Chapitre I : Vestiges du passé (1/2)

10 minutes de lecture

« Les Manipulateurs.

Légendes parmi les légendes. Leur seul nom suffit à provoquer chez les habitants d’Ebôran les valeurs les plus nobles : respect, honneur, savoir et pouvoir. Les bardes et les poètes chantent leurs louanges depuis des temps immémoriaux.

Mais nous sommes plus que des légendes. Nous sommes les gardiens de la paix. Si un jour notre Ordre disparait, alors le monde sombrera dans la guerre et le chaos. »

Extrait du journal de bord de Servan Balerion, Chevalier de l’Ordre du Dragon.

Le jeune garçon courait à en perdre haleine, suivi par un groupe d’enfants paniqués. Autour de lui, les couloirs du Temple tremblaient et menaçaient de s’effondrer. Ils n’avaient plus le temps : ils devaient atteindre le souterrain qui les ferait passer sous la montagne et sortir dans une vallée, en sécurité.

— Saren ! Aelys est tombée !

Le garçon se retourna et accourut auprès de la fillette, qui venait de se prendre un bloc de pierres sur la jambe droite. Quand il s’accroupit auprès d’elle pour la rassurer, elle pleurait et hurlait de douleur. La roche avait dû lui fracturer un os.

Saren posa sa main sur l’épaule de la jeune Aelys, huit ans, et l’apaisa en invoquant le Pouvoir. Il maîtrisait depuis peu les bases d’un nouveau don, qui lui permettait d’atténuer une douleur physique. Un talent rare et précieux, salué par son maître lorsqu’il l’avait découvert.

— Calme-toi…, murmura-t-il.

— Saren, je sens une présence proche dans le Pouvoir, l’informa un autre Initié sur sa gauche.

L’intéressé se releva et s’ouvrit au Pouvoir pour sonder les environs. Ce qu’il sentit le fit vaciller. Il dût se tenir à son ami pour ne pas tomber.

Une immense puissance ténébreuse et orageuse était à l’œuvre dans le Temple. Une puissance comme jamais il n’en avait ressenti. Il reconnut celle de Stelix puis celle de Rohan, qui chancelait et faiblissait.

« Notre maître est en train de perdre, » comprit-il avec effroi.

« Oui, mais ne baisse pas les bras. Continue ta mission avec honneur. C’est ce qu’il aurait voulu », lui répondit la voix chaleureuse de l’Ondin de Saphir, son Spectre, dans ses pensées.

« Oui, mais s’il vient ici, nous sommes morts ! »

« Reste concentré sur ta mission. Ne pense pas à l’échec. »

Une peur sans nom se saisit de chaque membre de Saren. Il tremblait. L’Initié sur sa gauche lui adressa un regard réconfortant. Et il avait raison de le faire.

Saren était le seul Manipulateur au rang d’Apprenti, parmi tous les enfants qui, eux, n’étaient que des Initiés. Il se devait de les guider.

Il ordonna à l’un des Initiés de pousser la roche qui retenait Aelys à l’aide de son souffle de vent et se saisit de la fillette, qu’il plaça sur son dos. Il continua son chemin, suivi par le groupe d’Initiés.

Saren n’avait pas fait dix pas qu’il ressentit un énorme malaise dans le Pouvoir.

Il s’immobilisa, comme s’il fut frappé lui-même. Il sentait un reflux, comme si une énorme quantité de Pouvoir venait de disparaître.

— Non…, murmura-t-il.

— Que se passe-t-il ?

Ses yeux s’embuèrent de larmes.

Rohan… leur protecteur… son maître… venait de mourir.

Saren ouvrit les yeux et se redressa sur ses coudes. Il se calma en constatant que ce n’était qu’un cauchemar mais se prit la tête entre les mains, perturbé. Il ralentit sa respiration et apaisa les battements de son cœur, qui tambourinait fort dans sa poitrine.

Ce souvenir, qui remontait à dix-neuf ans, marquait le début de la Guerre des Deux Empires.

Dix-neuf ans que son maître, le Manipulateur Rohan, était mort.

Et deux ans plus tard, lors de la Bataille de Dâr’Calite par laquelle s’acheva cette guerre, l’Ordre du Dragon, une confrérie millénaire chargée de préserver la paix, avait été anéantie.

Dix-sept ans après ces sombres événements, et après le Grand Fléau, ce souvenir le hantait encore, car il apparaissait régulièrement dans ses rêves. Cela le forçait parfois à s’abstenir de dormir.

