaës, ont savouré l’allégresse des crok’mars, ont vécu au rythme des draës. La cours même de Chandeaux se disputait les plus beaux spécimens de nos élevages de räverns. Pourquoi ont-ils pris la décision insensée de détruire tout cela ? Peur ? Attrait du pouvoir ? Appât du gain ? Qu’importe, seul le résultat compte : ils ont piétiné un monde parfaitement réglé et équilibré pour en faire celui dans lequel nous avons grandi. Un monde où la Grande Purge, qui devait tous nous protéger, nous a condamnés à une guerre sans fin. Nous sommes devenus les proies à l’instant où cette décision absurde nous a livré à Argöth le Dévastateur.

Messire Osran ménagea son effet le temps d’une inspiration. Les masques demeuraient impassibles autour de la table, néanmoins n’était-ce pas de la culpabilité que je voyais passer fugacement dans certaines pupilles ?

- Aujourd’hui, nous avons une chance inespérée. Parce que Gær Selën a effacé le poids de notre culpabilité, nous avons l’opportunité de connaître à notre tour ce monde de paix. Pas de la reconquérir, non : la paix est d’ors et déjà là, les rapports de Chäsgær le prouve. Gær Selën nous offre l’occasion de chérir cette paix, de la cultiver comme nos aïeux le faisaient. Il nous suffit de respecter les terres Éthérées ainsi que leurs occupants. Et que proposez-vous à la première occasion ? Une seconde Grande Purge. Comment pouvez-vous imaginer qu’il s’agisse là de la bonne solution ? Comment pouvez-vous faire ainsi fi des erreurs de nos ancêtres ?

Je m’étais attendue à un silence de mort après pareil discours, toutefois le gouverneur n’eut pas même le temps d’esquisser le moindre geste que sire Æstën se raclait la gorge.

- Vous omettez un détail, Osran. Ce que vous appelez « terres Éthérés » étaient à l’origine des royaumes humains que vos petits protégés ont éradiqués. L’existence même des Éthérés fait que nous sommes en guerre et nous le demeurerons tant qu’il restera un Éthéré pour la porter sur nos terres.

Un gloussement amer échappa au gouverneur.

- Tant qu’il restera des Hommes pour la poursuivre, surtout. Les royaumes du nord sont tombés après la Grande Purge, pas avant. Leur chute ne fait qu’augurer ce qu’il adviendra du continent si vous poursuivez sur cette voie. J’entends toutefois que chaque malheur a son lot de charognards. Nous savons tous à qui a réussi la Grande Purge, qui est sorti de l’ombre des seigneurs du nord, qui s’est enrichit sur les cadavres et la peur. J’ai toutefois une question pour vous, sire Æstën. À qui profitera cette seconde Purge ?

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