Chapitre 2 : Danse macabre (1/2)

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« Le culte des Neuf Divines est la religion officielle dans les royaumes d’Ebôran. Malgré la domination actuelle de l’Empire, les habitants ont conservé cette religion. Cela est sûrement dû aux siècles de lutte contre différentes sectes, venant parfois de très loin. Les guerres de religion ont marqué notre Histoire, et j’espère qu’elles appartiennent au passé. »

Journal de bord de l’érudit Alec Caelienus, membre du 4ème Cercle des Sages.


— Des… cavaliers ? répéta Saren. L’Empire ?

« Je ne distingue aucun blason. »

Saren grogna, jura, et se détacha de sa contemplation pour aller observer l’autre côté de la tour, celui qui donnait plein est. Là, l’immense Forêt Noire s’étendait à perte de vue, jusqu’aux pieds de hautes montagnes qui dessinaient l’horizon lointain, telles des masses sombres d’une peinture en arrière-plan. La canopée d’émeraude, engoncée dans son manteau d’hiver, conservait pour elle ses nombreux mystères. Pourtant, un murmure montait du nord, comme une menace drapée de ténèbres. Saren, attentif, guettait les changements annonciateurs d’un groupe de cavaliers. Pour cela, il n’utilisait pas le Pouvoir, non. Il préférait se souvenir de ses leçons de chasse, données par son frère aîné avant son entrée dans l’Ordre du Dragon.

Des oiseaux s’envolèrent précipitamment, comme dérangés par une arrivée impromptue. Le Manipulateur tourna son regard dans leur direction et, quelques instants plus tard, il les vit.

Les cavaliers galopaient, deux par deux, sur l’unique route dégagée du littoral, qui reliait la forteresse au village le plus proche, situé à une journée de cheval au sud. Ils portaient des capes noires qui masquaient intégralement leur corps. Comme annoncé par le Golem des Abysses, ils n’arboraient aucun motif, ne brandissaient aucun étendard.

« Ils ressemblent à ceux que j’ai vus dans la vision offerte par le saule », commenta Saren.

« Oui, c’est aussi ce que je pense. Il se trame quelque chose d’étrange, en ces lieux. Quelque chose qui suscite ma curiosité. Nous avons encore le temps de fuir, mais je préférerai connaître leurs intentions. »

« Moi aussi. »

Frappé par une idée, Saren dévala les marches trois par trois et, une fois en bas, entreprit de grimper sur le toit à l’aide de racines qui s’entortillaient autour de la pierre. Parvenu en haut, le jeune homme s’équilibra en étendant les bras et marcha précautionneusement, veillant à ne pas poser le pied sur une partie trop fragile de l’édifice. Il pourrait utiliser le Pouvoir pour se guider et ainsi éviter une chute, mais en ces heures sombres, il valait mieux pour chaque Manipulateur ennemi de l’Empire d’éviter ce genre de manœuvre.

Après quelques minutes de prospection, Saren dénicha un endroit parfait pour ses plans. Il s’y allongea en prenant moult retenues et rampa en avant pour s’offrir une vue plongeante sur la cour carrée où se trouvait le saule blanc. Pour se dissimuler, il rassembla de la neige et en fit un petit tas devant lui.

« Ils arrivent, l’informa son Spectre. Ils sont huit, comme dans la vision. »

Saren tira son glaive hors de son fourreau et la posa dans la poudreuse devant lui. Même s’il ne projetait pas de s’en servir, il préférait jouer la carte de la prudence.

« Dis-moi s’ils repèrent Ouragan. »

Même s’il pensait que son cheval était caché dans un lieu où ils n’iraient pas, Saren interviendrait en cas de problème. Son destrier portait son bien le plus précieux : une deuxième épée, qu’il ne vendrait pour rien au monde.

Des bruits de pas résonnèrent dans la forteresse, ainsi que plusieurs voix. Un chant s’élevait dans la cour. Les huit fidèles drapés de noir encerclèrent l’arbre et continuèrent de fredonner leur air, de plus en plus répétitif. Ils s’exprimaient d’une même voix, comme s’ils ne formaient qu’un seul être. Le son de leurs cordes vocales couvrit d’autres bruits, que Saren parvint à identifier une seconde avant qu’il n’entrât dans son champ de vision : des cliquetis d’armure et des chaînes qui maintenaient des prisonniers. Trois personnes, deux femmes et un homme, étaient ainsi ligotés. Des vêtements sales, déchirés et légers couvraient leur peau ; ils grelottaient et lançaient des regards hagards autour d’eux, ne comprenant pas ce qu’il se tramait. Aucune peur ne passait dans leurs yeux. Soit ils avaient trop froids pour être effrayés, soit ils étaient drogués.

Saren grogna : quelle secte horrible commettait ce genre de forfait ? Il savait que depuis la disparition de l’Ordre du Dragon, des organisations religieuses jadis interdites renaissaient un peu partout en Ebôran, jouissant de la situation instable provoquée par la guerre. L’Empire fermait les yeux sur ces pratiques parfois barbares. Volontairement ou non ? Saren ne pouvait répondre à cette question.

Les soldats, qui eux aussi ne portaient aucun blason, agenouillèrent les captifs devant le tronc blanc du saule. L’un des huit vêtus de noir brisa le cercle et s’avança. Au moment où il quitta ses semblables, le chant mourut sur une note grave.

— Mes frères, mes sœurs, les ténèbres grandissent, jour après jour. Les ténèbres appellent le sang. L’heure est proche : notre déesse va nous rejoindre. Nous nous devons de l’honorer.

