25- Le retour

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Je rentre fatigué mais satisfait de ma session de sport particulièrement intensive. Mon programme, comme presque chaque soir, est de nous préparer un repas léger puis de partir au G0.

Je me suis installé dans une routine confortable. C’est le piège des Bulles, Saul me l’a expliqué un soir. Tu es esclave, corvéable à merci et jetable, mais tu l’oublies parce que tu es en sécurité. Tout ce dont tu as besoin se trouve à portée de main et on laisse suffisamment de mou à tes chaînes pour que tu ne les sentes plus. Alors, subrepticement, tu te ramollis, tu t’endors. Si bien que tu finis par ne plus prêter attention au sort qui t’es réservé. Je me souviens encore du regard sombre et du sourire sardonique de Saul quand il a conclu :

  • C’est du Grand Art, mon ami ! Une subtile mécanique, extrêmement pernicieuse et bien rôdée.
  • Alors, quoi ? ai-je rétorqué, désabusé. On ne devrait plus se réunir, s’interdire de partager des moments heureux ensemble ?
  • Bien sûr qu’il faut se réunir. Mais nous devons rester vigilants et lucides. Nous souvenir que nous, les infras comme les Bullites, ne sommes pas libres ici. Nos vies ne nous appartiennent pas !

L’espace de quelques semaines, j’ai été pris dans la douce toile d’illusions créée pour nous. J’ai oblitéré cette froide réalité. La cruauté de ce monde ne m’agresse plus.

Ce soir-là, j’ouvre la porte et annonce mon retour, comme d’habitude, en cantonnant depuis le vestibule :

  • Coucou ! Je suis rentré ! Je vais me doucher et…

À ma grande surprise, le claquement caractéristique de ses talons devance Maya, qui arrive en trottinant. Elle apparait tout en parfums capiteux et en robe de voiles vaporeux : sa tenue du soir. Le sourire aux lèvres, elle s’approche et me chuchote d’un ton ravi :

  • Ah ! Te voilà enfin ! Devine quoi ? J’ai une invitée surprise ! C’est …

Non ! Pitié ! Non ! Ne le dis pas…

Alka !

Au prix d’un effort intense et douloureux, mon joli masque d’HC modèle tient le coup.

  • Oh ! Super ! Comment va-t-elle ?
  • Bien ! Mais, viens. Ne reste pas planté là ! Elle te répondra elle-même…

Elle me prend par le bras et nous rejoignons Alka dans le salon.

Celle-ci se tourne vers moi et ce que je ressens est indescriptible. Comme ces insectes voletant autour des flammes, je sais que je risque de m’y brûler, mais je suis irrésistiblement attiré.

Elle offre la vue de son visage impassible. Les commissures de ses lèvres se courbent du sourire adéquat à la situation. Pas une étoile dans ses yeux quand elle déclare d’un ton plat et lisse :

  • Bonsoir Noway. Contente de te revoir. Comment vas-tu ?

Rien dans son attitude, dans la façon dont elle bouge ou se tient n’indique une quelconque émotion. J’ai devant moi un être doué de parole dont le corps n’exprime rien. Une enveloppe programmée pour faire semblant d’être humaine !

Il ne subsiste rien de l’Alka de Triglav dans ce que je contemple là.

Des banalités convenues réussissent à sortir de ma bouche. Et puis, le silence. Nous n’avons plus rien à nous dire. Nous sommes devenus deux inconnus. Maya nous en fait la remarque, de son primesautier .

  • Eh bien, vous êtes bien empruntés… Cela ne fait pourtant pas si longtemps que vous vous êtes quittés. »

Alka répond qu’elle est sans doute fatiguée, s’excuse auprès de moi et me réitére sa soi-disant joie de me revoir. Quant à moi, je mets ça sur le compte de la surprise. Quelle scène pathétique !

Je demande la permission d’aller me rafraîchir avant de leur préparer le repas. Maya agrée et je m’enfuis. Je m’exécute comme un automate, incapable d’aligner deux pensées cohérentes. Je suis choqué car, au fond de moi, je n’ai cessé de croire qu’elle réussirait et qu’elle reviendrait entière et lumineuse.

Une fois le repas préparé, la mort dans l’âme, je les rejoins. Fort heureusement, Maya anime la conversation pour deux voire trois. Pour ma part, je m’attele à servir et à manger pendant qu’Alka répond patiemment à la mitraille de questions de Maya. Celle-ci veut tout savoir de ce qu’a vécu Alka, durant les semaines écoulées depuis mon retour.

Alka explique qu’elle a eu besoin de quelques jours de convalescence. Ensuite, elle a terminé sa mission et est rentrée à B2 dans l’intention de retrouver une vie plus « normale ». À peine arrivée, elle a été convoquée par son chef qui l’a informée d’une nouvelle affectation temporaire. Le directeur des Bulles Ter, Edan, impressionné par ses compétences, avait demandé qu’elle soit rattachée à ses services pour une mission temporaire de deux mois. À l’évocation de cet homme, je dresse l’oreille. Selon Victo, son HC, Edan a trouvé un moyen d’échapper aux effets de l’Optimem, i est membre d’une sorte de groupe, tous résistants à l’amnésie et contre cette pratique. Alors s'il la voulait auprès de lui, peut-être qu'un espoir subsiste ?

