Ch4.2 - Le client mystère

7 minutes de lecture

La petite serveuse passa une partie de l’après-midi assise derrière le comptoir du bar à feuilleter un livre sur l’aérodynamique des objets volants magiques. Elle avait peu à peu abandonné le format mnémotique pour préférer le papier imprimé. Même s’il nécessitait plus de précautions d’utilisation, elle trouvait plus agréable d’utiliser ce support.

Plongée dans sa lecture, Naola n’entendit pas le client venir s’accouder au comptoir. Il la sortit de son activité d’un discret raclement de gorge. Elle sursauta. L’homme lui adressa une expression rassurante.

« Je vous dérange ? demanda-t-il, poliment.

— Non, non pas du tout. Mais Mordret n’est pas là… » répondit la jeune fille.

Elle rangea son livre et présenta enfin un sourire de bienvenue à son nouvel interlocuteur.

« Je sais, je ne suis pas pressé, je vais l’attendre, précisa l’homme en prenant place sur l’un des tabourets du bar.

— Je vous sers quelque chose à boire ?

— Vos cocktails sont fameux, paraît-il. Je vous fais confiance.

— Très bien », répondit Naola avec une expression joyeuse.

La réputation de ses préparations dépassait la porte du Pub. Ce genre de constatation lui faisait toujours plaisir.

Elle opta pour une boisson qu’elle maîtrisait bien. Un cocktail à base de cactus des goélettes, une variété de plantes marines dont la pulpe pressée produisait un alcool très fort, au goût très fin. Tout en œuvrant sur le mélange, elle détailla son interlocuteur, à la dérobée.

L’homme, d’une quarantaine d’année, ne portait pas de capuche, ce qui, en soi, relevait de l’exceptionnel pour un client de l’après-midi. Son front haut et son menton un peu trop prononcé ne suffisaient pas à donner à son visage un faciès notable. Pourtant il en imposait. Il émanait de lui une prestance surprenante, à tel point que la jeune serveuse éprouvait un léger malaise à évoluer sous son regard. Ses yeux non plus n’avaient rien d’extraordinaire. Bruns foncés très quelconques, mais dans leurs champs de vision, Naola se sentait étrangement observée.

Elle déposa le verre plein d’une composition d’un bel or pâle devant lui.

« Voilà monsieur !

— Merci, c’est parfait. »

Il but et lui adressa un sourire qui métamorphosa son visage. Lorsqu’il étirait ses lèvres, lorsque ses yeux se plissaient et pétillaient, on avait envie de lui faire confiance. On oubliait sa méfiance. Ça n’était pas de la beauté, mais l’homme jouait d’un charme certain et Naola, même deux fois plus jeune, se détendit et lui sourit avec franchise.

Il dut interpréter cela comme une incitation à discuter, car, lorsqu’il eut reposé le verre, quelques gorgées plus tard, il engagea la conversation. Après tout, parler en attendant Mordret ne peut être que plus agréable. Ça la changeait des anonymes renfermés et silencieux sous leur capuche qu’elle accueillait souvent.

« On dit que vous êtes mécartificienne, en plus de faire le service ici ? interrogea-t-il en s’installant, les coudes sur le zinc.

— J’ais dépanné les mécamages du quartier sur leur matos pendant l’été, oui, corrigea la jeune fille. Je m’y connais en hexoplan… un mécartifice, ça n’est pas si différent.

— Vous êtes courageuse… Peu de sorciers acceptent de se mêler aux mécas.

— Vous savez, ici, on croise de tout… J’ai arrêté de faire la différence entre les espèces… » répondit-elle, un peu surprise de la tournure directe qu’il faisait prendre à leur conversation.

Elle s’amusa à ajouter l’une des phrases favorites de son patron de vampire :

« Tant qu’il a de quoi payer, j’accueille tout le monde ici.

— Vous devez en voir de toutes les couleurs, entre vampires et mécamages … commenta l’homme avec un sourire compatissant.

— C’est moins pire que ça en a l’air, rit Naola.

— Les mécamages me rendent triste, soupira l’inconnu. Je vous trouve beaucoup de courage de vous intéresser à eux de cette façon.

— Triste ? questionna Naola sans comprendre.

— Pour être honnête, je préférerais qu’ils n’existent pas », répondit tranquillement l’inconnu en reprenant une gorgée de cocktail.

Naola se crispa.

« Ça n’est jamais très bon de souhaiter ce genre de chose, commenta-t-elle, froidement.

— Je ne vous parle pas de les tuer ! » rit doucement l’homme.

Il lui jeta un regard amusé et précisa son idée :

« À l’origine, les mécas sont des humains qui ont fui leur région pour chercher refuge chez nous… Leurs ancêtres habitaient en Sibérie, ou dans d’autres zones sinistrées… S’ils se mutilent et risquent leur vie au contact de notre magie, ça n’est pas par plaisir. Ils sont désespérés.

