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Installée dans l’un des fauteuils du salon privé du gouverneur, j’observais mon hôte par dessus ma tasse d’infusion, attendant avec une impatience mêlée d’appréhension qu’il se décidât enfin à m’en dire plus. La dernière assemblée des rois avait statué sur la Grande Purge, il n’était pas difficile d’en déduire le sujet de celle-ci. En revanche, le rôle que voulait m’y voir jouer messire Osran m’inquiétait davantage. Quand le silence se fit total dans la pièce, l’homme se racla la gorge et se redressa dans son siège avant de finalement se lancer.

- Cela fait quelques mois que vous êtes parmi nous, Gær Selën. Je suppose que si vous n’êtes pas rentrée à Chäsgær, cela signifie que votre opinion n’a en rien changé...

Je me contentai d’un hochement de tête, souriant intérieurement. S’il avait été au courant pour Petit Frère et son intervention sur mon pouvoir, la question ne lui serait pas même venue à l’esprit. Le gouverneur acquiesça d’un mouvement bref en retour.

- Æstën va tout faire pour imposer une éradication des Éthérés maintenant que nous n’avons plus à craindre Argöth, vous pouvez me croire. Et il a suffisamment de contrôle sur les autres pour y parvenir.

J’étais décidée à le laisser en venir aux faits qui l’intéressaient pourtant mon scepticisme m’échappa.

- Sire Æstën ne gouverne que Chandeaux, il n’est pas le roi de tout Avëndya. Si lui ne peut se montrer raisonnable, ce n’est pas forcément le cas des autres.

Je ne connaissais pas la reine de Sombrive, mais j’avais suffisamment fréquenté les seigneurs de Vald’or et Beaubreuil pour savoir leurs opinions moins arrêtées, ou du moins plus influençables. Mon interlocuteur doucha mes espoirs d’un rictus amer.

- Officiellement, c’est peut-être vrai, mais en pratique... Sans accès à la Passe Lumière, Sombrive se retrouverait en terres Éthérés, sans aucun espoir de fuite ou de renforts. Vald’or est bien trop heureux de se cacher derrière Chandeaux et Beaubreuil, il ne prendrait jamais le risque de se les mettre à dos. Quant à Beaubreuil justement... Il fait tout pour être dans les bonnes grâces de Chandeaux, c’est à ce prix seulement qu’il peut encore prétendre au titre de royaume suffisamment important pour qu’Æstën fasse mine de lui porter un quelconque intérêt. Sans oublier que Chandeaux a le monopole du commerce de la lumière grâce à son draë. S’il ne fallait aux autres qu’une seule raison pour lui rester fidèle, ce serait celle-là. Voilà pour les plus puissants, ceux que l’on écoutera vraiment autour de cette table. Pour les autres... Ma foi, je doute que quiconque se soit donné la peine d’informer les quelques insulaires d’Hurlant. Quand à moi, ils feront tout pour débuter avant mon arrivée et ma présence ne changera rien, je le crains.

Son regard appuyé, brillant d’intérêt, me fit froncer les sourcils d’incrédulité.

- Et vous pensez que je pourrais y changer quelque chose... Comment ? S’ils n’écoutent pas un gouverneur, pourquoi m’écouteraient-ils, moi ?

Un rire amusé, mais non moqueur, échappa à mon hôte.

- J’admire votre innocence, cependant il vous faudra jouer de toute l’importance de votre personne si nous voulons avoir le moindre espoir de parvenir à nos fins.

Devant mon air incertain, messire Osran lâcha un bref soupir.

- Je vous en ai parlé à votre arrivée. Que la grande chasseuse d’Argöth défende les Éthérés ne peut que jouer en notre faveur. Si cette réunion a lieu, c’est grâce à vous. Si nous pouvons envisager un avenir sans l’ombre menaçante du Dévastateur, c’est grâce à vous. Quoi qu’ait en tête Æstën, s’il peut l’envisager désormais, c’est grâce à vous. Ils ne doivent pas l’oublier, à aucun moment de cette soi-disant assemblée. Si vous vous rangez ouvertement en faveur d’une cohabitation, ils s’interrogeront sur vos raisons. Qu’ils vous fassent cette faveur, en échange du service inestimable que vous nous avez rendu, voilà notre seule chance de succès. Et tous mes discours sonneront creux si vous n’êtes pas à mes côtés, si vous ne les portez pas vous-même.

Un silence pesant s’installa dans le salon. Je doutais d’avoir la moindre influence sur des rois, d’autant plus après avoir joué les divertissements auprès de leurs cours, néanmoins je n’étais pas seule. Plus qu’aucun mot incarnant d’abstraites idées, Grigri et Cro étaient des preuves vivants que notre projet n’était pas une utopie irréalisable. Davantage que des Éthérés, ils étaient avant tout mes amis et cette assemblée devait voir cela. Un sourire étira le coin de mes lèvres à l’idée de la réaction qu’aurait Sire Æstën en découvrant un crok’mar dans ses beaux couloirs après avoir tant fait de manières pour quelques nid’hivers dans ses chers jardins.