Alka était donc partie le rejoindre avec une injonction médicale stricte :se soumettre à une séance d’Optimem toutes les semaines, que celui-ci soit paramétré ou pas. Elle a ainsi subi une autre séance sans paramétrages avant que ses données personnelles ne puissent être transférées sur son nouveau lieu de résidence. Maya est effarée de l’apprendre, car ce type de séances occasionnent des amnésies plus massives et parfois préjudiciables. Moi aussi, je suis atterré, l'intervention d'Edan n'a rien changé.

Pourtant, sous cape, j’observe Alka. Une infime lueur d’espoir m’anime encore et je guette le moindre signe pouvant l’alimenter. Je la détaille. Elle a maigri. Son visage pâle et figé présente des traits plus anguleux qui durcissent son expression. De grands cernes bleutés soulignent la couleur vert d’eau de ses yeux. J’épie ses gestes y cherchant un peu de relief, un peu de vie. Elle semble fatiguée et une tension continue presque imperceptible, l’habite. Elle réagit peu aux nombreux commentaires de son amie. Assise bien droite, ses jambes rangées sous la table, elle présente une immobilité de statue. Quand elle s’anime, ses gestes sont mécaniques et fonctionnels, pas un de trop. Ses mains restent sagement posées sur la table quand elle raconte des anecdotes de sa vie sous BulleTer. À de rares moments, l’espace d’une micro seconde, son regard s'enfuit et se perd au-dessus de la tête de Maya.

Cela allume une colère sourde en moi qui enfle avec les questions fusant sous mon crâne. Souffre-t-elle sans pouvoir en identifier la cause ? Que lui ont-ils fait ? Ont-ils mis à jour sa prise de conscience et augmenté l’intensité de ses séances d’Optimem pour tuer dans l’œuf ses velléités d’être elle-même ?

À cette idée, mon esprit s’échauffe à l'idée de ce qu’est réellement ce traitement d’optimisation mémorielle. Victo me l’a expliqué. Pour provoquer l’oubli de certaines informations, la méthode utilisée est l’ECS. Ces trois lettres anodines cachent une technique barbare et criminelle selon moi : l’électroconvulsivostimulation. Dit plus crûment, la provocation volontaire de crises d’épilepsie via des chocs électriques. Sous hypnose, les Bullites subissent des chocs électriques ciblés afin de provoquer l’amnésie recherchée. Le bénéfice secondaire et terriblement pratique de cette méthode se trouve dans le fait que le choc électrique et la crise qu’il entraîne effacent simultanément le souvenir de celui-ci du cerveau du sujet.

À la fin de cette soirée, je ne suis plus qu’une boule de rage.

Quand elle s'en va, je vais me coucher la boule au ventre et ne parviens pas à trouver le sommeil avant tard dans la nuit. Le lendemain, j'accomplis mes tâches quotidiennes. Dès que je suis libre, je me presse de rejoindre la salle de sport. Je dois évacuer toute cette frustration sans quoi je vais exploser. Je jète mon dévolu sur le Cube de Combat dans lequel j’entre d’un pas résolu.

J’en ressors deux heures plus tard, en sueur. Le cube semble être animé d’une envie de nous en mettre plein la vue, car il clignote de toutes les couleurs de l’arc-en- ciel sous les yeux ébahis d’une dizaine de personnes, dont Hélio qui m’interpelle :

  • Noway ! Mais qu’est ce que tu fous ?

Il paraît inquiet et agacé. Les raisons m’en échappent et en vérité, j’y accorde peu d’importance. Je lui intime d’ailleurs de se mêler de ses affaires. Ce n’est vraiment pas le bon jour pour me titiller.

Malgré tout, il me suit jusqu’aux vestiaires en continuant de s’enquérir de ce qui m’arrive. Je le regarde d’un air peu amène.

  • Je vois bien qu’il y a un truc qui va pas ! insiste-t-il. Tu peux tout me dire, tu sais. On est amis, je peux peut-être t’aider… Ou, même si j’peux pas, parler déjà, ça fait du bien. Ça évite de faire des conneries même, parfois.

Je soupire bruyamment, ferme les yeux et me masse les tempes. La tension si durement évacuée menace de faire un méchant retour. Je me suis attaché à ce garçon et notre amitié m'est précieuse, alors je m'efforce trouver un moyen pour qu’il prenne le large sans lui faire de peine.

  • Hélio, s’il te plaît, va-t-en ! articulé-je, contenant à grand-peine mon envie de crier.

Il cesse de s’agiter et laisse le silence s’installer. Conscient de mes piètres qualités de diplomate, je crains de l’avoir blessé, alors je lève les yeux. À ma grande surprise, un sourire éclot sur son visage. Un peu triste mais lumineux. Il hoche la tête.

  • D’accord. Je m’en vais. À tout à l’heure.

Comme je lève un sourcil étonné, il précise en levant les bras au ciel :

  • Bah, au G0 andouille ! Comme tous les soirs.
  • Je ne sais pas, grogné-je, je ne pense pas être d'humeur…
  • Pas grave. Au moins tu tireras la gueule en bonne compagnie ! À tout’ ! »

Il me tire la langue et s’échappe en ayant réussi l’exploit de m’avoir arraché un semblant de sourire.

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