— Ouais… Ouais, je sais ça… » souffla Naola.

L’éclat de rire avait désamorcé sa méfiance. Son interlocuteur parlait d’une voix calme, très agréable et la jeune fille n’avait pas l’habitude d’aborder ce genre de sujet. Qu’un sorcier admette que la situation des mécas était désespérée relevait d’une grande lucidité.

« Sans mécartifices, ils ne peuvent pas travailler au milieu des sorciers, énonça la jeune fille, contente de pouvoir apporter des éléments constructifs à la conversation. Mais dès lors qu’ils en ont, ils doivent travailler encore plus pour payer les recharges ou l’entretien… La plupart sont coincés ici, car c’est en ville qu’ils peuvent trouver des sorciers prêts à vendre leur magie pour recharger les prothèses. Ils n’ont pas d’accès au réseau de transfert, alors forcément, ils ne peuvent pas habiter loin d’ici et se déplacer qu’en cas de besoin… »

Son interlocuteur hocha la tête.

« Il devrait être interdit d’implanter de nouveaux mécartifices… Ainsi la population s’éteindrait naturellement, expliqua l’autre après avoir hoché la tête aux explications de la serveuse.

— Peut-être… concéda-t-elle, très prudemment. Mais alors il faudrait des solutions pour qu’ils puissent vivre normalement…

— Il suffit de les envoyer dans les colonies humaines… La congrégation d’Égée, au sud, ou celle de l’Atlantique, à l’ouest. Les humains sont toujours à la recherche de main d’œuvre…

— Vous dites ça comme si c’était simple de déplacer tout un bout de la population ! Les mécas ont leur vie ici ! Ils sont chez eux aussi ! » grogna Naola avec un petit froncement de nez.

Le ton de l’homme avait beau être très sensé, elle peinait à se convaincre du bien-fondé de ses dires.

« Ils se disent chez eux… Stuttgart est une ville Sorcière. La Capitale de la Fédération des Enchanteurs. »

L’homme termina son verre et le tendit à la petite serveuse que cette dernière déclaration laissait songeuse. Il eut un sourire rassurant, qui s’étira vers l’amusé lorsqu’il aperçut Mordret, l’épaule appuyée contre la porte qui menait aux parties de service. Le vampire découvrit le bas de ses canines dans une expression relativement avenante quand Naola posa son regard sur lui.

« Auriez-vous l’amabilité de ne pas trop emplir sa tête déjà fort peu efficace avec vos idées et votre doctrine… », fit la créature d’une voix presque chaleureuse.

Le sorcier descendit de son tabouret et rit à ce qui devait s’apparenter à une plaisanterie.

« Excuse-moi, c’était trop tentant…

— Si vous voulez bien passer au bureau… », répondit Mordret en lui ouvrant la porte de service.

Le client se tourna vers Naola qui les observait l’un après l’autre. Ils avaient l’air de bien se connaître, et, chose vraiment très rare, elle pouvait voir au premier coup d’œil que leur visiteur ne craignait pas Mordret.

Les capuchés, en général, éprouvaient tous différents degrés de malaise, allant de la méfiance à la peur franche en présence du vieux vampire, mais de cet homme-là, elle ne percevait qu’une confiance totale en lui-même. Il devait être fort, pensa-t-elle alors qu’il rejoignait le patron.

« Je vous souhaite une bonne rentrée, mademoiselle Dagda. Le cocktail était à la hauteur de sa réputation, merci ! » conclut-il avant de disparaître dans la pièce d’à côté.

Mordret resta une ou deux secondes à dévisager Naola sans rien dire, visiblement perplexe.

« Quoi ? » demanda-t-elle, l’air agacé.

La créature sourit de toutes ses canines, puis se détourna sans répondre. La jeune fille grogna un moment contre lui, avant de se replonger dans sa lecture. Elle se montra bien plus distraite qu’avant.

La discussion avec l’homme lui avait donné matière à réfléchir. Déjà, elle ne se souvenait pas lui avoir donné son nom de famille, ni même avoir mentionné le fait qu’elle reprenait bientôt les cours… Cela aurait dû l’inquiéter, elle en était consciente, mais elle se rendit compte que, venant de cet étrange personnage, elle ne s’alarmait pas.

Naola passa une nuit agitée. Les vampires se montèrent les uns contre les autres et une bagarre éclata vers deux heures du matin. La jeune femme tenta de la calmer en usant de la poudre de Perlin Parpaing. Un artifice que lui avait donné le barman du Boulon Plein.

