58- Le chant du cygne (2/2)

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Alka, pourtant épuisée, continue de courir de toutes ses forces. Par chance, elle n’a croisé aucun garde. Encore deux couloirs et elle sera arrivée à destination. Dans son esprit, le chaos règne, émotions et pensées se percutent sans lien et sans fin. La peur broie sa gorge dans un étau, la colère et le désespoir se disputent le droit de lui tordre le ventre. La détermination serre ses poings et l'exaltation de toucher presque au but anime ses jambes. Elle sait ce qui lui arrive, le regard azur et soucieux du fantôme qui accompagnent ses pas le lui confirme. La fissuration est imminente. Elle lutte contre ce risque d'implosion en se concentrant sur le staccato de ses pas sur le sol.

Essoufflée, elle atteint enfin l’impasse qui donne sur le local de maintenance technique. Elle s’arrête devant la porte. Comme pour les autres, il y a une serrure électronique destinée aux bracelets des Bullites. Alka n'a aucune raison de posséder l’autorisation d’accès à cet endroit, aussi a-t-elle prévu une réponse à ce problème : le laser de son arme.

Jusqu’ici, son idée lui paraissait réalisable. Passer à l’action se révèle une toute autre paire de manches. D’une main tremblante, elle saisit son fusil. Elle choisit le mode rafale.

Elle s’apprête à tirer quand elle réalise qu’elle est beaucoup trop près. Elle recule de quelques pas.

Après plusieurs secondes, elle est toujours figée, la main sur le bouton sans parvenir à aller au bout. Dès qu’elle cesse de bouger, la vision du corps inerte de Noway s’impose à son esprit, lui ôtant toute volonté et toute énergie. Elle se force à l’imaginer vivant même si cela ne fait qu’aggraver son mal-être. Elle l’entend la conjurer de se dépêcher pour ne pas se faire repérer.

Elle se mord volontairement l’intérieur des joues. Le goût acre et métallique de son propre sang envahit son palais, son doigt presse le bouton.

Elle est surprise par le recul et les gerbes d’étincelles, le fusil lui échappe des mains. La vision encore troublée par les réminiscences lumineuses, elle distingue quand même les trous creusés par son tir. Celui lui donne la force de reprendre son arme en main. Elle prend également soin de saisir sa cape pour s’en faire un bouclier, protection bien dérisoire mais unique.

Elle tire de nouveau et trace à l’aveuglette un grand arc de cercle.

Quand elle arrive au bout de son mouvement, elle ne voit plus rien.

Un grand bruit métallique lui indique qu’elle a réussi. Recouvrant petit à petit la vue, elle avance pour passer par l’ouverture.

Quand sa vision redevient nette, elle est étonnée de trouver une pièce aussi imposante. Celle-ci est ronde, ses murs sont couverts des plans des différents étages où de multiples lumières clignotent et cliquètent. Une colonne volumineuse de plusieurs mètres de diamètre, trône au milieu.

Son cœur s’accélère, l’angoisse menaçant à nouveau de la submerger. Alka ne se donne pas le temps de paniquer. Ce qu’elle veut, c’est trouver les systèmes servant en cas d’urgence. Tout dans les Bulles est rationnel et pragmatique. Ainsi, elle fait l’hypothèse qu’ils se situeront près de l’entrée et qu’ils seront faciles d’utilisation. Elle regarde de part et d’autre de la porte et repère aussitôt un grand caisson rouge. Elle se précipite pour l’ouvrir. Elle a vu juste. Derrière se trouve une console à l’enfantine simplicité. Trois colonnes de boutons poussoirs préhistoriques en face desquels sont indiquées leurs fonctions.

Elle trouve très vite ce qu’elle cherche, celui en regard duquel est écrit « Ouverture de toutes les issues ».

La main sur le poussoir, elle hésite une seconde, prise d’une angoisse terrible. Que fera-t-elle après ? Tournant le dos à la console, elle la repousse de toutes ses forces quand une voix sortie de nulle part, l’interpelle :

« Alka, ici le lieutenant Aetna, je vous ordonne de vous éloigner de cette console. »

Sa voix étrangement douce bouleverse Alka.

« Vous n’êtes manifestement pas dans votre état normal. Je vous envoie immédiatement du secours » poursuit la voix d’Aetna.

