30- La première épreuve (2/2)

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Des raclements sur le métal, des grognements très graves, plus proches de la vibration que du son, emplissent l’espace. Même de notre place, nos corps résonnent. Des exclamations de crainte et d’admiration mêlées fusent des gradins lorsqu’une à une, d’énormes créatures s’aventurent à l’air libre. Leur allure me rappelle vaguement les grands prédateurs que j’ai croisés, au bord d’un grand fleuve en Afrique. Leur corps, d’un noir d’encre et strié de bandes rouge, mesure bien cinq mètres. Porté par quatre pattes puissantes et griffues, il se termine d’une longue queue pointue. Notre loge se rapproche nous offrant une vue imprenable sur leurs crânes massifs, pourvus de chaque côté d’un œil rond, mordoré et fendu par un trait plus sombre. Leur longue et impressionnante mâchoire s’orne d’un nombre indécent de dents acérées.

Ces cauchemars ambulants semblent au ralenti, avançant lourdement une patte après l’autre, indifférents au monde qui les entoure. Soudain, ils frissonnent, ondulent leur grand corps et commencent à se déhancher, comme ces danseuses dans les holofilms qu’adore Maya. Cela provoque l’hilarité générale. Les spectateurs, aux anges, vont jusqu’à taper des mains pour accompagner la danse burlesque des gigantesques monstres qui, en outre, changent de couleur. Les stries rouges s’élargissent tandis que le noir se teinte de gris. Ils « dansent » de plus en plus frénétiquement pendant que le public continue de s’esclaffer. Effaré, je jette un coup d’œil aux combattants. L’apparition des bêtes semble avoir motivé ceux qui restaient encore dans leurs camps. Désormais, ils sont tous soit sur les poutres, soit en périphérie du plateau à regarder les monstres exécuter leur danse du ventre.

  • Qu’est-ce qu’ils attendent ? Pourquoi n’attaquent-ils pas ? fulminé-je, de plus en plus à cran.
  • Eh bien Noway, avant de se lancer tête baissée, il faut étudier l'adversaire, me rétorque Edan de sa voix "salon de thé", insupportable en ces circonstances. Ici, en l’occurrence, je suppose que les Stratèges tentent de donner un sens à cette, comment dire, parade, avant de lancer l’assaut.
  • Je ne suis pas un génie, mais nous sommes au DC, ces monstres ne sont probablement pas végétariens et présentent des attributs leur permettant d’envisager de s’en payer une bonne tranche…
  • Noway ! m’interrompt Maya mais furieux, je continue.
  • Qu’est-ce qu’on en a à faire que ces monstres aient besoin d’un petit échauffement avant de se lancer ? Il faut attaquer, maintenant !
  • Noway, cesse de te comporter comme un sauvage ! m’ordonne Maya, en haussant le ton.
  • Je suis…

Edan enserre mon poignet d’une main de fer.

  • … Ressaisis-toi ! Ils nous entendent et tu les déconcentres.

En effet, en bas, les équipes Europe et Chine ont les yeux tournés vers nous.

  • Ils nous voient ? demandé-je en les fixant.
  • Non. Il y un écran de particules miroir.

Allez, qu’est-ce que vous attendez ? Foncez !

Comme s’ils m’avaient enfin entendu, ils s’élancent pour affronter les gigantesques lézards qui sont maintenant d’une couleur rouge orangée.

Comme de la braise sur laquelle on souffle pour la raviver…

Tandis que j’ignore les regards furieux que me lance Maya, la bataille s’engage. Les autres équipes ont suivi l’exemple d’Europe et Chine. Les reptiles arborent désormais une robe rouge écarlate et se déplacent à une vitesse fulgurante, de leurs naseaux s'échappe un brouillard de mauvais augure. Plus personne ne rit. On n’entend plus que le bruit des mâchoires qui claquent et les cris des combattants.

