Ch4.3 - Apparences trompeuses

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Beaucoup plus tard dans la nuit, Mordret qualifia tentative de défense de sa protégée comme tout à fait pitoyable. Il ne l’entraînait pas pour qu’elle se donne en spectacle avec autant de ridicule.

« Celle qui s’est portée à votre secours s’appelle Charm », précisa-t-il quand Naola eut terminé de bouder à ses remarques acerbes.

Ils étaient installés dans la bibliothèque. L’adolescente soignait ses morsures en grognant et en pestant contre ces abrutis de clients… et son abruti de patron.

« Elle a quel âge ? demanda-t-elle.

— Elle est bien plus âgée que vous. Ne vous fiez pas à son apparence »

Assis dans le fauteuil en face du sien, il leur avait servi deux fonds de whisky. Il profitait des fins de nuit pour tenter d’éduquer le palais de sa jeune employée aux subtilités de cette boisson forte. Cela avait surtout pour effet d’envoyer plus vite l’adolescente au lit.

Contrairement à la grande majorité des sorciers, qui devaient sérieusement abuser pour dépasser leurs limites, Naola ne tenait pas du tout l’alcool.

« Pour que les autres lui obéissent aussi vite, j’imagine qu’elle doit être assez balèze… commenta la fille.

— En effet. »

L’ensemble de l’attaque n’avait pas duré plus de trois minutes. Les cinq créatures avaient cherché à lui donner une leçon, plus qu’à se nourrir sur elle. Ils l’avaient mordue, tous les cinq, au cou, à l’épaule, aux poignets. Au moins, l’objectif initial de mettre fin à leur engueulade était atteint.

Mordret, fidèle à lui-même, n’avait pas daigné venir la tirer de là. C’était une cliente qui avait conclu le repas improvisé de ses confrères. Une vampirette à l’apparence adolescente, rousse à faire de l’ombre au soleil, des taches sur un visage pâle orné de superbes yeux verts. La gamine dégageait une sensualité dérangeante pour son corps à peine pubère.

Il ne lui avait fallu que quelques mots pour faire cesser la curée. Elle avait aidé la sorcière à se relever et lui avait rendu son concentrateur avec un sourire rassurant.

Naola noua son bandage d’un petit sort-gluant et bougea les articulations de ses doigts pour vérifier la bonne circulation de son sang. Elle lança un regard noir à son patron.

« Vous auriez pu venir m’aider, reprocha-t-elle

— Ils ne faisaient que se distraire, vous ne risquiez rien.

— Vous avez déjà essayé de tenir un plateau avec deux trous dans chaque poignet ?

— Non.

— Tss… grogna la jeune fille. »

Elle déplia ses jambes et croisa les bras avant d’ajouter :

« Un peu de soutien, parfois, ça ne serait pas du luxe.

— J’estime vous avoir apporté mon soutien », répondit le vampire en désignant le livre posé sur la table devant elle, à distance de la bouteille d’alcool.

Le manuel traitait de mille et une astuces pour parvenir à se soigner soi-même, rapidement et sans séquelle. La couverture, un peu tapageuse, dans un style très pré cataclysmique, titrait en ancien Franglais : Pour en terminer avec les charlatans qui prétendent vous guérir : optez pour le self-caring.

« Votre soutien vis-à-vis de la clientèle ! » grogna Naola.

Elle se laissa glisser au fond de son siège avec un long soupir. Elle était épuisée et l’idée de rejoindre sa couche commençait à occuper chaque parcelle de ses neurones. Elle se pencha et décida qu’il valait mieux vider la gnole que lui avait servi Mordret au plus vite, comme ça elle aurait une bonne raison d’aller se coucher. Elle l’agaçait quand elle finissait un peu trop pompette.

Son verre à la main, Naola retint sa respiration, fronça le nez et avala quelques gorgées de whisky, qui lui arrachèrent la gorge. Elle composa plusieurs grimaces avant d’émettre un Brr dégoûté.