- Je ne vous cache pas que la tâche ne sera pas aisée, notre succès n’est pas même assuré, mais sans votre présence une cohabitation ne sera pas même évoquée. Æstën ne me laissera en aucun cas l’occasion de la proposer.

J’allais confier à mon interlocuteur ma volonté de l’accompagner quand il m’arrêta d’un geste.

- Avant que vous ne décidiez quoi que ce soit, je me dois de me montrer honnête avec vous. Chäsgær sera présente, en la personne de Gær Dinaë et probablement Gær Toyën. Et je doute fortement qu’ils se placent en contradiction avec Æstën...

Une boule se forma soudain au fond de ma gorge et je dus m’y reprendre à plusieurs reprises avant de parvenir à déglutir.

- Vous me demandez de m’opposer officiellement à Chäsgær, à mes mentors...

Le ton glacé de ma voix était à l’image de la peur qui se glissait dans tout mon être. Disparaître était une chose, mais renier ainsi ceux qui avaient fait de moi celle que j’étais...

- Pardonnez mes paroles si elles vous paraissent trop abruptes, cependant votre présence en ces lieux et votre volonté de vous cacher de vos pairs ne sont-elles pas déjà des preuves de votre rejet de leurs valeurs ?

Une grimace m’échappa. Avec le temps, Gær Toyën avait dû recevoir toujours plus de demandes pour me voir dans telle ou telle cour. Comment justifiait-il son refus ? Je ne pouvais être en convalescence éternellement... Des rumeurs devaient circuler dans le manoir et elles finiraient tôt ou tard par se propager à l’extérieur. Si Alrüs et la meute me cherchaient, qui d’autre encore était au courant ? La nouvelle finirait par se répandre. Quelle excuse retiendrait-on alors ? Pour palier à tout risque, me ferait-on passer pour malade, ou même folle ? Et ces écailles noires incompréhensibles, quelle explication leur donnerait-on ?

Demeurer cachée, dans cette bulle de paix, n’aidait que moi. Si cette réunion avait lieu comme l’entendait sire Æstën, il ne resterait bientôt plus d’Éthérés à sauver, à chérir. Combien de temps alors faudrait-il à Gær Toyën pour envoyer un confrère jusqu’ici éclater ma bulle d’illusion et de confort ? Alrüs lui-même me l’avait dit : je pouvais me cacher, mais je n’aiderais personne ainsi. Après tout, Chäsgær avait des raisons autres que les convictions de suivre la politique de Chandeaux, des raisons bien plus matérielles. Je n’aurais pas nécessairement à m’opposer à mes mentors, je pourrais peut-être même les pousser à s’exprimer en notre faveur si les puissants ne se montraient pas ouvertement réfractaires.

- Êtes-vous certain que Dinaë sera là ?

Mon hôte hocha la tête sans la moindre hésitation.

- Cette assemblée ne saurait avoir lieu sans un tel membre pour en témoigner à l’avenir. Gær Dinaë n’est pas que la mémoire de Chäsgær...

Alors nous aurions une chance de plus de marquer des points. La vieille Gær était en faveur de l’extermination, je le savais pertinemment, toutefois elle ne pourrait nier sans se parjurer qu’une cohabitation avait déjà fait ses preuves par le passé. Les rois avaient déjà condamné notre monde à cette guerre insensée contre les Éthérés, nous ne pouvions les laisser répéter les mêmes erreurs en toute impunité. Ma tranquillité valait bien ce sacrifice. Après tout, rien ne disait que je ne pourrais tirer avantage de ces retrouvailles devant tant de témoins. Au moins mes mentors n’auraient-ils d’autre choix que celui de m’écouter jusqu’au bout. Et si, une fois leurs inquiétudes apaisées, ma retraite à Blanchiles se révélait être la seule option satisfaisant chaque parti, je ne doutais pas que messire Osran serait ravi de me voir rentrer avec lui. Un peu plus détendue, je posai ma tasse vide sur la table basse.

- Quand partons-nous ?

Un sourire ravi illumina le visage de mon hôte.

- D'une minute à l'autre. J'ai donné les consignes pour que nos baguages soient préparés dès que m'est parvenue la missive. Le Rose des Vents nous attend. Si les courants nous sont favorables, nous n'auront peut-être pas plus d'un jour ou deux de retard sur Beaubreuil. Nous manquerons les réceptions de bienvenue, mais les discussions n'auront pas encore débuté. Il est impensable qu'une telle décision se prenne sans nous, n'est-ce pas ?

Malgré l'appréhension, je ne pus qu'approuver.

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