Alka gémit. Elle a besoin d’aide, c’est certain. Tout cela est trop lourd pour elle. Alors qu’elle recule de quelques pas, un regard bleu acier s’impose à son esprit.

Tu ne vas tout de même pas croire cette femme ? lui demande la voix de Noway. Ce n’est pas du secours qu’elle t’envoie mais la garde. Ensuite, ils t'effaceront ! Fais ce pour quoi tu es venue et fuis ! Regarde !

Devant elle, un mur d’écran s’est allumé, peut-être à l’ouverture de la porte de la console. Peinant à mettre un sens à ce qu’elle voit, elle finit par identifier certains lieux et protagonistes : les spectateurs acculés par les gardes dans les gradins, ses compagnons qui courent vers la sortie, des escouades de gardes armés jusqu’aux dents qui sillonnent les couloirs. Il y en a certainement une qui lui est destinée.

Noway a raison. Elle fait volte-face et appuie sur le bouton. Aussitôt, une alarme se déclenche et une voix forte se met à répéter « Évacuation ! Veuillez-vous diriger vers la sortie la plus proche ! »

Les bras ballants, Alka reste sidérée. Elle a réussi, elle devrait éprouver de la satisfaction mais ne ressent qu'un grand vide. Hébétée, elle lit machinalement les autres lignes.

L’une d’elles la sort de son état second. Il est écrit « Coupure de l’alimentation électrique du système Bulle »

Elle réalise qu’elle peut provoquer une coupure d’électricité générale. Cela signifierait que tous les Optimems seraient hors d’usage.

Habitée de sentiments contradictoires qui la terrifient, elle lit la ligne suivante : « Coupure de l’alimentation de la magnétosphère ».

Elle s'accroche à la curiosité que ce terme éveille en elle pour ne pas perdre pied. Elle met un instant à comprendre qu’il s’agit d’un moyen d'oblitérer la Bulle. Le réaliser lui coupe le souffle.

Ces deux boutons pourraient tout bouleverser. Il est impossible qu’ils n’aient pas leurs pendants opposés. Elle les trouve dans la colonne suivante « Rétablissement de l’alimentation électrique du Système-Bulle », « Réarmement de la magnétosphère ».

À quoi cela servirait-il de tout couper juste pour quelques minutes ?

Elle sent la présence de Noway dans son dos. Ses bras qui l'entourent et la guident au milieu des bois. Elle songe au vent sur son visage, au ciel parsemé d’étoiles, à la chaleureuse caresse du soleil sur sa peau. Les Bullites connaîtraient cela au moins une fois dans leur vie.

Des bruits lointains de pas cadencés interrompent ses tergiversations. Le « secours » annoncé par Aetna arrive. Prise d’un accès de colère mêlée de terreur à l’idée du lavage de cerveau qui l’attend s’ils la capturent, Alka jette un dernier coup d’œil aux écrans, ses compagnons ne s’y trouvent plus. Convaincue du succès de leur fuite, elle appuie rageusement sur les deux boutons.

Aussitôt, la pièce est plongée dans la pénombre. Les gardes sont tout proches. À tatons, Alka va se cacher derrière le gros pilier central.

Les pas s'arrêtent devant la porte.

Maintenant ! l'encourage la voix de Noway.

Alors, elle sort de sa cachette et tire une rafale en direction du caisson. elle ratisse large et ne s'arrête qu'à l'apparition d'une pluie d'arcs électriques étincelants.

Bien joué, lui murmure Noway alors qu'elle se replie pour éviter les tirs des gardes, qui ont réagi trop tard.

Noway. Elle le voit, il est là à côté d'elle, adossé sur le métal froid du pilier. Il a ce regard chaleureux et ce sourire tendre qu'il arborait dans leurs meilleurs moments.

Embrasse-moi, l'enjoint-elle tandis qu'elle entend les gardes entrer.

Elle sent ses lèvres douces se poser sur les siennes.

On a réussi, mon amour, chuchote-t-elle avant de faire feu sur les soldats.

Une averse de tirs s'abat sur elle, éclairant sporadiquement les murs désormais silencieux. Des gardes s'effondrent. Alka tombe, un sourire aux lèvres.

" Noway" murmure-t-elle avant de rendre son dernier souffle.

« Tu peux te reposer, mon amour… »















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