Chapitre 2 : Danse macabre (2/2)

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— Qui es-tu, vagabond ? demanda le responsable du sacrifice.

Saren, calmement, s’empara de son épée et se redressa. Quand il fut debout, les soldats avancèrent leurs armes, bloquant tout mouvement éventuel de sa part.

— Réponds à la question ! exigea le prêtre.

Sa voix montant vers l’aigu trahissait une certaine frayeur. Autour du saule blanc, les feux follets dansaient toujours, impatients d’être assez forts pour dévorer la première âme qui passerait à leur portée.

— Et vous ? s’enquit Saren en cherchant le regard de l’homme. Vous osez souiller ces lieux sacrés par vos pratiques barbares. Les Divines ne vous…

— Les Divines ? répéta le prêtre en riant. Je ne suis pas leur esclave ! Je sers une déesse plus puissante, plus légitime !

— Laquelle ?

— Une déesse que vous, peuples d’Ebôran, avez oublié depuis des siècles. Mais tu n’as pas répondu à ma question, vagabond ! Qui es-tu ?

La pression des lances sur les habits de Saren s’accentua. Le jeune homme essayait tant bien que mal de garder son calme. Il savait qu’avec le Pouvoir, il les surpassait aisément. Mais prendre le risque de s’en servir, alors que la ville de Sjena se trouvait par-delà le bras de mer, cela relevait de la folie. Saren connaissait l’emplacement des différentes places fortes impériales, et cette cité en faisait partie. Avec une forteresse réputée imprenable et une académie dédiée à la formation des officiers de l’armée, il ne doutait pas que l’Empereur y eût placé un Manipulateur pour protéger les lieux. Enfin, s’il lui en restait un, étant donné que les affrontements entre les survivants de l’Ordre et les Impériaux avaient continué après la guerre.

— Qui es-tu ? répéta encore le prêtre.

— Saren d’Erdan.

— Et tu voyages seul ?

— Oui.

— Quel homme serait assez fou pour oser s’aventurer seul dans ces contrées hostiles ?

— Un homme qui n’a rien à perdre.

— Effectivement. Tuez-le !

Saren sourit. Il s’attendait à ce que l’ordre vienne, tôt ou tard. Prompt, il plia les genoux, ce qui lui permit d’éviter les lances qui s’entrechoquèrent ensemble dans une pluie d’étincelles. Et tandis que les soldats essayaient de débloquer leurs armes, Saren donna un coup horizontal en pivotant sur lui-même, fauchant leurs genoux au-dessus des grèves qui couvraient leurs tibias. Les gardes hurlèrent et tombèrent au sol, grimaçant de douleur.

Le jeune homme, satisfait, se redressa et exécuta un moulinet du poignet avec son glaive.

— Tu te bats drôlement bien, siffla le prêtre, contrarié. Pour un simple vagabond…

— Libérez ces prisonniers, exigea Saren, ou vous connaîtrez tous le même sort qu’eux.

— Quel esprit chevaleresque, se moqua l’homme drapé de noir. Tu vas…

Au même moment, un autre fidèle arriva en courant. Il trébucha contre une pierre dissimulée dans la neige et tomba en avant face au prêtre. Quand il se redressa précipitamment, sa capuche se rejeta en arrière, dévoilant le visage d’un adolescent.

— Maître Aemyx ! Des cavaliers de l’Empire approchent !

— Combien ?

— Une vingtaine, je crois !

Le dénommé Aemyx grogna. Il tourna la tête vers Saren.

— Toi ! Aide-nous !

— Hors de question.

Le prêtre marcha jusqu’à la femme survivante et plaça sa dague sur sa nuque en lui tirant les cheveux en arrière.

— Aide-nous… ou je la tue !

