43- Ariel

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Ella et William viennent de partir. Je continue de dessiner, tout en feignant d’ignorer Ariel. Elle a vu mes dessins, tout à l’heure quand elle a fait son numéro. La lueur d’étonnement dans ses yeux ne m’a pas échappé. Maintenant, elle paraît s’affairer à ranger son placard. J’attends.

  • Tu as un joli coup de crayon.

Je l’ai entendue approcher mais j’ai fait semblant de ne rien remarquer.

  • Merci.
  • C’est qui, lui ? me demande-t-elle, en désignant Edan.

Tiens donc, elle ne pose pas de questions concernant les portraits la représentant ? Étonnant.

  • Un gars que j’ai aperçu avec l’agent Aetna.
  • Pourquoi tu l’as dessiné ?
  • Il me rappelle quelqu’un.
  • Qui ?

Circonspect, je me tourne vers elle.

  • Tu le connais ? la questionné-je sèchement.

Elle ne semble nullement déstabilisée et me regarde pensivement avant de répondre. Par une question :

  • Pourquoi m’as-tu dessinée ?
  • Tu m’intrigues, lui déclaré-je franchement. Il y a quelque chose qui m’échappe, comme si tu dissimulais une partie de toi…
  • Admettons, concède-t-elle. Et alors ? Crois-tu que William et Ella t’aient tout dit de qui ils sont…
  • Non, bien sûr. Cependant, ils sont moins… opaques que toi.

Elle s’assoit sur le lit en face de moi, un léger sourire aux lèvres.

  • Je suis peut-être un peu lunatique, me rétorque-t-elle d’un ton léger. Après, je n’ai vraiment rien de spécial. Mon histoire est la même que celle de la plupart des combattants. Je suis née aux abords de B4. À l’adolescence, j’ai été vendue par mon père à un marchand d’HC et après des années de…
  • Arrête, Ariel ! la coupé-je, irrité.

Elle semble surprise.

  • Je ne t’ai rien demandé. Alors, à défaut de me dire la vérité, évite au moins de me prendre pour un abruti.
  • Pourquoi te mentirais-je ? s’offusque-t-elle.
  • Je l’ignore. Cependant, je sais toujours quand on me ment.
  • Et tu ne te trompes jamais ? persifle-t-elle, d’un ton sarcastique.
  • Non.

Elle me jette un regard contrarié puis se lève brusquement et se dirige vers son couchage. Croyant qu’elle souhaite en rester là, je retourne à mes dessins. Quelques minutes plus tard, elle revient, avec un holopad et deux petites boîtes dans les mains.

  • Je peux, s’enquiert-elle, en désignant une place à côté de moi.

Curieux, j’acquiesce. Une fois installée, elle allume son terminal et ouvre les boîtes révélant des rectangles transparents sertis d’une fine armature métallique.

  • Tiens, mets-le, m’enjoint-elle en me tendant l’un d’entre deux.
  • Qu’est-ce que c’est ?
  • Ce sont des écrans oculaires. On les positionne comme ceci.

Elle place le rectangle devant ses yeux et la petite armature capte les contours de son visage puisqu’elle se déforme pour épouser l’arête de son nez et venir s’appuyer sur son front. Les yeux d’Ariel sont désormais occultés par un écran argenté dans lequel j’aperçois mon reflet déformé.

  • C’est une technologie similaire à celle des masques osmotiques, m’informe-t-elle.
  • D’accord, mais à quoi cela sert-il ?
  • C’est un système immersif de visionnage de photos et de vidéos.
  • Comment t’as eu ça ? la questionné-je, encore méfiant.

Je n’ai jamais vu ce genre d’appareil et cela me semble bien trop sophistiqué pour le trouver entre les mains d’une ancienne esclave.

  • Un cadeau de mon dernier maître, quand j’avais encore de la valeur à ses yeux, me répond-elle. Détends-toi, s’il te plaît. Je veux juste te montrer des photos.
  • D’accord, décidé-je à haute voix.

Son attitude m’intrigue de plus en plus. Pourquoi tient-elle tant que ça à ce que je la croie ?

