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Mon cœur tambourinait frénétiquement dans mes oreilles, l’angoisse tordait mes entrailles et mon corps se couvrait de sueurs froides. Tout mon être hurlait de faire demi-tour, de remonter cet escalier et de fuir le plus loin possible. J’avais craint un moment que mon instinct ne tentât de me prévenir d’un piège, comme la présence d’Elyam dans mon dos pouvait me porter à le croire, toutefois sa peur imprégnait trop son pouvoir pour qu’elle eût des intentions sournoises à mon égard. Non, cette terreur qui s’acharnait à me dominer venait de l’air lui-même, de ces odeurs qui je ne parvenais à identifier, de ces échos de magie à l’arrière-goût vicié. Quelque chose de terrible m’attendait au bout de ces degrés interminables et tout mon être savait à quel point je n’étais pas prête. Qu’importait ! La réponse était enfin à portée de main et je n’aurais plus jamais l’occasion de la découvrir si je renonçais.

Ma descente fut finalement interrompue par une porte close et le simple fait de poser ma main sur sa poignée me provoqua un violent haut-le-cœur.

- Selën...

Elyam gémissait dans mon dos, mais rien ni personne ne se dresserait plus entre la vérité et moi. J’inspirai longuement, assurai à mon corps que le malaise qui l’assaillait lui était étranger, puis je donnai une forte impulsion, ouvrant l’huis en grand. Un large et long corridor s’étirait devant moi, éclairé ça et là au gré de différentes alcôves dont le contenu me demeurait caché. J’esquissai quelques pas et un frisson effrayé balaya le pouvoir endormi des lieux.

Danger. Douleur. Danger.

J’hoquetai, les pieds comme enracinés dans le sol, incapable de faire un pas de plus. Avec notre intrusion, la magie retenue dans les alcôves s’éveillait et cette cacophonie me sauta à la gorge.

Danger. Mort. Douleur. Danger ! Mort !

Figée, les membres tremblants, je me retins juste à temps tandis que j’allais m’uriner dessus. Maladroitement, je me retranchai derrière le pouvoir sombre, cherchant non pas à étouffer complètement la complainte, mais à la rendre supportable afin de m’en libérer. Je lâchai un soupir vibrant quand enfin mon cœur ralentit son galop effréné et je me remis en mouvement. La première alcôve diffusait des éclats dansants sur la roche de la voute au-dessus de ma tête, aussi ma curiosité me poussa-t-elle vers celle-ci. J’observai un moment sans comprendre le bassin d’eau trouble séparé du couloir par une rangée de barreaux massifs dont l’entrée arborait un énorme cadenas. Le premier mouvement me fit sursauter et j’agrippai les barreaux pour m’avancer au plus près. Non, ce n’était pas possible...

N’aies pas peur...

Mon pouvoir récolta des échos surpris qui se propagèrent à tout le couloir. Timidement, un museau brisa la surface aqueuse et bientôt ce fut toute une tête de sinëa qui m’observait avec incompréhension. Il était émacié, sa peau terne présentait des croûtes et des cicatrices, mais, à l’instar des deux autres individus qui franchirent la surface, il s’agissait bien d’un véritable sinëa. Trois enfants de la magie, faits de chair et de sang, m’observaient avec un mélange de crainte, de curiosité et d’apitoiement. Mes mâchoires se crispèrent en réponse à la nausée qui me saisit et je m’écartai de l’alcôve pour étudier sa voisine. Celle-ci était vide, mais l’odeur de maladie et de mort y était encore bien présente. Un bruit familier me parvint toutefois dans mon dos et je me tournai pour découvrir, de l’autre côté du corridor, un renfoncement plus étroit abritant une petite dizaine de grelottines en piteux état agglutinées à la grille pour constater de leurs propres yeux ce qui agitait tant leurs voisins. Les larmes brouillèrent ma vue tandis que je m’enfonçai dans cette galerie des horreurs.