« Cette ordure mériterait une bonne leçon ! grogna le Golem des Abysses dans les pensées de Saren, énervé. Utilise le Pouvoir, Saren, et tant pis si l’Empire nous repère ! Je ne peux pas rester sans agir ! »

Comme le Manipulateur demeurait stoïque, Aemyx appuya sa dague sur la gorge de la jeune femme, qui gémit et ferma les yeux. Cette fois, Saren serra les poings. Le Golem avait raison : cette pourriture devait être punie !

Subtilement, il se glissa dans le Pouvoir et utilisa son talent de répulsion. Il dressa la main vers Aemyx, qui fut projeté en arrière dans les airs. Puis, Saren sauta en s’aidant du Pouvoir et atterrit à la hauteur du prêtre. Il mit son pied gauche sur la poitrine de son ennemi et pointa le bout de sa lame vers ses yeux.

— Alors comme ça, tu es un être capable de dompter le Pouvoir…, cracha le prêtre. Es-tu un simple sorcier ou un Manipulateur ? Peu importe, après tout : l’Empire nous remerciera pour ta capture…

— Encore faut-il réussir à me capturer.

Aemyx ricana. Puis, son ricanement se transforma en un véritable rire glacial, sans joie. Un rire qui résonna dans la pièce, plongeant les lieux dans une ambiance hostile. Saren se crispa sur le manche de son glaive, perturbé : devait-il lui ôter la vie ou l’épargner ? Il était désarmé, sans défense… mais représentait par sa folie une menace non négligeable. Et il ne pouvait agir seul : son culte devait compter d’autres fidèles, par-delà les landes désolées d’Ebôran.

Saren leva son épée, prêt à frapper, étonné de n’obtenir aucune réaction des autres fidèles. Ceux-ci observaient. Ils n’avaient pas bougé.

Rapidement, il les sonda avec le Pouvoir. Ce qu’il sentit le fit frémir : ces personnes autour de l’arbre… n’étaient pas humaines.

« Qu’est-ce qu’ils sont ? Je ressens une aura glaciale et ténébreuse… »

« Je perçois en eux l’énergie qui enveloppait jadis les Damori… mais ce peuple a été exterminé il y a deux mille ans. »

Saren grimaça à l’entente de ce nom : son maître Servan lui avait longuement parlé des plus importants conflits qui secouèrent l’Ebôran, dont celui qui concernait les Damori. Cette espèce belliqueuse, originaire des terres septentrionales et sauvages de Varkheïn, avait migré vers le sud en massacrant tout ce qu’elle rencontrait. Pour les contrer, les Manipulateurs de l’époque s’étaient unis sous une seule bannière. Bien plus tard, cette union donna naissance à l’Ordre du Dragon. Saren réfutait l’hypothèse d’un retour des Damori.

Il se tourna vers Aemyx.

— Qui sont-ils ?

— Des élus, envoyés par la Toute-Puissante déesse de l’Hiver.

— Nous n’avons pas de déesse de l’Hiver…

— Crois-tu ?

Saren fouillait dans sa mémoire à la recherche des leçons de Servan sur les religions. Il se souvenait qu’en Ebôran, des deux côtés de l’immense Fleuve-Monde, les Neuf Divines, filles du Père Créateur, étaient vénérées. Mais aucune des Neuf ne possédait l’attribut de l’hiver. Il devait alors chercher plus loin, soit à Varkheïn, soit sur cet archipel de l’est. Dans l’Empire du Nord, ou Empire Sombre – les deux autres noms donnés à Varkheïn – un dieu unique constituait l’ensemble des croyances. Alors… ces fidèles venaient-ils de ce royaume fougueux, à la population honorant d’autres divinités ? Saren ne savait presque rien de ce peuple, comme si les connaissances sur ce dernier avaient été volontairement effacées.

Le Manipulateur abaissa son épée, sans blesser le prêtre. Il plaça le bout de la lame sur le torse de l’homme, indécis. Avant qu’il ne puisse réagir, Aemyx s’empara de l’épée de Saren et s’empala de lui-même sur la lame aiguisée.