Je m’équipe de l’écran oculaire. Une première photo s’affiche aussitôt. La qualité de l’image est extraordinaire. Je reconnais Ariel, vêtue d’un strict uniforme sombre, entourée d’autres individus tous habillés comme elle, droits comme des i et le visage figé. Sur un panneau est écrit : « Groupe Commando Chuteurs de l’Armée ES »

  • C’est une photo de mon travail avant le DC.

L’armée ES, c’est quoi ce délire ?

Avant que j’ai le temps de réagir, apparaît une nouvelle photo d’elle, portant un uniforme différent, plus fonctionnel. Elle est entourée de jeunes gens lui ressemblant dans des postures nettement plus décontractées. Ils sourient.

  • Des collègues de travail, murmure-t-elle. Nous vivions quasiment H24 ensemble. C’était ma famille, en fait.

Sa voix est tendue, comme si elle contenait un trop plein d’émotions. Moi, j’ai besoin de précisions. Alors que je m’apprête à lui demander des explications sur ces étranges clichés, elle pose sa main sur la mienne.

Un nouveau cliché s’affiche. C’est un vaste hangar rempli d’engins volants ressemblants à de gros aérojets. Elle et ses collègues, dans une combinaison d’un blanc immaculé, posent souriants au pied des monstres de métal.

  • C’est de là que je viens. Tu vois, c’est un quartier résidentiel de B4, me déclare-t-elle, en me serrant fermement le poignet.

Manifestement, elle m’enjoint de rester stoïque alors que le lieu qu’elle me montre est mystérieux voire inquiétant.

  • Je zoome, me prévient-elle.

Bien que je sois complètement perdu, je joue le jeu. Elle n’a pas agrandi l’image, enfin pas seulement. Elle lui a imprimé une rotation pour me montrer la sortie du gigantesque hangar. Au prix d’un effort considérable, je garde une expression neutre, presqu’ennuyée. Pourtant, ce que je contemple est vertigineux et incompréhensible. La vaste ouverture donne sur un vide d’un noir abyssal. Elle continue d’agrandir alors j’ai l’impression d’avancer ou plutôt d’être aspirer par ce trou béant qui devient une gigantesque fresque obscure et parsemée d’étoiles. C’est comme nager dans un ciel infini, au milieu d’une nuit sans lune. Apparaît alors un morceau de sphère coiffée d’une mer clairsemée de nuages, au-dessous de laquelle on aperçoit de vastes étendues bleues et d’autres teintées d’ocre et de vert. Je n’arrive pas à donner un sens à ce que je vois. Volontairement, je serre les dents. L’obligation de me contenir m’écrase et m’empêche d’intégrer cette folle perspective.

  • C’est là que j’habitais. Mon ancien maître est quelqu’un d’important alors sa demeure est plutôt luxueuse, mais à part ça, rien que tu ne connaisses déjà.

Son discours, en totale contradiction avec ce que je découvre, rend le spectacle que je contemple, encore plus inconcevable. Elle manœuvre ainsi parce qu’elle sait manifestement que nous sommes surveillés mais cela me donne le sentiment d’être coupé en deux.

  • En effet, c’est grand. Je n’ai pas eu l’occasion de voir de logements si spacieux, commenté-je d’un ton peu concerné.

Le cliché s’efface et un autre apparaît.

  • C’est un panoramique, m’informe-t-elle.

Devant mes yeux, une image encore plus inattendue se déploie : un buisson de tiges métalliques où sont accrochés bourgeons et fleurs tout aussi métalliques. Cette immense structure, d’un blanc étrangement lumineux, flotte au milieu de rien, ses contours mis en valeur par l’obscurité environnante. Sur le cylindre central, plus gros que les autres et hérissé d’une forêt d’appendices de toutes tailles, plusieurs individus vêtus de la même combinaison blanche que ceux du hangar, se tiennent debout. Derrière eux, une lune immense et grise flotte.

La lune ? Notre lune ? Est-ce que elle est train de me dire que des humains vivent dans des boites de métal géantes, là, juste au-dessus de nos têtes ?