Il se présentait sous la forme d’un petit moulin à poivre qu’il fallait tourner énergiquement de dix-huit tours deux tiers. L’artefact générait un nuage d’une fine poussière aux propriétés figeantes. L’établissement se retrouvait alors comme en pause durant quelques instants. Aux serveurs et tenanciers de séparer les belliqueux. Une façon simple de faire valoir son autorité.

Naola le tenta sur les vampires… et cela n’eut strictement aucun effet. Pire, les créatures se vexèrent et reportèrent leur colère sur elle. Ils l’acculèrent dans un coin et se mirent à plusieurs pour l’immobiliser. Elle commit l’erreur de ne pas chercher à se battre et voulut les raisonner.

« Vous n’êtes pas sérieux, grogna-t-elle en reculant.

— Tu nous as pris pour des péquenauds avec ta camelote ? gronda l’un d’entre eux en montrant des dents

— Vous connaissez la règle, je veux pas de bagarre ici, répondit-elle d’une voix forte quoiqu’un peu tremblante.

— Il ne faudrait pas que t’oublies ta place gamine, grogna un autre en se remontant les manches. On te tolère, mais ici, t’es en territoire vampire. Tes règles, ce sont les nôtres. Pas l’inverse. »

Ils ne se montraient pas agressifs en soi, mais la bande donnait l’impression de débuter une chasse amusante et elle avait bien peur de faire figure de proie.

Ils se jetèrent ensemble sur elle. L’essentiel, lorsqu’on se battait contre un vampire, consistait à profiter du moment où il plantait ses crocs pour l’abattre. Elle l’avait lu dans l’un des livres de son patron. Un ouvrage intitulé sobrement Vampires. Le manuscrit traitait de l’indispensable à savoir sur ses créatures. En voyant ses clients foncer sur elle, crocs découverts, Naola ne s’attendait pas à repenser si précisément à la vieille couverture de cuir.

La sorcière se secoua la tête et leva son arme pour se défendre. Elle repoussa l’une des créatures, mais un autre lui mordit violemment la main, arrachant son gant et son concentrateur. Elle l’insulta et tenta de l’assommeur d’un sort. Sans artefact et dans la panique qui avait fini par la gagner, Naola ne parvint même pas à déclencher le maléfice. Elle cria de dépit, puis de douleur lorsque les canines de son agresseur se plantèrent dans son épaule.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Défi
Rathvry
Angéline et Sébastien s'aiment depuis maintenant plusieurs années et vivent cette passion par l'intermédiaire de facebook. Néanmoins, Angéline semble avoir des doutes...
Comment Sébastien va-t-il faire face à l'affliction qui semble la saisir ?
1
1
0
3
Denis Boclaci


Une journée de plus dans le froid a survivre du mieux que je peux. J’ai vécus le début des enfers, j’ai eu énormément de chance d’êtres encore en vie. Mais il est vrai que la vie d’avant me manque. Je sais pas a quoi me servira ce journal mais j’ai besoin de soulagés ma conscience.
Je voyage seul depuis longtemps, enfin je devrai plutôt dire depuis le début. Cette ère glacier était arriver si rapidement que personne n’étais prêt a ça. Les infos nous donnèrent très peu de détaille la seul choses qui étais en commun, c’était que même les scientifique ne savait pas comment cela était arriver, c’était il y a presque 10 ans. Aujourd’hui la vie glaciale n’est pas simple tout les jours. Tu dois te demander « Mais comment a-t-il fait pour survivre aussi longtemps ? », c’est simple, la chasse et l’espoir. La chasse pour vivre, l’espoir pour survivre.
J'ai oublier de me présenter, je m'appelle ....... et je veux revoir le monde d'avant.
J'écris ces ligne a la lueur des derniers rayons de soleil, près de mon feu mourant comme l'immeuble effondré dans lequel je suis. La nourriture commence a manquer, je dois repartir chasser. tant de chose a faire, mais je les laisse pour demain.
0
0
0
1
Défi
zangor


Ce film n’en finit plus. Marie n’arrête pas de se tortiller sur son siège et de souffler. D’ailleurs on doit pas être les seuls à s’ennuyer, voilà plusieurs couples qui quittent la salle. Curieux pour un film qui cartonne au box office. Ca m’apprendra à croire les critiques.
Tiens, mon Iphone qui buzze. A cette heure ci ? J’aurais dû le couper. Mais qui peut m’envoyer un SMS à 23 heures.
« papa t où ? »
« Cinema pourquoi ? Tu fêtes anniversaire avec ton frère ?»
« T au courant pour l’attentat au Bataclan ? »
« Non 2 heures que je me fais suer sur ce James Bond. Où est ton frère ? «
« Au Bataclan. »
1
1
0
0

Vous aimez lire cestdoncvrai ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0