54- La défaite du colonel

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Le corps de Mila vient de s’affaisser dans un geyser de sang. Le monstre lui a arraché la tête d’un coup de dents. Un peu plus loin, Wallis, à genoux et à bout de forces, attend, vaincu, le coup de grâce. Noway court comme le vent. Arrivera-t-il à temps ?

Des cris furieux ramènent l’attention du Colonel dans les gradins. Il découvre, abasourdi, un début d’émeute. Les HC et quelques Bullites ont chargé les gardes positionnés tout le long des tribunes. Cela n’a aucun sens. Il a pourtant démantelé le réseau de résistants à l’Optimem avant d’abandonner son identité factice. Et puis, que veulent-t-ils ?

Aetna, à côté de lui, est livide et ordonne d’une voix blanche l’envoi immédiat de renfort. Sentant certainement le regard du colonel la scruter, elle se tourne vers lui.

  • Ces chiens veulent que nous rouvrions la case d’América. C’est hors de question !

Aédé met un peu de temps à comprendre. Ses yeux s’arrêtent sur la case désignée par Aetna. Le dernier combattant d’América y est enfermé avec le prisonnier qui lui reste à sauver. Sans personne pour entrer dans la fosse, ils sont condamnés.

« Les règles sont les règles, tonne MAGIE. Je vous ordonne de cesser immédiatement ou les gardes tireront pour tuer ! »

  • Vous n’allez quand même pas laisser déclencher une insurrection pour une malheureuse histoire de porte ! Ouvrez, vous l’avez déjà fait une fois ! s’écrie Aédé, furieux.
  • Une fois, c’est une preuve de clémence, deux fois, c’est un aveu de faiblesse ! Et puis, tout ça, c’est à cause de votre fichu cobaye, fulmine Aetna en lui désignant la fosse.

Noway est arrivé à temps pour sauver Wallis. Le jeune homme se trouve sous le corps du zombie inerte. Il le repousse et se relève. Noway a pris un méchant coup de griffes dans l’abdomen, mais la combinaison est déjà en train de faire son office. Il reste quelques secondes debout, les yeux fixés sur les affrontements dans les gradins. Le spectacle semble lui procurer une joie féroce. Soudainement, son regard s’assombrit à nouveau et se tourne vers le plafond de la fosse. Le colonel devine qu’il écoute ses coéquipiers dans l’oreillette, alors il relève les yeux. William s’est placé sur une croix et lève le bras. Manifestement, il veut entrer dans la fosse pour América. Dans les tribunes, les gardes ont commencé à tirer. Aux cris de colère s’ajoutent les hurlements de frayeur et les plaintes douloureuses bientôt suivies par des râles d’agonie.

  • Opacifiez le dôme, bon Dieu ! s’insurge Aédé.
  • Nous allons le faire. Dans une minute. D’abord, on passe au plan « Coercition », réplique Aetna. Rapatriement des loges !

Tandis que leur loge s’éloigne, le colonel a le temps de voir Noway s’abattre comme l’ange de la Mort sur le monstre extra syssolarien occupé à dévorer le corps encore chaud de la pauvre Mila. Une minute plus tard, le zombie gît aux côtés de sa victime. Noway, lui, jette un coup d’œil surpris sur sa gauche. Une trappe vient de s’ouvrir dans le sol de la fosse, au pied des escaliers qui conduisent au plateau. Tandis qu’une tête chauve et pâle éclairée d’une grimace carnassière apparait, la porte menant au plateau commence à s’ouvrir.

  • Non ! crient en chœur Noway et Aédé.

Le colonel, fou de rage, se tourne vers Aetna.

  • Ces hommes et ces femmes doivent mourir, Colonel, lui dit-elle froidement.
  • Ce sont les deux derniers spécimens et les deux seuls mutants que nous avons ! crache-t-il. S’ils périssent aujourd’hui, nous sommes tous perdus !
  • Opacifiez le dôme, ordonne le lieutenant imperturbable, dans son bracelet. Il est trop tard pour faire marche arrière, Colonel. Venez ! Nous devons nous mettre à l’abri.