  • La vue était pas mal, même si je suppose que tu en as vu de plus belles, poursuit-elle de ses commentaires factices, en m’écrasant les doigts.

Nous tournons à nouveau. La demi-sphère bleue réapparaît. Elle doit zoomer car j’ai l’impression que je plonge au milieu des formations cotonneuses qui s’écartent pour laisser place à de vastes étendues bleues et ocres. L’une d’elles se rapproche à une vitesse vertigineuse. La palette de couleur s’élargit. J’aperçois des ombres sur la surface couleur de sable. Les reliefs se dessinent : les Dunes. C’est le Désert, c’est l’Afrique.

  • En effet, réussis-je à articuler d’un ton que j’espère pas trop étranglé. J’en ai assez vu.

J’enlève l’écran oculaire. J’ai besoin de me raccrocher à quelque chose de plus tangible pour moi. Je me force à regarder les murs, les lits, à me rappeler où je me trouve, à me remémorer les dernières heures. Soudain, une question me revient.

  • D’où venais-tu, quand on s’est croisés dans le couloir, tout à l’heure ? lui demandé-je, abruptement.

Elle aussi a posé l’écran. Son expression dépitée m’apprend qu’elle avait espéré que j’oublie cet épisode. Cet étage du DC est configuré comme presque tous les endroits sous les Bulles. Il est circulaire et chaque quart est dédié à certaines tâches. Quand je l’ai croisée, nous étions dans l’aile où se déroulent les entretiens avec des individus extérieurs au DC, notamment les agents de l’Unité Spéciale de MAGIE. Je sais donc qu’Ariel y a certainement rencontré quelqu’un. Mais qui ? Et pourquoi ?

  • J’ai été interrogée par un agent de MAGIE, finit-elle par avouer, après une légère hésitation.
  • Oh, c’était Aetna ?
  • Oui, c’est ça.
  • Que te voulait-elle ? m’enquis-je.
  • Elle m’a posé des questions à ton sujet, elle voulait savoir ce que je pensais de toi… Elle m’a menacée à demi-mot… Tu vois le tableau, j’imagine ?
  • Oui.

Elle me ment, je le sens.

  • Et que lui as-tu dit ?
  • Noway, je ne proteste pas lorsque tu braves les règles, pire je te suis même parfois, et je n’ai pas encore essayé de t’éliminer dans ton sommeil. Pour Aetna, cela signifie que je suis de ton côté.
  • A-t-elle raison ? lui demandé-je, en capturant son regard.
  • Oui, me répond-elle en me rendant la pareille.

Cela, je le crois. Tandis que je me torture les méninges pour essayer de formuler mes questions, la porte coulissante s’ouvre sur William. D’un pas décontracté, il nous rejoint. En apercevant nos visages sûrement tendus, il s’exclame :

  • Vous êtes pas en train de vous disputer ?
  • Non, non, c’est notre moment « C’était le bon vieux temps », lui répond Ariel en tentant un sourire.
  • Oh ! Les souvenirs, ça peut piquer un peu. Faut pas en abuser si on veut pas se taper une bonne déprime, renchérit-il.

Ariel en profite pour se redresser et éteindre son Pad.

  • T’as raison. Ça suffit de se morfondre… il est temps de passer à autre chose. Je vais profiter de ce temps libre pour me payer le luxe d’une petite sieste.

J’opine vaguement du chef et la laisse s’éloigner. Je suis abasourdi, je voudrais avoir le fin mot de l’histoire. Cependant, elle ne dira rien de plus en présence de William.

  • Moi, j’ai besoin de me défouler. Je vais en salle d’exercice, lancé-je.

Dans ma tête, c’est la tempête, tellement de questions m’assaillent et restent sans réponse.

Une armée céleste ? Dont Ariel était membre ? En fait-elle encore partie ? Elle dit qu'elle est de mon côté, pourquoi ? MAGIE ne peut ignorer l'existence d'une telle organisation, sont-ils alliés, ennemis ? C'est à devenir fou !

Toutefois, je réussis à me diriger d’un pas tranquille vers la porte en ignorant le regard légèrement sceptique de William.

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