7- G0

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J’emboîte le pas d'Hélio tandis que nous nous dirigeons vers le centre de Bulle. Étonné je l’interpelle :

  • Je pensais que nous allions dans un lieu de divertissement. Nous sommes dans le quart des loisirs, pourquoi nous en éloignions nous ?

Tout en continuant, il me fixe quelques secondes de ses yeux rêveurs, puis il se marre. Moi non, je veux une explication. Alors il reprend son sérieux :

  • Ici, c’est le quart des loisirs, autorisés et conçus par et pour les Bullites… Excepté les salles de sport dédiées, aucun lieu ne nous est accessible sans la présence de notre responsable légal. Je pensais que tu le savais.
  • Maintenant je le sais, rétorqué-je un peu vexé. Ça ne m’indique toujours pas où nous allons.
  • Relax, mec ! Nous allons sur l’avenue des Merveilles. Tu verras, c’est cool.
  • En effet, l’avenue des Merveilles, ça sonne bien.
  • Ouais, enfin, t’emballe pas trop quand même. L’appellation est un peu ironique…

Quand enfin nous nous engageons dans l’avenue des Merveilles, tout le sarcasme de l’appellation me saute à la figure. C’est une ruelle encastrée entre de froids bâtiments gris, tout en angles sévères. Ceux que nous croisont dessinent des ombres anonymes et indistinctes. L’obscurité est faiblement combattue par une enfilade de petites enseignes lumineuses aux clignotements anarchiques, donnant à voir des noms ubuesques : « ex hop », « fé des aces », « Lupna »,« Le recon », « Le temple de l’impudr ». Je m’interroge silencieusement sur ce que peuvent bien proposer ces établissements, mais je le garde pour moi : pas envie de provoquer à nouveau, la consternation de mon jeune guide.

Quelques minutes plus tard, nous nous arrêtons devant une enseigne qui a misé sur le minimalisme. Au moins, toutes les ampoules fonctionnent. Hélio se tourne vers moi, ravi.

  • Tadam ! On y est, bienvenu au G 0 !

Il me désigne une pancarte à l'entrée.

À lire avant de passer la porte

Prière de laisser la gravité du monde sur le trottoir avant d’entrer. Merci de déposer vos valises et vos idées noires dans le caniveau. Avec un peu de chance, elles exploreront un jour les fonds marins !

Ceci fait, vous êtes bienvenu !

Entrez !

Ainsi, j'entre dans ce lieu si fabuleux aux yeux d'Hélio. Pour l’instant, tout ce que je découvre, c’est une petite salle enfumée, meublée de brics et de brocs : un capharnaüm organisé. C'est presque un acte de sédition de tenir un lieu pareil à l'intérieur d'un endroit aussi formaté et monolithique qu’une Bulle. Le maître des lieux, l’homme le plus gros que j'ai jamais vu, trône derrière un bar assez costaud pour soutenir ses deux monstrueux avant-bras. Je suppose que c’est le fameux Saul que tout le monde est censé adorer. Il me regarde entrer à la suite d’Hélio avec un sourire paisible. Son visage poupon est éclairé par le rouge de ses joues rebondies et deux yeux verts pétillants de malice. Sous ses airs affables, son regard direct et lumineux est difficile à soutenir. Mes yeux glissent sur son crâne lisse et luisant pour venir se poser sur le plafond. Nous sommes surplombés par un assemblage de plaques de métal rouillé qui ne tient que grâce à un assemblage hétéroclite et hasardeux de vis de toutes tailles.

Je me sens très vite mal à l’aise, sans pouvoir me l’expliquer. Les sens en alerte, je note alors que l’attitude et la démarche d’Hélio transpirent désormais la fébrilité. Il me semble que bon nombre de conversations se sont tues depuis notre arrivée : ne me parviennent maintenant que des chuchotements dont le sens reste inaccessible. L’ambiance est loin d’être aussi chaleureuse que ce qu’Hélio m’a laissé entendre. Peut-être que je suis paranoïaque, mais J’imaginais un lieu au brouhaha vivant, ponctué d’éclats de voix sonores et coloré de rires en cascade, comme nos réunions festives autour du feu.

Malgré tout, j’avance dans le sillage d’Hélio. Nous arrivons au comptoir. Comme lui, je me cale sur un tabouret bancal aux longues jambes. Tandis qu’il salue le patron, je me risque à jeter un œil à la salle. Pour s’asseoir, on trouve un assemblage dépareillé d'objets récupérés : fauteuils d’aero jet, vieux bancs inoxydables, mais très inconfortables, des formes moussues si trouées que ceux qui sont assis dessus ont l’air d’être installés à même le sol... De petits groupes, uniquement des hommes, discutent autour de tables rafistolées dont l’équilibre tient du miracle.

