Première ligne

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J’aime le charme paisible des cimetières de campagne. La quiétude des lieux en toutes saisons ravit mon âme solitaire. J’apprécie tout particulièrement l’automne lorsque de pâles traits de lumière percent le voile matinal. Un souffle soulève les feuilles alanguies, les entraîne dans une dernière valse.

J’erre au travers des pierres dressées. J’expire en légers nuages les épitaphes à demi effacées. J’affabule alors le roman des morts qu'elles abritent, d’éphémères fantômes s’agitent sous mes yeux.

Il paraît que je suis asocial. En tout cas, c’est ce que mon psy prétend. Son avis n’a que peu d’importance, les élucubrations d’un réducteur de tête ne m’intéresse guère. J’avais douze ans la première fois que j’ai consulté.

La veille, Charlie et moi étions partis aux bois gauchis finir notre cabane. L’endroit portait bien son nom. Les arbres là-bas, poussaient d’étrange façon. Bien peu s’élançaient droit vers le ciel. Seuls, au centre de ce lacis, quelques chênes défiaient leurs congénères. L’un d’eux accueillait notre construction. Personne ne venait nous déranger. L’accès malaisé garantissait notre tranquillité.

J’étais rentré ce soir-là, hagard, balbutiant une histoire incohérente. Je tremblais, mes yeux cherchaient sans cesse un repère auquel s’accrocher. Mes parents affolés, m’emmenèrent chez le médecin du village qui m’administra un calmant.

Enfin, c’est ce que l’on m’a raconté, car je n’ai, de ces moments, qu’un souvenir flou. Était-ce la veille ou trois jours auparavant, je ne saurais le dire.
Lors des premiers rendez-vous, j’appris qu’il n’y avait jamais eu de Charlie au village, non plus que de “bois gauchis”. Avais-je tout imaginé ? Ou la raison me faisait-elle défaut ?
Nous déménageâmes, à l’école, les autres m’appelaient le fou et les adultes nous méprisaient.
La grande ville nous hébergea avec son indifférence coutumière, le gris convient à ceux qui cherchent l’oubli.

J’eus un autre thérapeute, que je consulte encore aujourd’hui bien que de manière plus ponctuelle.
Et me voila, dix-huit ans plus tard, sur son conseil, à nouveau dans le village de mon enfance.


C’est un matin d’automne comme je les affectionne. Naturellement, je débute mon pèlerinage par le cimetière. Je ne me rappelle pas y être déjà allé. Il est plus grand que je ne m’y attendais, curieux pour un petit village. Je croise une petite vieille devant les grilles de l’entrée. Elle me salue d’un bref hochement de tête et poursuit sa route traînant le poids des années passées. Comme à mon habitude, je déchiffre les inscriptions sur les stèles au hasard de ma promenade. J’entends le gardien ratisser les graviers de l’allée. La stèle suivante se distingue des autres. Un peu plus haute, la pierre noire semble ancienne. Soudain, je reste tétanisé en l’observant. La tête me tourne, je transpire. La gravure représente des arbres déformés excepté celui du milieu qui trône fier et droit. Juste au-dessous, je lis : « Charlie Boigauche 1789 ».

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