Je tombai nez à nez avec un couple de crok’mars galeux au pelage du même brun que celui d’Alrüs, protégeant un petit au poil gris, malgré les chaînes à leur cou prévues pour garder éloignés les deux adultes. Je reniai l’évidence même pour épargner mon cœur déjà lacéré et poursuivis ma progression mécaniquement, comme plongée en plein cauchemar. J’eus quelques difficultés à identifier les deux görans retranchés dans leur coin, à cause de leur peau fripée dépourvue des pics qui faisaient leur particularité, ou même les mogwïns mutilées dont on avait amputés les sacs thoraciques pour protéger les grilles de leur acide. La dernière alcôve faiblement illuminé sapa toute force dans mes jambes. Mains ancrées aux barreaux, front appuyé au métal glacé, je contemplais l’agonie d’un nid’hiver prostré dont le plumage aux trois quarts fondu ne parvenait plus qu’à vaguement givrer le sol sous lui. La pauvre bête glissa un regard vitreux vers moi et croassa deux notes discordantes avant d’abandonner. La certitude baignant le pouvoir n’était pas utile pour comprendre que la créature était à l’agonie. Je demeurai là à partager son calvaire une éternité avant que l’écho de pas timides et la nouvelle alerte qu’ils déclenchèrent ne ramenassent mon attention sur Elyam.

- Vous...

Ma voix mourut, étranglée dans ma gorge. Je savais ce qu’elle faisait ici, il aurait fallu être idiot pour ne pas le comprendre, néanmoins mon esprit refusait de rendre l’horreur concrète en laissant ma bouche la formuler. Je jetai un regard éperdu au reste du couloir plongé dans les ténèbres, trahissant la destinée funeste de leurs occupants. Combien de créatures avaient péri là ? Combien étaient nées pour ne connaître que l’exploitation d’Elyam et ses prédécesseurs ? Cette infamie me rendait malade et fortifiait chaque seconde davantage les ombres en moi. Revenant à la guérisseuse, je me figeai, frappée par la familiarité du décor. Les murs en pierres, les barreaux et les chaînes, la lueur au fond de l’obscurité vouée à disparaître... et Elyam...

- Le monstre dans les ténèbres...

L’incompréhension côtoya la peur sur le visage de la coupable tandis que les pouvoirs mêlés de ses victimes approuvaient. La Gær était l’incarnation de ces ténèbres avides qui dérobaient la magie et sa lumière dans mes cauchemars, me laissant pour morte dans un abîme glacé. Alors je compris. Si j’avais pu recevoir mon héritage, si j’avais absorbé la lumière d’Ænya, alors... Mon cœur manqua un battement tandis que je me tournais vers l’extrémité invisible du corridor. Poussée par une curiosité morbide que je ne voulais pourtant pas satisfaire, je m’enfonçai dans l’obscurité, tâchant d’occulter le nombre effrayant d’alcôves qui avaient été autant de tombeaux.

Ma progression s’arrêta face à une nouvelle porte dont la silhouette se découpait par des traits lumineux à l’éclat pulsatile. Une excitation incongrue flamba soudain en moi et je m’acharnai frénétiquement sur la porte avant de comprendre qu’elle était verrouillée.

Ouvre-moi !

Elyam hoqueta sous la virulence de mon ordre et s’exécuta en gémissant.

- Selën... Non...

Le cliquetis annonçant sa tâche terminée, je l’écartai sans ménagement et m’engouffrai à l’intérieur. Joie et colère se bousculèrent alors tant en moi que je me pliai en deux avec une complainte à peine humaine. Elle était majestueuse, émaciée, éblouissante, écaillée, magnifique, pitoyable... Elle était surtout en vie... à l’agonie. Bouleversée, déchirée, je trébuchai jusqu’à elle et plaquai paumes et front contre son cou.

- Enfin... Je t’ai retrouvée !

Le soulagement et le bonheur qui irradiaient d’une part de mon être étaient tels qu’ils me firent monter des larmes de joie. Le chant glorieux, mais désespéré, sema une interrogation à peine intéressée dans l’air. Alors le pouvoir sombre se porta à sa rencontre, le soutenant, le consolant.

