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- Je n’avais pas soupçonné que Gær Toyën nous renverrait sur le terrain aussi vite. Je pensais qu’il prendrait son temps, comme il l’a toujours fait.

Alrüs eut un rictus amusé tandis qu’il me lançait un coup d’œil.

- À mission étrange, Gær plus étrange encore... Qui d’autre aurait-il pu envoyer ?

Sa remarque m’arracha un rire timide et nous replongeâmes dans nos pensées alors que nous suivions la route de Beaubreuil. « Étrange » n’était peut-être pas le mot que j’aurais choisi pour qualifier la raison de notre déplacement, mais tout ceci se révélait pour le moins intriguant. Les rumeurs évoquaient un göran énorme, de deux mètres de long selon certains, soit quatre fois la taille habituelle. Il arrivait que certains spécimens d’Éthérés fussent bien plus imposants que la normale, toutefois cela concernait surtout des espèces bien plus dangereuses que ce reptile arboricole et on ne les croisait que durant les attaques de masse d’Argöth. Notre mentor soupçonnait surtout qu’il s’agît d’un autre Éthéré, probablement un særak, mais sans aucune certitude, il ne pouvait dépêcher n’importe qui.

Je demeurai attentive tout au long de notre voyage, prête à renvoyer à la sécurité des Monts Sauvages chaque Éthéré qui croiserait notre chemin. Or, je ne perçus absolument rien jusqu’à notre destination : un poste frontalier avec les terres Éthérées. Le doute m’assaillit un peu plus à chaque pas. Mes sens perturbés m’interdisaient-ils de percevoir le pouvoir aussi bien qu’avant ou ces territoires avaient-ils été abandonnés aux Hommes ? Davantage de temps me serait sans doute nécessaire avant de pouvoir établir la moindre conclusion.

Après un sommeil nécessaire, nous pûmes nous mettre en quête de ce mystérieux göran, à la lisière des Monts Sauvages. J’avais demandé à Alrüs de ne pas interagir avec mes songes et j’étais soulagée de constater ce matin-là qu’une fois de plus il avait tenu parole. Je ne savais comment interpréter le changement qui s’était opéré dans mes nuits, toutefois je l’appréciais et je ne tenais pas à ce qu’un regard extérieur me le rendît soudain inquiétant ou même menaçant, du moins pas pour le moment. L’ignorance pouvait avoir du bon. Il serait toujours temps, plus tard, de récolter un nouveau lot d’inquiétudes lorsque la curiosité se ferait trop forte.

Nous arpentâmes deux jours durant les environs des différents lieux où, selon les témoignages, notre étrange proie avait été aperçue, en vain. Après le morghorïn que nous avions également traqué dans ces environs sans plus de résultats, je commençais à me demander si les frontaliers de Beaubreuil connaissaient réellement les Éthérés ou si le moindre amas un peu dense de mousses comme de champignons se muait dans leurs esprits en menace effrayante. Si proche des Mont Sauvages, ils devaient pourtant avoir eu affaire à eux plus d’une fois... Nous nous apprêtions à abandonner pour ce second jour de recherches lorsque un écho à mi-chemin entre le croassement et le grincement me parvint tout à coup. La surprise me laissa coite un instant. Il s’agissait bien d’un göran, cependant l’intensité de son pouvoir me faisait douter entre proximité soudaine et taille record. Étais-je à ce point perdue dans mes pensées que je n’avais pas perçu les premiers signaux ? L’inquiétude me noua une seconde les entrailles, puis je repoussai au loin mes questionnements, préférant ne pas y songer. Je me concentrai plutôt sur l’instant et balayai les environs d’un regard. Nous étions près d’un porte frontalier, trop près en vérité pour que je pusse renvoyer l’Éthéré sans risquer d’être surprise. Mon compagnon compris aussitôt le pourquoi de mon agitation.

- Tu l’as trouvé ? Il est tout près, c’est ça ?

Je hochai la tête tandis que je suivais les échos pour localiser leur source plus précisément.

- Il est derrière cette butte, là-bas.

L’attention Alrüs se porta non pas sur le point désigné, mais sur la silhouette des ruines abritant la garnison en poste.

- Leur tour n’est pas bien haute, mais ils pourraient avoir la vision sur le secteur...

Je laissai mon compagnon à ses réflexions, toute absorbée par une autre découverte : un second écho familier, que je remarquai tout juste.

- Un göran ? Seul ? Comme prévu ?

J’approuvai d’un mouvement.

- Tu t’en occupes, je vais distraire les sentinelles pendant ce temps.

Je m’empressai de valider son plan. Si un candidat se trouvait bien tout près, je ne tenais pas à ce que le jeune homme le remarquât. Argöth était mort, la guerre contre les Éthérés touchait à sa fin, il n’y avait nul besoin de briser la vie d’une jeune personne de plus. Sans Alrüs à mes côtés, je pourrais prévenir l’intéressé de se tenir loin des Gærs s’il voulait conserver son existence paisible.

Je patientai jusqu’à ce que le pouvoir crok’mar me parvint du haut de la tour à demi effondrée, puis je me mis en mouvement. D’abord l’Éthéré, pour être certaine qu’il s’éloignerait avant que la diversion d’Alrüs ne montrât ses limites, ensuite le candidat. Je débutai donc l’ascension de la butte, mon pouvoir me précédant à la rencontre de celui du göran. Sa surprise me parvint en premier, suivie par sa gêne. Il voulait se porter à ma rencontre, cependant il était en pleine chasse. Je l’aurais volontiers laissé terminer si les proies de prédilection des Éthérés n’étaient autres que les Hommes. Parvenue au sommet du relief qui me cachait la scène, je découvris le fameux göran. Il était en effet bien plus imposant que ses congénères, peut-être même deux fois plus gros, mais nous étions loin du monstre de deux mètres décrit dans les missives. La peur, ou les rumeurs, avaient de toute évidence décuplé la réalité. Le détail aurait pu m’amuser si un autre n’avait pas attiré mon attention. Pour un observateur extérieur, l’Éthéré déambulait de son dandinement nonchalant, cependant tout son pouvoir était aussi tendu qu’une corde d’arbalète. Il se tenait prêt à projeter les épines de sa queue à la seconde où il aurait une ligne de mire dégagée jusqu’à sa cible qui ne se doutait de rien. Dès que je remontai le point de focalisation des étranges croassements, mon sang se glaça.

