Un cri déchire le silence

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Feng fait les cent pas devant la porte de sortie, l’air sombre et mécontent. Tous les autres sont assis, adossés aux parois du couloir.

-- Je l’avais dit ! C’est une traîtresse ! On est là à attendre comme des demeurés, devant cette porte qui ne s’ouvrira jamais, explose soudain Feng, visiblement à bout de patience.

La petite fille qui a pris peur dans l’arène, sursaute et tremble, effrayée par l’accès de colère soudain de la combattante.

-- C’est rien, Ava, lui murmure Kaly en passant un bras autour de ses épaules.

Ava se pelotonne contre la jeune femme qu’elle suit partout, l’ayant visiblement choisie comme protectrice.

-- Du calme, Feng, tente de tempérer Hélio. On est là que depuis quelques minutes. Moi, j’ai confiance en elle.

-- Évidemment, soupire-t-elle d’un air outré. Il suffit qu’on dise qu’on est ami avec Noway et t’as confiance ! T’es vraiment naïf, mon pauvre !

La défiance agressive de Feng commence à irriter Hélio. Il s’assombrit mais ne se départit pas de son calme.

-- Si ce plan-là ne te convient pas, rien ne te retient ici, Feng, lui rétorque-t-il doucement.

-- Un point pour toi, gamin, intervient William. Voilà ce que je propose…

À ce moment-là, la porte coulisse doucement et s’ouvre sur un long couloir au bout duquel se trouve une ouverture donnant sur la place centrale.

Aussitôt, ils se redressent tous. Ils peinent pourtant à y croire et échangent des regards interdits.

-- On attend quoi, là ? gronde Kaly, en les dévisageant d’un regard foudroyant.

Cela sort la petite troupe des angoisses dans lesquelles chacun était en train de se perdre.

-- Rien, répond Hélio sur un ton laconique.

Il passe la porte, suivi de près par Kaly tenant Ava par la main. Viennent ensuite les prisonniers. Feng et William ferment la marche pour couvrir leurs arrières.

Un instant plus tard, ils se figent juste devant l’ouverture.

-- Elle a déverrouillé toutes les issues ! s’exclame William, ébahi.

Abasourdis, ils regardent les vagues grondantes de spectateurs se déverser sur la place et commencer à dévaler les avenues où les attendent des murs de gardes.

Soudain, survient l’inéluctable collision. L’enfer naît sous leurs yeux. Les tirs fusent en tous sens fauchant indifféremment HC et Bullites. Les déflagrations et les cris de plus en plus nombreux saturent l’atmosphère. Des flashs lumineux sporadiques éclairent les entours du DC, dévoilant des scènes plus horribles à chaque minute qui passent. Au loin, les gardes qui massacrent sans discontinuer, marchent sur des cadavres pour avancer dans l'intention d'enfermer les vivants dans la nasse de la place centrale. Malgré cela, des hommes et des femmes continuent d’affluer à leur rencontre avec pour seule arme, leur rage désespérée.

-- C’est la guerre ! s’écrie Feng, un rictus sardonique accroché aux lèvres.

-- Il faut qu’on trouve une planque, leur crie Hélio.

-- Ah, voilà ! Crier à la révolte bien à l’abri dans ton cube pendant que les autres se battent, tu sais faire. Dès qu’il s’agit de risquer ta peau, il y a plus personne, juste un trouillard ! l’invective Feng, le regard haineux et fou.

Le visage durci par la colère, Hélio s’approche d’elle, presqu’à toucher son visage.

-- Ça suffit, Feng ! Nous avons des enfants avec nous et je compte bien les mettre à l’abri…

-- Minable, ton… ,tente-t-elle de l’interrompre en l’attrapant par le col.

-- Feng, tu te trompes d’ennemi, réagit-il en soutenant son regard. Tu as l’occasion de devenir autre chose qu’une machine à tuer au service de ce système, la saisiras-tu ?

À ces mots, Feng se décompose et le lâche. Le visage d’Hélio affiche un air plus calme et plus doux, il lui saisit la main doucement et approche sa bouche de son oreille.

-- Feng, c’est fini. Tu es sortie du Dernier Cercle.

Feng détourne la tête. Il insiste :

-- Des êtres que nous aimions ont donné leurs vies pour que nous sortions vivants de cet enfer. T’es furieuse, je comprends. Je le suis aussi. Cependant, nous mourrons si nous allons nous jeter à mains nues sur des soldats armés et ils gagneront, encore.