Il s’adressa à son Spectre :

« Je ne comprends pas, Golem des Abysses… Pourquoi ce souvenir reste encré en moi, après tout ce temps ? Rohan n’a été mon maître que pendant six mois. »

« Tu étais très attaché à lui, et lui à toi, répondit la voix grave du Spectre. Tu as tissé avec lui bien plus de liens qu’avec aucun autre Manipulateur, pas même ton premier mentor. Le Pouvoir est très sensible aux relations qui peuvent se construire entre deux personnes, surtout si celles-ci sont réceptives à cette énergie présente partout autour de nous. »

« Le Pouvoir… se moque de moi. »

Saren se releva en grognant, enfila sa cape doublée de laine et rehaussée d’une peau de loup et quitta sa tente pour aller humer l’air froid de la forêt.

Le Pouvoir.

Cette énergie invisible, pourtant présente partout, dans chaque objet, chaque être vivant. Des hauteurs vertigineuses du ciel aux profondeurs abyssales ; des déserts du sud aux plaines gelées du nord ; des rives salées de l’ouest aux côtes balayées de tempêtes à l’est.

Une énergie puissante et redoutable, pour les individus capables de la percevoir et de s’en servir : les Manipulateurs. Des guerriers-chamans qui combattaient aux côtés de créatures fantomatiques créées par le Pouvoir lui-même : les Spectres.

Hélas, depuis dix-sept ans, le Pouvoir était instable et les Manipulateurs devenaient de moins en moins nombreux. Quant aux Spectres, soit ils redevenaient sauvages, soit ils sombraient dans la folie.

Saren le voyait à chacune de ses méditations, quand il accédait à cet univers sombre et singulier.

Un craquement dans les ténèbres des buissons éveilla les sens du Manipulateur. Il dégaina son épée et s’approcha des conifères couverts de neige. Avec la pointe de sa lame, il inspecta la végétation, sans rien dénicher.

Saren rangea son arme dans son fourreau et retourna auprès de son cheval. Celui-ci l’observait d’un œil attentif, dans l’espoir de recevoir de la nourriture ou une caresse. Il frappa le sol de son sabot quand son cavalier lui flatta l’encolure.

— Non, mon gros : tu n’auras pas de nouvelles pommes.

L’équidé renâcla, contrarié. Il fouetta l’air de sa queue et baissa la tête pour esquiver la main de son propriétaire. Saren esquissa un sourire affectueux destiné à son fidèle destrier puis s’en retourna ranger ses affaires. Il plia les genoux et enroula sa couverture en laine, qui jonchait de la neige tassée de son campement. Le voyageur se pencha en avant pour ficeler son paquetage, qu’il amena ensuite sur le dos de son cheval. Il le plaça en veillant à ne pas déplacer un autre paquet, long, fin, couvert d’un tissu noir, placé le long du flanc gauche de sa monture.

Une fois paré, Saren enfourcha son étalon et embrassa du regard la sylve qui se dressait tout autour de lui, ancienne et occulte. Quelques rapaces nocturnes hululaient dans les profondeurs de la canopée, dissimulés dans les ténèbres.

Le Manipulateur bifurqua plein Ouest. Il se dirigeait vers la forteresse de Darham, un avant-poste militaire utilisé jadis par l’Ordre du Dragon. Il s’attendait à trouver des ruines, aussi voyageait-il sans but précis. Chaque jour se succédait, identique au précédent. Saren errait sur les terres impériales, comme une ombre reniée de tous.

Dans les provinces du sud, murmurer le mot « Manipulateur » suffisait à s’attirer des ennuis. Les soldats de l’Empire contrôlaient d’une main de fer les anciennes capitales des Royaumes Unis d’Ebôran. Ils appliquaient leurs lois sans réfléchir, sans pitié. Saren ignorait de ce qu’il advenait des personnes sensibles au Pouvoir, dans ces régions méridionales. Il préférait les éviter autant que possible, en parcourant les contrées du nord. Ici, les habitants demeuraient moins hostiles à l’éventuelle présence de survivants de l’Ordre du Dragon.

Saren venait de cette confrérie légendaire, qui formait les meilleurs guerriers d’Ebôran.

Autrefois admirés, loués et respectés, ils n’inspiraient aujourd’hui plus que crainte, haine et peur. Les Manipulateurs appartenaient au passé, clamaient haut et fort les dirigeants de l’Empire, sans savoir que leur Empereur lui-même en était un.