Alors qu’en mon for intérieur, je me demande si c’était une si bonne idée que ça, Saul m’interpelle de sa voix de baryton.

  • Bonsoir, je suis Saul, le propriétaire des lieux. Bienvenue…
  • … Noway, complété-je en lui tendant la main, heureux de faire votre connaissance. Hélio ne tarit pas d’éloges à votre sujet !
  • Noway, dis-tu ? Intéressant, peu ordinaire comme prénom.

Derrière nous, une voix grave interpelle Hélio.

  • Hé, Hélio ! Alors, tu viens pas saluer tes vieux copains ?

Celui-ci se lève, esquisse un sourire grimaçant en m'affirmant qu’il n’en a pas pour longtemps. J’acquiesce et retourne mon attention vers Saul :

  • En effet, mon prénom est peu commun. Je n’ai jamais rencontré d'autres Noway, pas étonnant que vous ne le connaissiez pas.

Son sourire s’élargit et il déclare d’un ton amusé.

  • Oh, je n’ai pas dit que je ne connaissais pas ! Tout le monde l’a au moins entendu une fois ces derniers mois. Je dis juste que c’est une idée étrange que de vouloir se faire prénommer ainsi. Mais chacun fait ce qu'il veut.

Alors que je cherche vainement quoi répliquer à cette étrange réflexion, un éclat de voix attire mon attention.

  • Allez ! Reste ! Qu’est ce qu’il a de plus que nous, ton nouveau copain ? s’exclame l’homme qui a hélé Hélio, il y a un instant.
  • C’est bon, laisse tomber, réplique le jeune homme qui se lève en évitant de croiser son regard.

Visiblement, ce n’est pas l’intention de son interlocuteur. Il saisit le bras d’Hélio et le force à se rasseoir pour le retenir.

  • C’est vrai, quoi ! continue-t-il, tu pourrais au moins nous le présenter ! Il a bien un p’tit nom.

Les autres acquiescent de la tête en ricanant.

Hélio, dans un souffle, semble répondre. L’autre, surpris, veut qu’il répète. Le jeune homme s’exécute. Alors, son ami tape du plat de la main sur la table et éclate d’un grand rire tonitruant.

  • Et t’as gobé ça ? T’es vraiment impayable, gamin ! se moque-t-il d’un ton condescendant, en lui tapotant la joue d’un geste rude.

Le chétif garçon se redresse à nouveau et essaie d’échapper à la poigne de fer du bonhomme. Il élève le ton, tentant de raffermir sa voix.

  • Tu penses ce que tu veux ! Moi, je sais que c’est lui !

Alors qu’il tente de se lever, l’autre l’entoure cette fois de son bras musclé, d’une étreinte faussement paternelle.

  • Ce que tu peux être naïf ! Heureusement que je suis là !

Puis il se penche pour lui murmurer quelque chose à l’oreille.

Hélio sursaute en esquissant un geste pour se protéger. Il semble terrorisé. Puis son corps s’affaisse, son visage s’assombrit, son regard ne reflète plus aucune émotion.

J’en ai assez vu.

Une bouffée de colère m’envahit. Je ne supporte pas ce genre de brutes mal dégrossies et tyranniques. Léo disait que j’avais un radar à « emmerdeurs ». Je n’ai pas changé, je les repère toujours du premier coup d’œil.

Hélio, ce jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, s’est battu toute sa vie, de toutes ses forces pour survivre, il faut, en plus, qu’il se coltine ce genre de cloporte.

Je me lève. En trois enjambées, je suis à leur table. Tandis qu’Hélio, l’air paniqué, me fait non de la tête, je m’adresse à son bourreau.

  • Salut, puis-je me joindre à vous ?

Beaucoup moins jovial avec moi, il me questionne sèchement.

  • On a pas été présentés. À qui ai-je l’honneur ?
  • Noway, Et toi ?
  • Sans blague… moi, c’est Yann ! Mais, tu vois, il n’y a plus de chaises, me répond-il en installant, goguenard, ses jambes sur le dernier siège libre.

Mon voisin immédiat éclate d’un rire gras et stupide. Il est assis sur un tabouret. Profitant de sa distraction, je pivote pour le projeter en arrière. Il s’étale lamentablement par terre. Je saisis le tabouret par un pied et revient à Yann.

  • J’en ai une maintenant ! lui rétorqué-je sur le même ton.
  • Tu te prends pour qui ? s’écrie-t-il en se levant pour me bousculer. Tu crois qu’il suffit de te pointer la bouche en cœur prétendant t’appeler Noway et que tout le monde va te faire des jolies courbettes ?
  • C’est bon, Yann, arrête, tente d’intervenir Hélio, en le retenant par le bras. Noway et moi, on va aller s’installer au comptoir et…
  • Non, toi tu restes ici et lui, Noway ou pas, il dégage, s’énerve Yann en repoussant brutalement Hélio qui tombe à la renverse, sa tête heurtant la table au passage.