Martin d’Amérique, grièvement blessé, effectue son baroud d’honneur en se jetant au-devant d’une créature avec un cri de défi. Elle ouvre grand ses mâchoires pour projeter sur lui un nuage de son haleine. Stoppé net et comme vitrifié, Martin, les yeux exorbités, porte les mains à sa gorge et s’effondre. Dans un dernier râle, il est réceptionné dans la gueule grande ouverte. Un craquement sinistre et son buste échouant au sol, tripes à l’air, mettent fin à son acte de bravoure. Je m’arrache de la contemplation morbide de ses vertèbres mises à nu pour regarder ses coéquipiers, qui tentent de profiter de son sacrifice. Hélas, avoir la moitié d’un homme entre les dents ne parait nullement handicaper leur adversaire. Au contraire, après avoir gobé son trophée, sa couleur s’avive et sa puissance avec, semble-t-il. Un combat féroce s’engage.

Je balaie le plateau des yeux et compte les monstres. Il y en a quatre. Malgré leur infériorité numérique, pour le moment ils paraissent invulnérables. Chaque équipe se bat de son côté. Je ne comprends pas, ils seraient bien plus efficaces s’ils se coordonnaient. Là, ils font bande à part et, par conséquent ils se gênent parfois. Cela me rend fou. Sous mes yeux horrifiés, l’équipe de William et Ella, au prix d’une stratégie extrêmement risquée et de la mort de l’un d’entre eux, a réussi à acculer un monstre au bord de la fosse. L’équipe de Chine a eu la même idée et tous se retrouvent côte à côte, chacun face à une gigantesque mâchoire. Ils ne se parlent pas. Au lieu de faire cause commune, ils s’ignorent.

  • Pourquoi ils se comportent comme ça ? sifflé-je entre mes mâchoires.
  • Ils suivent les ordres de leur Stratège, répond Edan.

-- Leurs stratèges…

--… savent que l’équipe gagnante sera celle qui aura le plus de combattants en vie. Il n’y a donc aucun intérêt à faire alliance avec une autre équipe, finit-elle à ma place.

Leurs stratèges, ces êtres virtuels qui n’ont jamais eu à se battre pour survivre... Ces combattants sont fous d’obéir à des ânes pareils ! Parmi eux, se trouve l'ombre d'Alka...

Un combattant d’Europe fait trébucher Chin, qui se replie. Il n’a pas le temps de se relever, ni même de crier. D’un mouvement fulgurant, un reptile lui arrache la tête. Tandis que le monstre se retire et que le corps de Chin s’écrase au sol, c’est la débandade. Et voilà que ce psychopathe d’Aro, sorti de nulle part, vient se jeter au milieu de la bataille, bien décidé à en découdre, mais avec des humains.

Malade de dégoût, je me cale dans mon fauteuil, les yeux et la bouche close. Je voudrais échapper aux échos du combat.

J’ai cru pendant quelques semaines que l’on pouvait se soustraire au rouleau compresseur du système des Bulles, c’était une illusion. Les Bulles tuent toute humanité en nous.

Feng pousse un cri de rage désespéré.

  • J’arrive, retentit une voix tendue, Yugo, peut-être.

Un chuintement inattendu au niveau de ma taille attire mon attention. Je baisse la tête pour regarder. Ma ceinture a disparu.

Merde, qu’est-ce que j’ai fait ? Je vais tomber…

Un cri aigu de douleur ramène mon regard sur le plateau. Feng est touchée. Atteint par les terribles dents, un de ses bras est hors d’usage. J’aperçois le regard désespéré de Yugo, mais la queue et les mâchoires des monstres balayant inlassablement l’arène l'empêchent de venir à son secours, sans oublier la menace permanente que représente Aro dans leur dos.

Cherchant à échapper à la suite dramatique et prévisible des évènements, je regarde mes voisins fascinés par les combats, tout comme les milliers de personnes tout autour. Aucun ne songe une seconde à l’injustice de la situation, aucun ne se dit qu’il faudrait les aider. Malgré moi, mes yeux se tournent à nouveau vers l’arène. La violence absurde de ce que j’y trouve me tord un peu plus les tripes, tout comme mon impuissance à pouvoir le signifier.

