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La vie à Blanchiles était paisible et agréable, loin des règles de Chäsgær, des décisions de mes mentors, pourtant elle se teintait de l’amertume de la solitude à chacun de mes réveils. Nuit après nuit, mes songes, pourtant plus lumineux qu’à une époque, s’acharnaient à me rappeler ce que j’avais fait, ce que j’avais perdu, ce que j’avais abandonné, et tous les efforts de la grelottine n’y changeaient rien. Certains jours, ces sentiments m’étouffaient tant que je demeurais paralysée dans ma chambre, ne sachant que faire pour soulager cette peine si intense qu’elle en avait l’air presque étrangère. Messire Osran respectait cela, mais s’il veillait à me laisser l’intimité nécessaire pour panser mes plaies, il s’assurait également que je ne m’abandonnasse pas à cette sombre mélasse. Je luttais, à mon rythme et avec mes propres armes, pour retrouver ma lumière à l’ombre du spectre d’Argöth.

Quand la mélancolie se montrait forte, mais me laissait tout de même avoir le dessus, je rejoignais les petits pêcheurs de coquillages. Leur chahutages comme la présence des räverns tout autour chassaient efficacement mes sombres pensées. Je passais bien plus de temps à nourrir les Éthérés qu’à remplir mon panier, au grand dam de mes compagnons de chair, mais pour le plus grand bonheur de ceux de ténèbres et de magie. J’aimais tant sentir leur pouvoir, des notes en écho proches de ces carillons de coquillages qui habillaient nombre d’habitations sur Blanchiles, que je ne pouvais me lasser de les attirer dans mes mains avec les mollusques décortiqués dont ils raffolaient tant.

Le reste de mon temps, je le passais en compagnie du gouverneur. Nous parlions généralement de ce que j’avais vu ou fait au marché comme sur la côte, plus rarement des élevages qui avaient fait naguère la renommée de l’archipel. Dans mes meilleurs jours, nous nous laissions même entraîner dans des plans à long terme au sein d’un monde enfin en paix. Je n’avais peut-être ni famille, ni mentors, ni amis de longue date dans cette étrange cité, pourtant j’avais la sensation, plus que n’importe où ailleurs, d’avoir enfin trouvé ma place, un lieu où on ne me cachait pas, ne m’enfermait pas, ne me craignait pas, un lieu où je pouvais simplement être moi sans qu’on attendît rien en retour. Les semaines s’écoulant, je me pris à songer à m’installer définitivement à Blanchiles. J’avais après tout rempli mon devoir et Dinaë voulait m’écarter du manoir, ma retraite à l’autre bout d’Avëndya serait peut-être une solution qui conviendrait finalement à tout le monde. Je tentai plus d’une fois de rédiger une missive à l’attention de Gær Toyën pour lui expliquer où j’étais et quels étaient mes projets sans pour autant parvenir à trouver les mots justes.

Je ne comprenais pas ce qui me retenait ainsi, toutefois j’eus un élément de réponse le matin où messire Osran me rejoignit dans la salle à manger avec un air soucieux qui ne lui était pas coutumier. Un papier roulé dans la main, il se laissa tomber à sa place habituelle sans pour autant se servir aux plats disposés devant lui.

- Un souci ?

Mon hôte se ressaisit en croisant mon expression inquiète et il se versa une tasse d’infusion avec un sourire qui se voulait rassurant.

- Pas vraiment. Je savais que cela arriverait tôt ou tard, j’imaginais seulement avoir plus de temps pour tout préparer.

Mon haussement de sourcil curieux suffit à le pousser à continuer.

- Vous savez que Chäsgær se charge régulièrement de diminuer la population de räverns...

Je hochai la tête en silence. C’était justement la mission qui m’avait valu de découvrir cet endroit.

- La missive qui annonce l’arrivée des émissaires me parvient généralement une semaine à l’avance, mais là... Chäsgær n’a envoyé aucun message, c’est un capitaine les ayant refusés qui me prévient. Ils pourraient déjà être en route.

La cuiller que je tenais m’échappa et la peur, que j’avais oubliée durant mon séjour, me sauta à nouveau à la gorge. Je n’étais pas prête à affronter mes confrères. Comment leur expliquer ma présence ?

- Qui ?

Ce seul mot parvint à échapper au nœud qui me bloquait le souffle.

- La meute. Chäsgær fait du zèle, il n’y a jamais eu besoin de plus d’un Gær pour cette mission.

Ce n’était pas du zèle, c’était de la prévention.

- Gær Toyën soupçonne quelque chose.

Il savait que j’étais ici, sinon pourquoi envoyer Aëlya et sa troupe contre des Éthérés qui ne s’étaient jamais montrés agressifs ? L’expression interrogatrice du gouverneur me poussa à plus d’explications.

- Mon ancien compagnon de chasse a réintégré la meute. Ce n’est pas par hasard si c’est eux qu’on envoie et sans vous prévenir. Alrüs vient me chercher.

- Et il ne vous trouvera pas si tel est votre souhait.

La surprise me dérouta suffisamment pour me faire lever le regard.