— Non ! cria Saren, horrifié.

Sa capuche tomba, dévoilant le visage d’un homme brun d’une cinquantaine d’années. Un sourire malsain étirait ses lèvres. Il se moquait de Saren ; il se moquait de la Mort elle-même. Du sang coula de la commissure de ses lèvres. Il gargouilla quelques paroles incompréhensibles avant de se laisser glisser en arrière, dans la neige. Saren sentit la vie quitter son corps. Aussitôt, les feux-follets disparurent et les autres fidèles tombèrent au sol.

Le Manipulateur retira son épée du corps d’Aemyx dans un geste rageur et se retourna. Des fidèles drapés de noir, il ne restait que leurs capes. Leurs corps, eux, s’étaient volatilisés. Son regard se posa sur les deux prisonniers, qui l’observaient avec gratitude. Il s’approcha d’eux et les libéra de leurs liens, avant de leur ordonner de partir. Ils voulurent le remercier, mais Saren les repoussa sans modération.

Une fois seul, le Golem l’informa de l’arrivée imminente des cavaliers de l’Empire. Saren se hâta de trouver une cachette, car il était curieux d’entendre ce qu’ils allaient dire. Il nettoya sa lame et la remit au fourreau dans un geste sec. Puis, il se dissimula derrière un mur à moitié effondré où un pin commençait à pousser entre les failles.

Des bruits de cliquetis indiquèrent bientôt la présence des Impériaux.

— Quelle est cette boucherie ? gronda le premier d’une voix grave.

— Encore un de ces rituels, capitaine. Ils pullulent dans le nord, ces derniers temps.

— Ecrivez un rapport détaillé et envoyez-le au Gouverneur de Vaulment. Ces petites sectes se croient tout permis : elles n’ont pas encore compris que rien ne peut nous résister.

— Il est temps que l’Empereur réagisse.

— L’Empereur ? ricana le capitaine. Il ne quittera pas la capitale. Il y est trop bien, là-bas. Non, il va demander à ses Acolytes Pourpres d’intervenir. Après tout, il les forme dans ce but-là. Ils sont spécialistes dans les affaires à caractère mystique.

— Pourquoi ne pas demander de l’aide à cette femme ? proposa un soldat. On raconte qu’elle a été formée par l’Empereur, elle connait bien ce genre de problèmes !

Saren entendit un homme cracher par terre :

— Tu sais bien autant que moi qu’elle n’en fait qu’à sa tête ! De plus, au cas où tu l’ignorerais, l’Empereur a renié ses services ! Nous serions au-dessus de nos lois et cela, nous ne pouvons pas nous le permettre ! Que ferions-nous, si l’Empereur envoie un Manipulateur pour nous botter les fesses ?

Saren, piqué par la curiosité, décida de sonder leurs esprits avec le Pouvoir. Il s’incrusta dans celui du capitaine. Là, il perçut sa peur, immense, à l’idée d’être face à un Manipulateur. Il vit plusieurs ombres qui dansaient dans sa tête. Il en dénombra trois. Saren sentit son estomac se nouer : l’Empire possédait donc plusieurs Manipulateurs.

En continuant de fouiller, il vit surgir le visage d’une femme à la longue chevelure noire. Il parlait de cette personne, soi-disant formée par l’Empereur. Saren aperçut de la neige et la mer déchaînée autour d’elle.

« Je sens un début de plan s’incruster dans ta tête, et il ne me plait pas. »

« Ah ? »

« Tu veux trouver cette femme. »

« Si elle connait ce culte, elle pourra peut-être m’en dire plus. »

« Tu es bien naïf : elle travaille pour l’Empire. »

« Si Stelix l’a reniée, elle se cherche peut-être d’autres objectifs. Je sais que tu n’approuves pas mon plan, mais il a au moins le privilège de me donner un but à poursuivre. »

« Oui. Et cela ne te fera pas de mal. »

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