Non !

Une fois encore, son étonnement me parvint et je vis le göran lever la tête dans ma direction.

Petit chasseur. Proie.

Le raisonnement implacable de la magie me fit couler des sueurs froides dans le dos. Je dégringolai le versant de mon promontoire pour me placer entre l’Éthéré et le candidat.

Non, c’est terminé. Les candidats ne deviendront pas chasseurs, ce ne sera plus nécessaire d’ici là. Il ne faut plus les chasser.

Son hésitation me poussa à infuser davantage de mes convictions dans le pouvoir.

Bientôt, les Gærs ne chasseront plus les Éthérés et vous n’aurez plus à vous défendre en retour. Les jeunes ne deviendront pas chasseur. Laissez-les.

Le göran darda sa langue d’un air interrogateur plusieurs fois avant que l’écho de son approbation ne me parvînt. Avec un soupir de soulagement, je relâchai la tension qui s’était installée dans tout mon corps.

Enfonce-toi dans les terres, évite les Hommes et tu pourras vivre en paix, en sécurité.

Le reptile d’ombres et de pouvoir ne me parut pas vraiment convaincu, pourtant il obtempéra. Je me tournai alors vers le fourré qui avait été sa cible et avançai droit vers son occupant.

- Sors de là. Vite.

J’avais parlé à voix basse. Le göran parti, j’ignorais de combien de temps je disposais avant le retour d’Alrüs. Je fus surprise de voir trois adolescentes surgir de leur cachette, mais seule la plus jeune m’intéressait.

- Rentrez chez vous. Toi, j’ai deux mots à te dire avant.

L’excitation du moment retombant, je réalisai qu’il s’en était fallu de peu pour que j’arrivasse trop tard et mon ton s’en ressentait bien plus que je ne l’avais souhaité.

- Il faut être complètement stupide pour s’aventurer ainsi sur le territoire des Éthérés...

J’inspirai pour poursuivre mes remontrances quand mon regard se posa sur le panier dans son dos. Alors je me souvins qu’en d’autres temps, je frôlais moi aussi l’inconscience pour quelques châtaignes et champignons. Je chassai aussitôt une nostalgie futile envers une jeune fille qui n’avait jamais été vraiment moi et revins au plus important.

- Tes amies peuvent prendre ce risque, elles peuvent se cacher des Éthérés si elles sont prudentes. Pas toi. Tu as ce qu’il faut pour devenir Gær, ce qui signifie que les Éthérés ressentent ta présence. Vous seriez mortes toutes les trois si je n’étais pas arrivée à temps !

L’adolescente pâlit devant moi, mais elle le fit bien plus à l’évocation de sa particularité qu’au destin auquel je venais de l’arracher. J’inspirai profondément pour trouver un ton plus doux avant de poursuivre.

- Qu’avons-nous là ?

Je me tournai d’un bond vers Alrüs, retenant de justesse un juron. Mon esprit fonctionnait à toute allure en quête d’une excuse pour renvoyer la candidate chez elle avant que mon compagnon ne soupçonnât la vérité. Je n’en eus toutefois pas le temps. Passant sa main par-dessus mon épaule, il ramena sur ma poitrine ma tresse où pulsaient d’un éclat vif les perles achevant les mèches kératineuses mêlées à mes cheveux.

- On se croirait dans les couloirs de Chandeaux... Inutile que je sorte la mienne.

Je vis à son regard que la jeune fille avait saisi ce que j’avais essayé de faire. Elle tenta à son tour sa chance en pointant la direction qu’avait suivie le göran.

- Vous n’allez pas chasser l’Éthéré ?

- Maintenant que Selën t’a trouvée, tu es notre priorité. Nous reviendrons plus tard pour terminer notre mission.

Elle était en vérité achevée, mais je comprenais qu’Alrüs préférât conserver les apparences devant une inconnue. Lui indiquant le poste de garde, le jeune homme laissa la candidate prendre un peu d’avance avant de m’attraper par le bras et de souffler sur un ton nerveux.

- À quoi joues-tu ? Je sais ce que tu espères pour eux, mais tu ne peux pas les laisser se promener inconsciemment, c’est de la folie ! Quoi que tu espères, ils attireront toujours les Éthérés à eux, c’est criminel de ne pas vouloir les mettre en sécurité.

Agacée autant que honteuse, je répliquai sur le même ton.

- J’ai dit au göran de ne plus chasser les candidats !

- Et cela fonctionnera pour tous les Éthérés d’Avëndya à partir de maintenant ?

Je demeurai la bouche ouverte, incapable de répondre. En vérité, j’en doutais. La main d’Alrüs me lâcha pour se poser sur ma tête.

- Tu veux toujours aller trop vite. D’abord, il faut mettre un terme aux chasses dans les deux camps, ensuite nous pourrons nous passer de protéger les candidats. En attendant, sois prudente. Si Toyën apprend ce que tu avais en tête pour cette fille, tu pourras faire une croix sur les sorties et la protection des Éthérés avec elles.

Ce n’était pas de gaieté de cœur, cependant je n’avais d’autre choix que de donner raison à Alrüs, pour le moment.

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