Le vampire l’observa sans rien dire. Son visage exprimait rarement autre chose que de la neutralité.

« Quelque chose m’intrigue.

— Je vous écoute », répondit la jeune fille en observant le fond de son verre.

Elle avait fait des progrès, elle ne toussait plus. Elle reprit une gorgée.

« Vous discutiez avec Leuthar… En étiez-vous consciente ? »

La gerbe d’alcool qu’elle diffusa devant elle en s’étouffant fut, en soi, une réponse suffisante. Quand elle eut retrouvé sa respiration, Naola écarquilla les yeux et dévisagea le vampire pour tenter de se convaincre d’une plaisanterie.

« Leuthar ? articula-t-elle. Leuthar était là ce soir ? C’est un vampire ?

— Je vous parle de cet après-midi… » soupira Mordret.

Le visage de l’étrange client s’imposa à la mémoire de la jeune fille. Leuthar, c’était donc ce visage. Le leader de l’Ordre. Son créateur, sa figure de proue. Le sorcier le plus puissant de son époque.

« Je m’étonnais de votre naturel à soutenir sa conversation. Me voilà conforté dans…

— Qu’est ce que Leuthar faisait ici, coupa-t-elle d’une voix tremblante.

— Nous faisions commerce. Ça n’est pas la première fois. Ce ne sera pas la dernière.

— Si j’avais su… souffla la jeune femme en se passant la main sur le front. Si j’avais su… »

Elle avala sa salive et se prit le menton. Elle avait discuté, l’air de rien, avec le Maitre de la Fédération. Parler avec l’un des présidents l’aurait moins retournée. En plus d’être tout puissant, l’homme était redoutable. Du moins, elle se l’imaginait redoutable. Un vrai méchant au rire gras et aux expressions sadiques. Il était responsable de tant de morts… Comment pouvait-il encore sourire ?

« Si vous aviez su ? reprit Mordret qui observait ses réactions comme un chercheur décortique le comportement d’une souris de laboratoire.

— Je n’en sais rien ! J’aurais… Je sais pas, bégaya la fille, j’aurais pu essayer de l’empoisonner ? »

Mordret eut un rire franc et elle le dévisagea avec des yeux ronds. En presque deux mois passés là, Naola elle l’avait vu perplexe ou en colère. Elle l’avait vu tenter quelques sourires condescendants… mais le vieux vampire, rieur et franc, c’était une première.

« Vous ? Tenter d’attenter à la vie d’autrui ? Pardonnez-moi, mais vous n’en avez pas l’envergure.

— D’une part, Monsieur, je vous emmerde. Ensuite, ça ne devrait pas paraître comme une insulte, le fait de ne pas vouloir tuer !

— Quand bien même, il est heureux que vous n’ayez pas cherché à mettre en place cet hypothétique projet. Vous en seriez morte. Car le personnage, si agréable soit-il, n’est pas homme à pardonner.

— J’aurais pas pu mettre ça en place ! Je ne savais pas qui c’était. Et arrêtez de dire qu’il est agréable ! s’insurgea la jeune fille.

— Il ne m’a pas semblé que vous preniez déplaisir à vos échanges, pourtant… » avança la créature à mi-voix.

Naola refusa de l’admettre, mais il avait raison. Leuthar, en face d’elle, s’était montré courtois, poli, intéressé et intéressant. Sans savoir qui il était, il l’avait marquée. Elle frissonna.

« Pour votre sécurité, il serait préférable que vous cessiez vos réparations clandestines… », reprit le vampire sans varier son ton.

Naola grimaça et lui lança un regard sombre. Elle comptait se rendre au Boulon plein dès le lendemain après-midi, pour reprendre ses réparations. Elle n’y était retournée que deux fois depuis la rentrée et elle s’en sentait coupable. Ce n’était pourtant pas la reconnaissance quasi inexistante que lui témoignait Héris, la vieille mécamage, qui motivait l’adolescente… Quelque part, la jeune fille se sentait maintenant responsable du bon fonctionnement des mécartifices qu’elle entretenait.