- J’avais prévu de vous envoyer plus loin dans l’archipel durant la mission, mais nous n’avons plus le temps. J’ai prévenu Aytrën, elle est prête à vous accueillir. Elle fait partie de mes conseillers, elle est dans le secret et pourra vous cacher chez elle le temps nécessaire si vous le souhaitez.

Le voulais-je ? Je n’en savais rien. Alrüs me manquait, c’était un fait et mes songes n’arrangeaient rien, cependant le rencontrer, c’était nécessairement m’exposer aux autres. Je ne me voyais pas expliquer à mon partenaire pourquoi je ne pouvais pas rentrer à Chäsgær, et encore moins le faire devant Aëlya. La question était simple en vérité : étais-je prête à affronter la réaction de mon compagnon lorsque je lui expliquerais la présence de la grelottine ? La réponse l’était encore plus : non. Je ne supporterais pas de voir la peur ou la trahison dans son regard, mieux valait ne pas me risquer dans pareille folie.

J’approuvai donc le plan de messire Osran et il se hâta de vider sa tasse avant de m’accompagner à l’extérieur. Je le suivis jusqu’à un recoin reculé du jardin qui entourait sa demeure et il s’arrêta finalement au bord du précipice qui s’achevait par le toit de quelques habitations, bien en contrebas.

- Un domestique d’Aytrën vous attend en bas. Il vaut mieux que je reste ici pour ne pas éveiller les soupçons de vos confrères. Je viendrai vous chercher dès qu’ils auront quitté l’île.

Je le remerciai et m’engageai non sans craintes et vertige dans les marches escarpées à flan de falaise. Je ne connaissais pas cet accès et je découvris qu’il présentait le très net avantage d’être à l’opposé du port comme des voies maritimes menant au continent. Où qu’en fût la meute dans sa traversée, je ne risquais pas d’être repérée.

Le gouverneur n’avait pas menti : j’étais effectivement attendue par un jeune garçon qui ne devait pas être beaucoup plus vieux que ceux avec qui je pêchais. Sans un mot, il me mena de ruelles désertes en fausses impasses à escalader et il ne s’arrêta que pour me faire signe d’entrer par une petite porte ouverte à l’arrière d’une riche bâtisse. À l’intérieur, une femme d’âge mûr qui ne m’était pas inconnue m’accueillit avec un sourire bienveillant. J’avais eu l’occasion de la croiser dans la demeure du gouverneur, il devait s’agir de la fameuse Aytrën.

- Quelqu’un vous a-t-il surpris ?

J’allai répondre cependant mon guide me devança.

- On a croisé personne, madame. J’ai bien fait comme vous aviez demandé.

Manifestement satisfaite, mon nouvel hôte le congédia après lui avoir glissé une pièce dans la main puis elle revint à moi.

- Vous serez donc à l’abri ici, Gær Selën. Ma demeure n’est certes pas aussi spacieuse que celle d’Osran, mais je gage qu’une présence féminine ne vous sera pas désagréable après tout ce temps entourée d’hommes !

J’acquiesçai pour ne pas la contrarier et la suivit dans sa visite des lieux.

Je devais rapidement découvrir que ce qu’Aytrën entendait pas « présence féminine » se résumait en une succession sans fin d’histoires sans réel grand intérêt tournant autour d’affaires de cœur ou de cour ayant pour personnages principaux le gouverneur ou les enfants de mon nouvel hôte. Les affaires qui occupaient les femmes de Blanchiles étaient décidemment bien éloignées des sujets de prédilection de Chäsgær. Heureusement pour moi, mon séjour en ces murs ne durerait pas.

Dès le déjeuner, le chaos qui se répandit dans le pouvoir annonça l’arrivée de la meute. Je ne savais à quoi je m’attendais. Peut-être espérais-je que la distance entre mon antre et le sommet des falaises serait suffisante. C’était parfaitement idiot, j’aurais dû le savoir. Aëlya avait toujours été une grande impulsive, chasser les räverns un à un n’était certainement pas dans ses projets. Aytrën nous avait fait servir une collation et je dégustais une infusion aux saveurs étranges quand cela commença. Une explosion silencieuse et soudaine, comme une bulle de savon. Une bulle de savon qui emporta dans sa disparition tout un pan du chant harmonieux de Blanchiles. Ma tasse m’échappa des mains et j’hoquetai, me débattant pour ne pas sombrer dans le gouffre qui s’étendait soudain à mes pieds. Je n’osais imaginer combien de räverns s’étaient ainsi dissout en un instant, mais j’espérais qu’Aëlya les avait tous exécutés en une fois pour abréger le travail. Bien sûr, il n’en était rien. La deuxième salve me coupa la respiration et un hurlement terrible me vrilla les tympans. Le pouvoir agonisait, tout Blanchiles souffrait. Je priai pour que ce fût tout, pour que cette atrocité cessât. Le troisième gouffre me fit l’effet d’une tempête retournant tout à l’intérieur même de mon corps. Il me sembla que je vomis, toutefois je ne pus en attester : un nouvel assaut me jeta dans un silence obscur et glacial. Pas celui bourdonnant d’Argöth et j’en vins même à le regretter. Non, ce silence était absolu. C’était celui du néant, celui de la mort.

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