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Une vague de soulagement m’envahit à la vue de la haute silhouette, blanche et lumineuse, de l’île principale de Blanchiles. Je ne réalisais ainsi la tension qui m’avait habitée depuis l’apparition de la grelottine qu’une fois qu’elle s’estompa. Je ne serais véritablement tranquille qu’une fois que le gouverneur aurait accepté ma présence sur son domaine, toutefois je me sentais déjà plus légère à l’idée d’être parvenue jusqu’à ses côtés sans encombre. J’avais passé la dizaine d’heures nécessaires à la traversée retranchée dans ma cabine sans trouver le courage d’en sortir de crainte que l’équipage ne découvrît ma compagne. Les consignes volant à travers le navire m’avaient appris que nous approchions de notre destination et l’envie de contempler une fois encore les écueils luminescents surgissant des ténèbres l’avait emporté. J’eus toutefois juste le temps d’apercevoir les hauts contreforts avant que le capitaine ne se glissât à mes côtés.

- Le Rose des Vents est loin d’être le seul bâtiment à rallier Blanchiles. Je ne peux vous assurer qu’aucun Gær ne se trouve sur l’archipel...

Mon coup d’œil anxieux me trahit et me valut un sourire compatissant de l’homme.

- Les porteurs du rävern sont sous la protection de messire Osran, et donc de la mienne. Retournez dans votre cabine, j’enverrai l’un de mes hommes auprès du gouverneur pour s’assurer que vous ne craignez aucune mauvaise rencontre.

Je remerciai chaleureusement le capitaine pour son aide et son attention avant de suivre son conseil.

J’eus tout le loisir d’imaginer les pires scénarii avant que mon complice ne vînt enfin frapper à ma porte. Plus que simplement s’assurer de l’absence de mes confrères, l’émissaire du Rose des Vents était revenu accompagné d’un homme du gouverneur qui attendait sur le quai de pouvoir m’escorter dans mon ascension de la cité à flanc de falaise. Je remerciai une fois encore le capitaine qui m’assura de la discrétion de son équipage, puis je regagnai la terre ferme. Ce sentiment d’urgence qui m’habitait depuis ma fuite revint de plus belle malgré les notes métalliques jouées par la grelottine, au creux de mon oreille. Me réfugier là m’était apparu être ma seule option, mais m’y sentirais-je en sécurité pour autant ? Après tout, Blanchiles était assujetti aux mêmes lois que les autres royaumes, tout comme elle ne pouvait se permettre de perdre la protection de Chäsgær. Sans compter que si messire Osran m’avait fait une forte impression lors de mon premier séjour, je ne le connaissais pas pour autant. Jusqu’où était-il prêt à aller dans son attachement aux Éthérés, à leurs partisans, là était la véritable question. En gravissant les innombrables degrés menant à ma destination, je tentais de me rassurer. Après tout, je n’étais pas une criminelle en fuite. Si Dinaë était certainement partagée entre le soulagement de ne plus me savoir au manoir et la crainte de m’imaginer vagabondant sans la nature sans savoir ce que j’y faisais, Gær Toyën, lui, devait seulement voir dans ma disparition une nouvelle fugue de son élève têtue. Tant que ni l’un ni l’autre ne connaîtrait les véritables raisons de ma fuite, Chäsgær n’aurait d’autre raison de me rechercher que l’inquiétude. Rien qui ne pousserait le gouverneur à céder à la pression et me dénoncer. C’était du moins là ce que j’espérais. Après tout, c’était bien lui qui m’avait proposé de venir me réfugier ici lorsque ma charge deviendrait trop lourde à porter. Elle ne pouvait l’être plus depuis l’apparition de ces maudites écailles : les dorées avaient scellé mon destin, les noires détruit tout avenir.

Une certaine crainte toujours bien ancrée en moi, je parvins finalement au sommet du flan rocheux, en vue du manoir du gouverneur. Je m’immobilisai le temps de reprendre mon souffle. Un vol de räverns sema une traînée de mouchetures lumineuses dans le noir absolu du ciel et ma gorge se noua à cette vision. Oui, ma place était peut-être bien plus ici qu’à Chäsgær. Restait à savoir à quel point messire Osran appréciait ces créatures tant pourchassées ailleurs. Les petits coups de langue et mordillements affectueux sur le lobe de mon oreille me ramenèrent à la réalité, alors je portai la main à mon épaule pour caresser la responsable avant d’emboîter le pas de mon guide qui m'attendait patiemment.