« Est-ce une menace, Monsieur ?

— De ma part, certes pas. Vous faites ce que vous voulez de vos loisirs. Bien que vos façons d’occuper le temps vaquant me laissent souvent perplexe… Mais si Leuthar a abordé le sujet avec vous, c’est qu’il y travaille.

— Il vous a parlé de moi ?

— Il était satisfait de vous savoir inoffensive.

— Qu’est-ce que l’Ordre a prévu de faire aux Mécas des Halles Basses ? » demanda-t-elle avec une sécheresse brute.

Mordret la dévisagea sans répondre et elle jura tout bas en se levant.

À presque six heures du matin, elle était lessivée, mais elle ne pouvait pas rester à dormir quand elle savait que l’Ordre et son Leader suprême prévoyaient de s’en prendre à ces gens. Elle tourna les talons pour sortir avec l’intention de se rendre au Boulon Pleinimmédiatement. Mordret s’interposa.

« Qu’allez-vous faire ? » demanda-t-il.

Il occupait tout le couloir et elle fut contrainte de s’arrêter.

« Prévenir Héris et les autres. Il faut que les mécas se mettent à l’abri. Laissez-moi passer.

— Il est inutile de vous donner cette peine. Votre amie est parfaitement conscience du danger qui plane sur leur communauté. Je ne vous laisserai pas sortir. Pas cette fois.

— Je n’hésiterai pas à faire sauter tout le mur de ma chambre, s’il faut.

— N’abusez pas de ma patience, mademoiselle, grogna le vampire. Et soyez raisonnable.

— Raisonnable ? Ils vont se faire massacrer !

— Vous extrapolez. Vous n’avez aucune idée de ce qui se trame. Vous l’imaginez, mais que comptez-vous dire à vos amis ? Que vous savez que l’Ordre va, un jour, faire quelque chose qui devrait avoir un rapport avec eux ? Ne croyez-vous pas qu’ils soient déjà au courant de cet état de fait ? Ne vous couvrez pas de ridicule une fois de plus. Restez ici.

— Mais vous ? Vous savez, hein, ce qu’ils préparent ? ! s’écria Naola. Vous savez et vous ne faites rien !

— Je ne l’ignore pas.

— Combien il faut pour vous l’acheter, cette info ? » gronda la fille dont les poings se serraient nerveusement le long de son corps.

Le vampire la dévisagea, interloqué, puis rit silencieusement. Il découvrit ses canines d’une expression moqueuse.

« Mademoiselle c’est la façon la plus pitoyable qu’il puisse exister pour amorcer une négociation… Si vraiment ces informations… qui par ailleurs ne vous concernent en rien… intéressaient votre amie Héris, elle connaît fort bien l’adresse de cet établissement et sait ce qu’il faudra payer.

— Combien ? répéta Naola, l’air buté.

— Il n’y a rien que vous puissiez faire pour eux, dans la présente situation. Faites-moi confiance », répondit calmement le vampire.

Ce fut autour de la sorcière de le dévisager. Il lui parlait de confiance. D’une confiance qu’elle devait lui donner. D’un début de confiance mutuelle. Ça la prit au dépourvu.

La jeune fille avala sa salive et baissa les yeux. Elle resta silencieuse un moment. Le temps de desserrer la mâchoire, de réussir à se détendre. Elle sentait toujours la colère pulser contre ses tempes, mais elle fit un effort pour se raisonner. Il devait vraiment tenir à ce qu’elle n’intervienne pas… Peut-être s’inquiétait-il réellement de son sort ?

Elle se raisonna. Oui, elle devait pouvoir lui accorder sa confiance.

« Je ferais mieux d’aller dormir alors, conclut-elle à voix basse.

— Cela ne manquerait pas de raison, en effet. »

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