À moins que…

Instinctivement, je touche l’endroit où devrait se trouver ma ceinture, je tire discrètement sur les sangles et cherche un bouton ou une attache.un petit cliquètement m’avertit que j'ai fini par trouver. Je saisis aussitôt les accoudoirs et je me propulse vers l’avant, vers le plateau.

Mon arrivée a le mérite de surprendre tout le monde, y compris le lézard menaçant Feng qui, d’un bond titanesque, me fait immédiatement face.

  • Bouge ! tempêté-je à une Feng médusée.

Un gros œil ambré me fixe, alors que derrière moi, le flanc d’un de ses comparses, tout occupé à sa chasse, me bloque tout retrait. Je jette rapidement un œil autour de moi. Léquipe de Chine s'est réfugiée sur les toits et j'aperçois la silhouette maléfique d'Aro qui prend le large. Esseulé et pris en tenaille, je ne peux que constater que je suis mal barré. Pourtant bizarrement, je me sens mieux ici que là-haut attaché à mon siège.

  • Hey, Noway ?

Je pivote dans la direction de la voix. C'est une jeune femme brune.

  • Attrape !

Un couteau glisse jusqu’à mes pieds. Je le ramasse sous l’œil de mon assaillant, nullement impressionné par ma nouvelle arme.

Je suis mort…

Je recule, me rapprochant dangereusement de la créature dans mon dos. Bientôt, un coup de queue ou un souffle mortel m’enverra dans l’autre monde. Un frisson à peine perceptible m’alerte. Le monstre auquel je fais face s’élance vers moi toutes dents dehors. Désespéré, je me jette au sol. La créature derrière moi a perçu l’attaque et virevolte en sautant pour affronter son congénère. Je me retrouve entre ses pattes tandis qu’elle réplique. À plat dos, tentant de me protéger la tête et le torse, je sens ses puissantes griffes me lacérer les jambes. Par chance, il ne les écrase pas, mais je sens le sang couler et la douleur irradier dans tout mon corps. Centrés sur leur querelle, les deux géants ne me prêtent aucune attention. Essayant de rester lucide, je cherche une échappatoire. Soudain, un détail arrête la valse affolée de mes yeux. Je repère une partie blanche et palpitante qui contraste avec le rouge vif de son abdomen. Sans hésiter, j’y plante mon couteau qui entre comme dans du beurre. Le monstre pousse un cri terrifiant et s’agite. Malgré ses soubresauts, je tiens bon et déchire la membrane autant que je peux, aspergé et aveuglé par un liquide jaunâtre et poisseux. Des litres !

Ses mouvements se font plus hiératiques. Il tangue.

Il va s’effondrer sur moi !

Englué dans ses miasmes et asphyxié, je réunis mes dernières forces et essaie de me retourner pour ramper. Une main puis deux attrapent mon bras et me tirent hors de danger.

« Vite, lève-toi ! M’exhorte une voix masculine. C’est William.

Je ne me fais pas prier. Il met un genou à terre devant moi et applique sur ma plus grosse plaie une sorte de film collant tandis que les autres nous entourent pour tenir en respect le lézard encore vivant et passablement énervé.

  • Non ! les interpellé-je, écartez-vous, il faut lui offrir plusieurs cibles pour le perturber.

Une salve de regard surpris me parvient mais ils m’écoutent. Je me tourne vers William, toujours à mes côtés.

  • Dessous, au niveau de l’abdomen, il y a une petite membrane blanche. C’est là que j’ai planté le couteau, lui dis-je en désignant le cadavre de la créature.

Il me regarde gravement puis se tournant vers ses équipiers,

  • Vous avez entendu les mecs ? Il va falloir tirer le diable par la queue, encore. Ella, t’es partante ?

Elle hoche la tête.