C’était un homme qui parlait. Il poursuivit son homélie dans un dialecte inconnu aux oreilles de Saren, qui grogna. Son Spectre l’informa qu’il s’agissait d’un mélange entre l’ancien ébôranien et la langue parlée sur l’archipel volcanique, à l’est. Pas d’elfique, ni d’Impérial.

« Ils ne viennent pas d’ici…, comprit Saren. J’aimerais savoir ce quelle déesse ils parlent. »

« Introduis-toi dans leurs pensées. Tu maîtrises ce don, il me semble. »

« Oui, mais je n’ose pas : je n’ai pas envie qu’un Manipulateur ennemi sente ma présence et ne vienne ici. »

« Utiliser cette capacité ne nécessite pas assez de Pouvoir pour être repérable. »

L’homme tira un poignard à la lame claire de l’une de ses manches. Il fit signe aux soldats de lui amener le premier prisonnier – l’une des deux femmes. Ceux-ci se saisirent brutalement de ses bras et la traînèrent sans ménagement jusqu’au tronc. Là, l’homme drapé de noir – sûrement un prêtre – posa sa main sur la tête de la femme, qui laissa échapper un hoquet d’horreur.

— Qu’allez-vous… me faire ? demanda-t-elle d’une voix paniquée. Je vous en prie, laissez-moi partir ! J’ai trois enfants, je…

Le prêtre ne l’écouta pas :

— Puissante et indomptable Glace, déesse de l’hiver, reçoit ce sacrifice en ton honneur.

Sans plus de cérémonie, il trancha la gorge de la femme. Saren, écœuré, détourna les yeux. Il avait déjà côtoyé la mort, pendant la guerre, mais ôter la vie sans aucune raison valable le répugnait, le révoltait. Ses membres tremblèrent. La colère se répandit en lui, tel du poison. Qui pouvait pratiquer de telles atrocités ? Qui osait faire cela ?

Quand il reporta son attention sur le prêtre, celui-ci recueillait le sang de la défunte dans un petit bol en bois. Puis, tout en psalmodiant, il passa devant chaque personne vêtue de noir pour les oindre du liquide corporel. Il en prenait une goutte sur son pouce, qu’il faisait lécher à chaque fidèle. Saren le vit tracer un étrange motif sur le front de ses camarades. Un cercle avec trois pics inscrits à l’intérieur.

Le prêtre revint vers l’arbre, éleva le bol au-dessus de sa tête, prononça des mots inconnus et but le liquide d’une traite. Saren grimaça et se passa la langue sur les lèvres : le goût du sang faisait remonter de trop mauvais souvenirs.

« Du temps de l’Ordre, ce genre de secte n’existait pas ! », clama-t-il en pensées.

« Détrompe-toi, Saren : elles étaient bel et bien là, cachées, tapies dans les ténèbres les plus obscures. Mais elles étaient là. Loin de notre zone d’influence. »

« Je ne supporterai pas de voir un deuxième sacrifice… », marmonna le jeune homme.

« Moi non plus. »

Quand le prêtre reposa le bol, les autres fidèles vêtus de noir entamèrent une danse macabre. Ils tournoyaient et virevoltaient comme des fous autour du corps de la pauvre femme, tout en poussant des cris aigus. Ils se mouvaient avec grâce, même si certains gestes restaient grossiers voire burlesques. Saren assistait à un bien sinistre spectacle. Il ne trouva pas d’adjectifs assez pertinents pour le qualifier.

Son œil glissa vers les deux autres prisonniers. Repliés sur eux-mêmes, ils grelottaient, sûrement de froid et de peur. Tête baissée, ils attendaient leur heure, sans espoir.

Soudain, Saren sentit un frémissement familier. Le Pouvoir réagissait aux incantations prononcées par le prêtre. Le Manipulateur reporta son attention sur ce dernier. Des feux-follets de belle taille apparaissaient autour de lui, indiquant la présence d’un Spectre sur le point de se matérialiser. Quelle personne en ces terres était assez puissante pour accomplir cela ? Seuls les Manipulateurs parvenaient à le faire, en déployant une énorme quantité de Pouvoir.

« Que manigance-t-il, ce pauvre fou ? » souffla Saren.

« Je l’ignore, mais je n’aime pas la façon dont le Pouvoir se rebiffe ! Tu dois faire quelque chose pour l’empêcher d’accomplir son rituel ! »

Saren se crispa : il détestait se battre. Il ne se lançait dans un combat que s’il ne voyait aucune autre solution. C’était pour cette raison que son premier maître, Servan, l’appréciait. Il voyait en lui un Manipulateur sage et réfléchi, contrairement à la plupart des jeunes formés en même temps que lui.

Le jeune homme commença à remuer pour faire machine arrière, quand son pied droit se prit dans une tuile fragile. Avant qu’il ne pût réagir, le toit craqua et Saren tomba brutalement de plusieurs mètres. Il percuta un soldat, qui termina écrasé sous le poids combiné de la neige, des matériaux et du Manipulateur.

La violence de l’atterrissage sonna quelque peu Saren, qui posa une main sur sa tête endolorie. Il grimaça en sentant la nausée l’envahir. Quand il rouvrit les yeux, quatre lances aiguisées étaient pointées sur lui, et tous les hommes drapés de noir le fixaient avec malveillance. Bien qu’il ne pût distinguer leurs iris, il percevait leur hostilité dans les tréfonds de leurs âmes.

— Qui es-tu, vagabond ? demanda le responsable du sacrifice.

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