Le jeune homme s’ébroua mentalement, chassant ces pensées pessimistes.

Tandis que son étalon progressait péniblement dans la neige épaisse entre les troncs noirs, il se pencha sur la droite et attrapa une petite bourse en cuir. Il l’ouvrit et versa son contenu dans la paume de sa main gauche. Une pièce d’argent et trois de bronze tombèrent sur son gant.

Saren soupira : ses maigres économies s’épuisaient, depuis sa dernière mission. Détruire les Spectres fous qui ravageaient les villages était sa seule occupation, sa seule raison de vivre. Les habitants le payaient grassement pour ce service qu’ils ne pouvaient réaliser eux-mêmes. Enfin, aussi grassement que leurs moyens le leur permettaient. Les royaumes du nord d’Ebôran avaient toujours été les plus pauvres, même du temps de l’âge d’or permis par l’Ordre. S’il désirait plus d’argent, Saren devait migrer vers le sud, où il s’exposait à des pièges, des complots ou d’autres fourberies pour le livrer à l’Empire.

Le Manipulateur rangea sa monnaie dans sa bourse et pensa à sa prochaine destination : la forteresse de Darham, qui contenait peut-être encore quelques trésors.

Son étalon monta la pente d’une colline, assez haute pour voir son sommet dénué du moindre sapin et offrant de ce fait une vue incroyable sur les alentours. Parvenu sur la crête de cette butte de neige, Saren assista au lever du soleil. Ravi de contempler ce spectacle naturel qu’il avait toujours aimé, il s’arrêta et mit sa main en visière.

Sur l’horizon bosselé, un liseré d’or annonçait la naissance imminente de l’astre diurne. Plus haut dans le ciel, les nuages prenaient des teintes rosées et violacées. Le ciel, quant à lui, arborait un bleu profond qui s’éclaircissait au fil des secondes. Enfin, le soleil apparut derrière les contreforts des Monts Maudits, illuminant le paysage. Les arbres enneigés se couvrirent d’un voile cuivré, éburné. La forêt se réveillait après une nuit glaciale, tel un phénix dans ses cendres.

Saren, ému, sourit sans s’en rendre compte. Cet instant magique offert par la Nature lui rappelait le moment où, enfant, il venait de réussir une épreuve importante dans sa formation de Manipulateur.

Le jeune homme descendit de cheval et s’agenouilla à même la neige, où il répéta son fameux rituel quotidien : adresser une oraison à Aerin, la Divine de la Vie.

— Ô noble déesse, si tu entends ma voix, écoute ma prière. Je te remercie de me faire voir chaque nouveau jour qui s’offre à ta lumière. Mais je t’en supplie, dis-moi : quel est mon but ? Pourquoi est-ce que je me bats ? L’Ordre du Dragon est anéanti, les Neuf Royaumes que j’avais jurés de servir sont tombés sous le joug de l’Empire… Quel est mon rôle, maintenant ? Dois-je continuer le combat ? Je suis las d’errer sans fin…

Sa voix mourut dans le vent. Saren termina son monologue par une formule de bénédiction prononcée en langue elfique, l’Idril :

Draë negholios audr mernya, Luinil-Iesta.

Le Manipulateur baissa la tête et ferma les yeux. Son poing se saisit de la neige fraîche et la répandit autour de lui, comme une sorte d’offrande. Il ne pouvait rien donner de mieux.

Une rafale glaciale balaya la crête, provoquant un frisson le long de l’échine de Saren. Il se frictionna les doigts, protégés par ses épais gants en cuir doublés de laine, et se releva. Un objet glissa hors de son doublet de fourrure. Il s’en saisit de la main droite, intrigué.

Il s’agissait d’un pendentif en argent représentant une hirondelle aux ailes déployées. Saren sourit en contemplant ce cadeau inestimable, souvenir d’un passé qui devenait chaque jour un peu plus ancien. D’un geste tendre, presque amoureux, il caressa le métal du bout des doigts. Il n’avait pas oublié à qui appartenait ce bijou, avant que ladite personne ne le lui offrît.

L’image d’une femme aux cheveux noirs, à l’allure fière et au courage immense naquit dans son esprit. Cela faisait dix ans. Pourtant, Saren se remémorait chaque détail de son visage, de son corps, comme s’il venait de la quitter. La princesse d’Erdan, Astrid Siker, aussi téméraire et féroce qu’une louve – emblème de sa maison – mais aussi douce et délicate que l’hirondelle qui la représentait le mieux.