William, sans un mot de plus, va se poster à l’extrémité de l’arc formé par les combattants. La bête démoniaque me fixe. Je m’avance couteau à la main pour la provoquer. Ella, postée sur son flanc, s’élance, mais un coup de queue la manque de peu. Notre adversaire claque des mâchoires dans sa direction. William tente de faire diversion en venant lui piquer le flanc opposé. Ella essaie encore. Une nouvelle fois, il la repousse sans la blesser. Tous viennent courageusement provoquer le monstre, pour procurer une ouverture à Ella. Ça ne fonctionne pas. Nous nous épuisons. Le lézard, non.

« Karl, à toi ! s’époumone William.

Celui-ci, visiblement à bout de forces, attire l’attention de la bête, mais se retire trop lentement, les griffes l’atteignent en plein dans le ventre. Dans un grand cri de douleur, il s’effondre. Je me précipite pour le tirer à l’écart. Saignant abondamment, il retient ses intestins avec ses mains. Je le dépose délicatement au sol.

  • C’est bon, vas-y me murmure-t-il, dans un râle. Je ne peux rien de plus pour lui alors après un dernier regard, je le quitte.

Quand je reprends place, j’aperçois Feng juchée sur un container, observant notre combat désespéré.

  • Qu’est ce que t’attends pour venir nous filer un coup de main ? lui crié-je, furieux.

Elle me fait un signe de dénégation, en me montrant son oreille. Son stratège ne veut pas.

  • Qu’est-ce que tu risques à désobéir ? La mort ? craché-je désabusé, en détournant les yeux.

Je boite de plus en plus. Ma jambe me fait atrocement souffrir. Je veux tenter le tout pour le tout tant que j’en ai encore la force.

  • Ella ? Je vais sacrément l’énerver. Tiens-toi prête !

Alors que je m’apprête à y aller, la jeune femme brune qui m'a donné le couteau, atterrit souplement à mes côtés, plantant ses yeux graves dans les miens. Elle me sourit.

-- Tu prends à gauche et moi à droite ?

J’acquiesce et nous nous élançons aussi vite que nous le permettent nos corps meurtris. Deux proies faciles, la bête hésite. William, rejoint par Yugo, lance alors une offensive sur son flanc droit. Enfin, notre ennemi est tout entier accaparé par nous quatre. Alors qu’il vient de balayer William et Yugo d’un revers de queue et que j’imagine déjà son haleine fétide scorifiant mes joues, il pousse un cri atroce qui me renverse. Je tombe, le sol tremble. Ella, debout près de la bête à l’agonie, pousse un cri sauvage. Etendu, les bras en croix, je m'offre le luxe d'un soupir de satisfaction.

La jeune brune me rejoint et me tend la main pour m’aider à me relever.

  • Merci... ?
  • Ariel. Mais, c'est pas terminé, il en reste encore deux, me dit-elle, un brin ironique il me semble.
  • Dans ce cas, allons-y ! j’ai pas que ça à faire, lui rétorqué-je, du tac au tac.
  • T’es pas sérieux, là ? m’interpelle William, manifestement le porte-parole des deux équipes autour de moi.
  • J’ai pas d’équipe, je fais ce que je veux.
  • Si, c’est nous ton équipe ! Notre stratège nous l’a dit, m’assène Ella.

Première nouvelle… MAGIE ne perd pas de temps. Me voilà le nouveau pion d'Alka !

  • Ça m’est égal ! Les autres ne sont pas mes ennemis. Nous sommes dans la même galère. Faites ce que vous voulez, moi, je vais les aider.

Je leur tourne le dos et me dirige vers les autres containers.

  • T’es un homme mort si tu fais ça, me lance amèrement Yugo.
  • Oui, nous le sommes tous depuis que nous avons posé le pied dans le Dernier Cercle. Il nous reste la liberté de choisir qui l’on veut être avant que cette inéluctable réalité nous rattrape, conclus-je en m’éloignant sans me retourner.

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