Un cri de douleur lui échappe.

  • Tu vas laisser ce garçon tranquille ! dis-je quand il se tourne à nouveau vers moi.

Je lui balance le tabouret dans la figure. Il pare le coup de ses avants bras repliés. Le tabouret ne résiste pas à l’impact et vole en éclats.

Il est aussi grand que moi, plutôt bien bâti avec un torse en V, des bras et des épaules aux muscles bien dessinés surmontés d’un visage carré aux traits tordus par la colère.

· Je vais te massacrer ! crache-t-il les dents serrés.

Je lui souris (un truc d’ Ash : tout ce qui distrait, surprend ton adversaire est une arme. Cela inclut la courtoisie, l’amabilité et les blagues débiles…) et ne réponds rien. Comme prévu, il me lance un regard d’incompréhension qui se mue rapidement en énervement et me fonce droit dessus comme un buffle idiot. J’esquive sans mal ses premiers coups de poings. Je lui tourne autour, tandis qu’il essaie de me toucher.

Tandis qu’il me traite de lâche, me couvre d’injures et m’enjoint de me battre comme un homme, je lui souris à nouveau. Il hurle. C’est ça, qu’il se fatigue.

La question est de savoir à quel point il faut que je lui fasse mal pour qu’il cesse de s’en prendre à Hélio sans m’attirer d’ennuis.

Il finit par s’immobiliser et prend à témoin les spectateurs silencieux de notre ronde.

  • Regardez moi ça ! Monsieur prétend être le grand Noway, il me provoque, pour ensuite passer son temps à s’échapper comme une vierge effarouchée !

Quelques rires timides lui répondent.

  • C’est bon, puisque tu tiens à prendre une leçon, tu vas l’avoir, annoncé-je assez fort pour que tout le monde l’entende.

Alors que je m’élance, il ne change pas de stratégie. Il essaie de m’atteindre au visage via une combinaison d’uppercuts du droit et de crochets du gauche. Bien décidé à en finir rapidement avec cette brute épaisse, j’évite le premier coup et choisis d’encaisser le second pour le prendre de vitesse. Je veux me décaler, sortir du cercle de ses bras.

Je réussis dès ma première tentative et profite de son élan pour l’emmener au sol en exécutant une clef au bras. Il est à genoux. Loin de s'avouer vaincu, il tente de se relever en me crochetant au passage les jambes de son bras libre. J’appuie alors sur le point vital situé sur la face interne du poignet. C’est extrêmement douloureux. Il crie et s’écroule à plat ventre. Je pose un pied sur sa colonne vertébrale, il est à ma merci.

Je me penche vers lui pour lui murmurer au creux de l’oreille.

  • Tu vas me promettre de laisser le gamin tranquille.
  • Je vois pas de quoi tu par… Ah ! tente-t-il d’opposer en grimaçant.

Je viens d’accentuer le point de pression et la torsion de son membre supérieur.

  • Tu veux que je te casse le bras ?

Il secoue la tête en gémissant.

  • Donc, je disais : tu vas le laisser tranquille. Tout le temps sinon… Tu connais la chanson, je suppose.
  • Oui, c’est bon ! Me casse pas le bras !
  • J’ai pas fini ! Évite de trouver d’autres souffre-douleur : ça pourrait m’agacer. Enfin, ne pense même pas à m’attendre dans un coin sombre avec deux-trois copains, je ne pourrais pas résister à l’envie irrépressible de tous vous tuer !
  • Putain, mais t’es un malade ?

Pour toute réponse, j’appuie mon genou sur sa nuque.

  • C'est entendu, je te le promets ! Parole d’homme libre !

Tu parles ! Mais j’ai bon espoir qu’il laisse Hélio tranquille. Quant à moi, je surveillerai mes arrières. Je lui permets de se relever mais, maintiens mon emprise sur son bras. Je tourne la tête vers le comptoir et le maître des lieux bien silencieux depuis le début de l’altercation. Il affiche toujours son sourire inoxydable et m’indique la sortie. Sa voix vibrante est sans appel.

  • Mets-moi ça dehors, s’il te plaît.

En plein accord avec cette décision, j’exécute sa demande et garde la porte ouverte jusqu'à que toute sa petite cour ait débarrassé le plancher. La porte refermée, je vais me réinstaller au comptoir où se trouve déjà Hélio, les yeux écarquillés et tout sourire. J’arrive juste à temps pour entendre Saul lui dire, d’un air conspirateur.

  • Je crois bien que tu as raison, petit. C’est peut-être bien le « Noway ».

Je m’assois bruyamment à côté d’eux et les gratifie d’un regard furibond.

  • Est-ce que l’un de vous deux veut bien m’expliquer ce discours délirant autour de mon prénom ?

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