« Cesse de vivre dans le passé », le prévint le Golem des Abysses.

« Je me demandais quand tu allais intervenir… »

« Rien ne te rendra cette femme, Saren. La Mort ne revient pas sur ses décisions. Tu devrais te concentrer sur ton avenir. C’est sûrement parce que tu es prisonnier de ton passé que les Divines ne répondent pas à tes prières. »

« Comment puis-je me libérer de mon passé ? »

« En acceptant de lutter contre l’Empire. Je te rappelle que je suis lié à toi par un serment que j’ai fait à mon Manipulateur. J’ai juré de venger sa mort et je ne pourrai le faire si tu restes caché indéfiniment. »

Saren exhala un profond soupir. Son Spectre respirait la sagesse et lui donnait de précieux conseils. Pourtant, une peur sournoise et invisible l’empêchait de les suivre. Le jeune homme doutait de lui et de ses capacités, depuis la nuit de la Purge.

« Je me demande encore comment j’ai pu survivre à la guerre… », marmonna-t-il à l’intention du Golem.

« Parce que tu as évité la plupart des batailles. »

« Ce n’est pas ce qu’on attend d’un Manipulateur. Je n’ai ni le courage d’Aodren Ier Beodan, ni la force de tous ces héros légendaires qui m’ont précédés. »

« C’est bien de connaître ses faiblesses même si dans ton cas, je te trouve bien pessimiste. Malgré tes erreurs, malgré tes angoisses, tu es et restes un Manipulateur. Les gens attendent de toi que tu assumes ton rôle. Que tu le veuilles ou non, tu as été choisi par le Pouvoir. »

Saren observa l’horizon. Malgré l’éclat du soleil matinal, il le trouva bien pâle. Comme l’espoir qui s’envolait, jour après jour.

— Parfois, je me dis que j’aurais aimé ne pas y être sensible…

Le Golem ne dit rien, même si Saren percevait son mécontentement. Il s’agitait dans ses pensées, cherchant une phrase pour remotiver son maître. À défaut d’en dénicher une qu’il jugerait pertinente, il lui envoya des ondes agréables, qui se répandirent dans chaque fibre de l’être du jeune homme.

Le Manipulateur, conscient des efforts de son Spectre, esquissa un pâle sourire.

— Tu as raison : les Divines ne me répondront pas si je me morfonds ainsi.

Sur ce, il pivota et retourna vers son cheval, qui l’attendait docilement. L’équidé avait creusé la neige de son sabot pour trouver des touffes d’herbes ou de lichen à brouter. Saren lui tapota l’encolure et grimpa sur son dos, avant de presser doucement ses flans. L’étalon se mit au pas, sans se presser.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Luciferr
"ON NE LIT PAS LES PENSÉES DES MORTS". Les fragments d'existence de lycéens en quête d'eux-mêmes, tour à tour victimes et bourreaux, ivres de questionnements mais privés de réponses. Menés par les rêves, l'alcool et les désillusions amoureuses, Rojas, Murphy et Christian se raccrochent à l'espoir d'une vie meilleure. Et peut-être d’une rédemption.

Mais la poursuite du bonheur a-t-elle une fin ?



CV

[Premier jet terminé/En cours de publication]
250
253
509
185
LuizEsc
Enfant de la ZAD, je rêvais de faire tomber les méchants, de ramener la justice pour un monde meilleur où le soleil brillerait avec douceur.
Je ne m'imaginais pas que nous tuerions le soleil.
61
36
109
19
Unpuis
En Terre des Murmures, le Culte fait loi dans tous les pays. Tous? Non, la Cyanide est encore une nation païenne qui a déjà affronté deux Croisades par le passé. L'heure n'est plus à la guerre sainte, cependant, et les Inquisiteurs ont opté pour une nouvelle stratégie: Réunion, une ville nouvelle qui accueillera toutes les nations du monde pour convertir lentement les Cyanidiens.
Amset, un prêtre d'Assyr, va y débarquer, plein de rêves qui vont vite se briser. Réunion est une déception et on se moque de ses idéaux. Peut-être ferait-il mieux, dès lors, de prendre sa vie en main et de s'enfoncer dans la jungle de Cyanide?
997
1786
1872
357

Vous aimez lire A J Rhaven ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0