Elle se détache et se lève, attendant qu’il fasse de même. Après un dernier regard à l’arène qu’il ne voit pourtant plus, le colonel se résigne à la suivre. Il est convaincu que Noway va tuer les deux créatures, il l'a vu dans son regard. Il mourra, mais pas avant d'avoir accompli cela. C'est une tragédie, surtout quand il pense à tous les sacrifices consentis.

Noway l'ignore, mais le fils d’Aédé et beaucoup d’autres braves ont donné leur vie pour que ces êtres terrifiants puissent être capturés. Des héros qui savaient que la survie de leur espèce en dépendait.

Hagard et déboussolé, Aédé suit Aetna, indifférent à leur destination. Comment son plan si bien ficelé a-t-il pu devenir un tel fiasco ? Un pas après l’autre, il se repasse mentalement le chemin qui l’a mené jusqu’à aujourd’hui.

Tout avait commencé, dix ans auparavant, quand un vaisseau d’exploration avait découvert, à des années-lumière du système solaire, une planète si riche en ressources qu’elle fut baptisée El Dorada. Gros caillou sec et désertique à première vue, elle abritait pourtant un écosystème parfait pour qui désirait se procurer métaux rares et précieux.

Deux espèces y régnaient en harmonie : une sorte d'énorme ver de terre qui rejetait à la surface, les richesses du fond. L’autre était une sorte de minuscules bipèdes qui se chargeaient de nettoyer le sol des déchets dont la toxicité empêchait la prolifération trop importante des micro-organismes.

Ravie de l'aubaine, l'espèce humaine, sans se poser de questions, y avait installé une station orbitale.

Le colonel ne peut s’empêcher de grimacer en songeant aux évènements qui suivirent.

Les vraisemblables architectes de ce système parfait de récolte des ressources étaient revenus pour la moisson. Il se souvient parfaitement de l’holofilm montrant leur gigantesque vaisseau en approche d’El Dorada, un énorme organisme ressemblant aux méduses de la Terre. Comment auraient-ils pu deviner que cet être magnifique pulsant d’éclats lumineux déverserait sur eux une armée de monstres sanguinaires et meurtriers au moindre contact ? Leurs mystérieux assaillants n’avaient laissé aucun survivant sur El Dorada et atomisé la station orbitale. Seul un vaisseau était parvenu à s'enfuir pour aller porter la terrible nouvelle.

Aédé frissonne. Cet épisode tragique avait constitué le terrible point final d’une époque brève et bénie où les humains sillonnaient l’espace fiers et conquérants.

Depuis cette funeste rencontre, les humains avaient donné un nom à leurs pires cauchemars : les Morkims. Ils tremblent à l’évocation de celui-ci. Depuis, ils avaient joué à cache-cache avec eux, loin du système solaire, espérant les détourner du chemin menant au berceau de l'humanité.

Hélas, les accrochages entre les deux espèces s’étaient multipliés. De jeunes colonies avaient été impitoyablement massacrées. Des vagues de soldats blessés, voués à une mort certaine et douloureuse, s’étaient échouées régulièrement dans les colonies humaines encore épargnées.

Ce lourd tribut rongeait lentement mais sûrement la vitalité de l’humanité.

Bien sûr, les esprits les plus brillants s’étaient lancés à corps perdu dans la recherche des causes de ces morts inéluctables. Celle-ci avait été identifiée rapidement.

Les griffes et les crocs de ces êtres inoculent à leurs victimes, un très puissant vecteur de mutation de l’ADN qui déstabilise le fragile équilibre permettant la vie humaine.

Le colonel repense aux trois longues années de travail acharné de leurs meilleurs chercheurs pour mettre au point un début de riposte : des nano-cyborganismes capables de mémoriser le code génétique du sujet et d’éliminer les cellules mutantes. Il se remémore le soulagement collectif lorsque cette invention avait été présentée par le Haut-Commandement.

S’il avait su… Le colonel ouvre une fois encore cette cicatrice si mal refermée.

Son fils Solal, militaire et lieutenant dans l’infanterie, avait été un des premiers à bénéficier de ce traitement expérimental avant de partir en mission. Aédé, qui avait toute confiance en lui, espérait presque qu’il rencontre leurs ennemis. Il avait été exaucé.

Le vaisseau de son fils avait été attaqué, un vrai carnage. Son fils et une grande partie de ses troupes avaient cependant survécu. Le vaisseau avait même réussi à s’enfuir, emportant à son bord treize Morkims.