Je n’avais pas encore atteint les premières marches du perron que la porte d’entrée s’ouvrit en grand, m’invitant à pénétrer la demeure. Dans la lumière qui baignait le hall, la silhouette du gouverneur se détachait. J’entrai sans hésiter dans la pièce lumineuse et laissai mon guide fermer derrière moi tandis que je rejetais ma capuche en arrière. Du coin de l’œil, je vis messire Osran se figer et je serrai les dents avant de croiser son regard peiné.

- Pauvre enfant, que vous ont-ils fait ?

J’avais cru que sa réaction était pour la grelottine sur mon épaule, mais il n’avait remarqué que mes traits. Ce décalage entre ce qui aurait choqué mes camarades et ce qui inquiétait mon hôte me fit sourire.

- C’est une longue histoire...

- Qui a déjà parcouru tout Avëndya, mais seulement dans ses grandes lignes.

Un bref silence s’installa durant lequel je cherchais mes mots. Qu’étais-je venue chercher exactement ? Un abri, de l’aide, des réponses ? Sans oublier qu’il me fallait expliquer la présence de l’Éthéré sur mon épaule. Mon interlocuteur dut saisir mon trouble car son visage s’adoucit alors qu’il m’indiquait d’un bras tendu le couloir sur ma droite.

- Si j’avais été averti de votre arrivée plus tôt, nous vous aurions attendue pour le déjeuner. Je vous ai fait préparer un repas et une chambre. Nous aurons tout le temps de discuter de ce en quoi je peux vous être utile quand vous et votre compagnon vous serez restaurés et reposés. Vous êtes ici chez vous.

L’acceptation si simple et naturelle du gouverneur me fit monter les larmes aux yeux et je le remerciai en lui emboîtant le pas dans le couloir indiqué. Il m’abandonna finalement devant la porte de ma chambre et retourna à ses occupations sans plus de questions. Je découvris une pièce différente de celle que j’avais occupée à mon premier séjour, plus spacieuse avec un coin bureau en sus du lit confortable, de l’imposante armoise, et du baquet dissimulé derrière un paravent. Un plateau m’attendait sur le bureau et je réalisai alors que j’étais affamée. Je m’attablai sans plus attendre et laissai la grelottine grignoter ce que bon lui semblait dans mon assiette.

Rassasiée, je découvris que le baquet était rempli d’eau, plus froide que chaude désormais, mais je n’en avais que faire. J’abandonnai en hâte mes vêtements de voyage et m’immergeai dans le bain, mes pensées vagabondant. Le gouverneur n’avait pas posé la moindre question, il n’avait pas même sourcillé à la présence de l’Éthéré. Cette situation paraissait si naturelle à travers son regard, c’était ainsi qu’auraient dû être les choses. Notre seul ennemi avait été Argöth et il n’était plus. Pourquoi messire Osran et ses hommes étaient-ils les seuls à le comprendre ? D’un autre côté, si les Éthérés étaient présents et acceptés sur l’archipel, je n’avais pas vu pour autant le gouverneur ou sa cour les fréquenter d’aussi près que moi. Alors pourquoi mes nouvelles mutilations l’avaient-elles bien plus étonné que la créature sur mon épaule ? Après ma dernière visite, s’était-il attendu à découvrir un jour ou l’autre un Éthéré à mes côtés ? La pensée suivante me figea. Les mutilations faisaient partie intégrante des Gærs, quelqu’un les fréquentant régulièrement ne pouvait s’en émouvoir. Pourtant s’était bien la vue de ces écailles noires qui m’avait valu cette expression douloureuse. Messire Osran possédait nombre d’ouvrages sur les créatures magiques datant d’avant la Grande Purge. Se pouvait-il que parmi les traités sur l’élevage et le dressage se trouvât la réponse à mes questions ? Mon hôte, d’un simple regard, avait-il saisi ce qui inquiétait tant Dinaë ? J’étais venue en quête d’une terre d’asile pour une partisante des Éthérés, mais Blanchiles abritait-elle également la clef de ces secrets qui m’empoisonnaient l’existence depuis la chute d’Argöth ?

Je ne me sentais pas épuisée, pourtant je me réveillai en sursaut dans une eau froide. Il me fallut de longues minutes pour me resituer, mais une fois que ce fut fait, je me détendis. Je quittai mon bain, cherchant du regard la grelottine tandis que je me séchais. Je la trouvai enfin, roulée en boule sur le tas de mes vêtements abandonnés au sol, et elle leva le museau quand elle m’entendit ouvrir l’armoire. J’y piochai chemise et pantalon puis ma petite compagne me rejoignit, escaladant mon corps pour retrouver sa place sur mon épaule. Après une brève hésitation, je pris une profonde inspiration et me mis en quête de mon hôte.

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