-- Il a raison, Feng, dit William d'une voix amère.

Feng baisse les yeux. Elle semble ébranlée et comme devenue sourde à tout ce qui se passe.

Pourtant, autour d’eux, c’est le chaos. Des gens hagards courent de tous côtés semblant ignorer où aller. Certains, blessés tombent et sont aussitôt piétinés. D’autres, le visage déformé par la haine et la révolte, se sont armés d’objets divers et se précipitent en poussant des hurlements sauvages vers les avenues où les troupes armées avancent inexorablement vers la place.

Hélio observe Feng. Il comprend son désarroi mais le temps leur manque. Quand il a assisté au largage de Noway dans le Dernier Cercle, il s'est senti désepéré et impuissant. Puis, quand il l'a vu passer à l'action, il a entendu son message : on peut toujours influer sur son destin.

Il s'est promis de ne jamais l'oublier, de le crier partout et surtout de ne pas flancher, quoiqu'il arrive.

-- Il faut qu’on bouge ! Maintenant, commence-t-il sur un ton impérieux, malgré la peur qui lui noue les entrailles. On va essayer de gagner une branche de l’Avenue des Merveilles. On trouvera peut-être un endroit où se cacher…

Les regards effrayés mais déterminés de ses compagnons lui signifient leur accord. Alors qu’ils se préparent à s’immerger dans la foule, Kaly les arrête.

-- Il faut griller le traceur d’abord.

-- Kaly, t’es sûre… lui demande William.

Elle ne prend pas la peine de lui répondre. Elle attrape le fusil de Feng, en braque le canon sur sa poitrine et plante ses yeux dans ceux de la combattante.

-- Règle-le ! l’enjoint-elle.

Feng l’observe quelques secondes. Ce long regard échangé paraît l’aider à retrouver ses esprits. Elle obtempère.

-- Prête ? demande-t-elle l’air grave.

Kaly acquiesce. Feng tire. Secouée de soubresauts, Kaly s’effondre dans les bras d’Hélio qui s’est précipité pour la rattraper.

-- Kaly ? Ça va ? s’inquiète-t-il.

Un son faible sort de la bouche de la jeune femme quand toutes les lumières s’éteignent. Seul le ciel vert phosphorescent de la Bulle continue de les éclairer puis il disparaît lui aussi. Une obscurité comme n’en a jamais connu la majorité des Bullites s’étend partout.

Dans cette atmosphère inédite et incompréhensible, petit à petit, tout s’arrête. Les tirs cessent, les cris meurent. Tout le monde se fige pour laisser place à la nuit et à un drôle de silence.

La température baisse, certains frissonnent. D’autres sursautent, surpris par des courants d’airs frais.

Kaly, toujours dans les bras d’Hélio, tire sur la manche du jeune homme qui lui adresse un regard anxieux. D’un geste, elle l’enjoint de lever les yeux. Il découvre une immensité bleue nuit parsemée d’éclats cristallins.

-- Le ciel, murmure-t-il, ravi.

Il y a si longtemps qu’il n’a pas contemplé la voûte céleste.

Un sourire enfantin éclot sur son visage puis il réalise. Il éclate alors d’un rire fou qui déchire le silence.

-- Le ciel ! crie-t-il, de sa voix puissante. On voit le Ciel ! La Bulle a disparu !

Dans l’instant, des milliers de têtes se lèvent.

William, le premier exulte en un cri féroce et sauvage qui rebondit sur les façades des bâtiments. Une voix, puis cent, puis des milliers lui répondent. Quand cette première vague sonore prend fin, une autre au loin, enfle et parvient à leurs oreilles. Ceux qui sont Dehors les ont entendus et leur répondent.

Les gardes aussi sont sortis de leur léthargie. Ils tirent sur tout ce qui bouge. Mais la foule a repris espoir.

Kaly se redresse. Elle sourit à Hélio. Il se rend compte que c'est la première fois qu'il voit son sourire. Son regard brille des larmes qu'elle laisse couler. Il la trouve belle, à cet instant.

-- On y va ? lui demande-t-elle, dans un souffle.

Il lui rend son sourire puis se tourne vers les autres pour les interroger du regard. Ils opinent, ils sont prêts.

Avant de s'élancer vers l'inconnu, Hélio jette un dernier coup d'oeil aux étoiles.

La peur a changé de camp, pense-t-il. C'est grâce à toi, Noway ! Où que tu sois, merci !

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