Il était parvenu à rallier le système solaire et à prévenir le quartier général de la présence de leurs passagers. Le traitement nanotech avait permis aux soldats de survivre assez longtemps pour tenir leurs adversaires loin de la salle de pilotage et des points névralgiques de l’astronef.

Héroïques, ils avaient même accompli un dernier acte de bravoure : les enfermer dans le mess juste avant d’atteindre leur destination. Mais quand enfin les renforts étaient arrivés, les hommes à bord étaient tous morts, ne restaient que les créatures.

Aédé revoit l’émissaire de l’armée lui annoncer l’inconcevable, de sa voix froide et militaire. Il avait cru perdre la raison. Elle lui était revenue, mais son cœur lui avait été définitivement arraché ce jour-là. En mémoire de son fils, il avait juré qu’il étudierait ces choses jusqu’à ce qu’ils trouvent comment les vaincre et les tuer. Tous, jusqu’au dernier !

Ainsi, quand les meilleurs chercheurs que comptait l’humanité s’étaient enterrés avec ces monstres honnis dans le laboratoire de Recherche et d’Innovation Génétique, au fin fond de l’Afrique, il avait tout mis en œuvre pour en obtenir le commandement. Durant un an, ils avaient mené, sans relâche, toutes les expériences possibles et imaginables. Elles s’étaient toutes révélées infructueuses.

Comme si cela ne suffisait pas, sept de ces créatures avaient fini par déjouer le système de surveillance de leur prison et s’étaient échappées. Désespérés et à bout de forces, le colonel et son équipe avaient mis des jours à retrouver leur trace. Ils les avaient localisés au moment où Noway et son clan les affrontaient. Ils avaient été impressionnés par la résistance et la pugnacité de ce clan, tout particulièrement par les aptitudes guerrières du jeune homme.

Malgré lui, le colonel s’était attaché au sort de Noway, peut-être parce qu’il lui trouvait une certaine ressemblance avec son fils disparu. Comme une expiation, il s’était forcé à veiller sur ce qu’il croyait être ses derniers jours. À sa grande surprise, malgré ses blessures gravissimes, le jeune homme était sorti du coma puis remis, tout du moins physiquement, en quelques semaines. D’autres membres du clans avaient survécu, dont sa sœur et son grand-père. Aédé en avait pleuré de joie.

Il l’avait regardé avec inquiétude quitter sa maison, guettant le moindre signe de défaillance mais rien n’était venu. Après quelques mois, beaucoup de membres du clan avaient finalement succombé, dont son grand-père, mais Noway et Kaly se portaient très bien. Le jeune homme était en route pour Europe.

Alors, le colonel avait fait kidnapper Kaly pour étudier son ADN, son équipe avait constaté que son organisme, loin de combattre le vecteur de mutation, s’adaptait et mutait sans subir de dommages. Quand Noway avait intégré B2, il y avait vu une occasion unique, d’autant que les nouvelles étaient mauvaises : les Morkims se rapprochaient toujours plus. Il avait élaboré un de ces plans fous et désespérés dont son espèce a le secret, avait endossé l’identité d’Edan, directeur des Bulles Ter et résistant à l’Optimem.

Ces deux êtres avaient, sans le savoir, redonner espoir au colonel et aux chercheurs.

Ce qu’ils ont observé depuis que Noway est entré dans le DC dépasse toutes leurs espérances. Comme celui de sa sœur, son ADN s’est adapté à la présence du Vecteur de mutation et a gardé l’équilibre malgré la vitesse folle de mutation imposée par celui-ci. Mais il va plus loin. Il s’allie à ce Vecteur pour faire face aux contraintes environnementales de manière plus efficace. Les sens, mais aussi la force et la vitesse du jeune homme se développent et sont déjà devenus supra-humains. Lui et sa sœur sont des mutants, peut-être le prochain pas de l’évolution humaine, des humains capables de tenir la dragée haute et même de tuer les Morkims et d’y survivre.

Jusqu’à ce matin, il tenait dans la main l’ultime chance de survie de l’humanité ainsi que d’assouvir sa vendetta personnelle.

Quand enfin il revient au présent, ce qu’il découvre sur les écrans de la salle de contrôle porte le coup de grâce à ses derniers espoirs.













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