- Je suis là, enfin. Tiens bon encore un peu, je vais te libérer.

Mes mains s’activèrent d’elles-mêmes sur la lourde chaîne qui maintenait le museau doré contre le sol. Une paupière paresseuse se leva et un iris familier, noir filigrané d’argent, se posa sur moi sans réellement me voir.

Pauvre petite chose... Ton sort n’est guère plus enviable que le mien...

L’abandon porté par ces mots doucha mon enthousiasme et j’observai mes mains agrippées aux maillons comme si je les voyais pour la première fois. Ma réaction entraîna un écho cynique dans la magie.

Tu arbores peut-être son pouvoir, mais tu n’as rien de commun avec Argöth. Il m’a abandonnée à mon sort... et tu devrais faire de même.

La peine me submergea à nouveau, me jetant face à la réalité de mes actes. Tremblante, je reculai de deux pas et déglutis avec difficulté.

- Je...

Comment cette créature impressionnante prendrait-elle la nouvelle ? Ses entraves abominables me parurent soudain vaguement rassurantes.

- Argöth ne vous a pas abandonnée. Il est mort. Je... Je l’ai tué...

Ma douleur à cet aveu fut sans commune mesure avec la vague peine d’Ænya. Ma surprise à ce constat la poussa à s’expliquer.

Rien ne peut vaincre Argöth, et surtout pas une pauvre arme telle que toi. Tu as peut-être eu assez de chance pour dissoudre son enveloppe, mais son pouvoir existe toujours. Il reviendra et rien ne vous protègera de sa colère. Tant que je vivrais, Argöth sera votre fardeau...

Ironiquement, cette déclaration me rassura. Si Argöth pouvait revenir, alors les Éthérés et le pouvoir avaient encore une chance de survivre. Indifférente à mes états d’âme, la créature dorée poursuivait son monologue.

Tu veux pouvoir te vanter d’avoir tué Argöth et sauvé les tiens ? Alors termine ton travail et achève-moi...

- Non !

Mon indignation la surprit, la tirant quelque peu de cet abandon végétatif dans lequel elle baignait.

- Tuer Argöth a été ma plus grande erreur ! Je pensais que sans lui, la paix pourrait régner entre les Éthérés et les Hommes. J’ai été trompée, je ne l’ai compris que trop tard... Mais s’il peut revenir, alors tout n’est pas perdu ! En vous libérant, sa colère s’apaisera ! Et si le peu que j’ai lu sur vous est vrai, alors vous pourriez même recréer les créatures magiques ! Nous pourrions sauver ce monde, lui rendre son apparence première !

Et permettre aux Hommes de nous exploiter d’autant plus en nous trahissant une fois encore ?

Sa remarque glaciale me laissa interdite.

Argöth ne m’a que trop souvent reproché ma naïveté. Regarde où cela m’a menée. Je ne ferai plus cette erreur.

L’abandon qui imprégnait chacun de ces mots éveilla une peur sourde au plus profond de mes entrailles.

- Mais... Ensemble... Il y a un royaume isolé qui vous accueillerait volontiers et prendrait soin de vous. Je connais même un archipel peuplé seulement d’enfants du pouvoir où vous pourriez vous réfugier. Nous libèrerions aussi les créatures dans le couloir... Ensemble, nous pourrions tous les sauver, les Éthérés comme les Hommes !

La sentence tomba tel un couperet implacable.

J’ai épuisé ma bienveillance envers l’humanité et ce monde. Je ne laisserai pas passer une chance pareille de mettre enfin un terme à mon calvaire. Je te dirais bien que je suis navrée... mais ce serait un mensonge.

Une chape glaciale s’abattit soudain sur tout mon être et je titubai, suffocante. Je luttai de toutes mes forces contre le malaise, toutefois le monde autour s’obscurcit et je glissai dans l’inconscience.

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