22- Les secrets de la Légende (2/2)

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La mère de Léo m’interpella d’une voix brisée :

  • Noway, debout ! Le combat n’est pas fini !

Je levai les yeux, appelé par cette voix qui vibrait de la même peine que moi.

J’étais entouré de tous les miens. Effrayés mais déterminés, leurs regards portaient tous dans la même direction. À l’ombre d’une porte cochère, se détachaient six silhouettes identiques à celle d’Irsk.

Une grande pesanteur s’abattit sur moi. Nous allions tous mourir, à quoi bon nous battre ? Il y avait trop peu de guerriers dans nos rangs pour pouvoir l'emporter.

Les zombies s’avançaient, attirés par l’odeur du sang. Ensuite, ils fondraient sur nous et ce serait un massacre !

  • Noway, je te le redis ! Debout, bon sang !
  • Pour quoi faire ? Partez ! Ceux qui ne sont pas blessés, Partez ! Laissez-moi avec Léo, nous sommes couverts de sang ça va les attirer ! Sauvez-vous ! Tant qu’il est encore temps !

Elle se baissa pour me saisir le menton comme quand j’étais enfant, plantant ses yeux dans les miens.

  • J’ai perdu mon fils ! Je refuse d'en perdre un second aujourd’hui ! Qu’aurait fait Léo ? Tu le sais, Noway ! »

Oui, je le savais. Léo était profondément altruiste et idéaliste. Il prônait la solidarité entre tous les Clans. Il n'aurait jamais laissé des gens sans défense derrière lui. Il aurait voulu qu’on se batte pour éliminer les menaces et sauver toutes les vies humaines que comptait la cité, sans distinction de Clans.

Pour lui, je me relevai. Kaly, sans un mot, me tendit mes lames qu’elle avait ramassées.

Autour de moi, chaque membre de ma tribu portait des entailles au bras, mutilations volontaires et sanguinolentes. Choqué, je mis quelques secondes à comprendre. Puis la folle stratégie envisagée fit jour dans mon esprit. Ils allaient servir d’appât comme Kaly l’avait fait involontairement pour me permettre de surprendre Irsk. Mais à quel prix ? En dépit de l'aide d'Ely, je demeurais gravement blessé . Ce plan était désespéré mais nous n’avions que celui-là et pas le temps.

  • Maintenant ! cria Ash.

Une vague humaine s’élança et se divisa en trois groupes distincts pour passer sous le nez des six prédateurs et attirer chacun dans son sillage deux clones de Irsk.

Une dizaine d’entre nous, les guerriers, regardèrent ceux qu’ils aimaient détaler. Puis, ils s’élancèrent par groupe de trois ou quatre sur les talons de ces monstres.

La suite, je ne peux pas la raconter. Je ne m’en souviens pas. Le peuple des Mirages m’a affirmé que je refusais de visiter ces couloirs-là de ma mémoire. J’ai condamné les portes : les souvenirs sont là, quelque part dans ma tête, mais j’en ai verrouillé les accès.

Je sais que nous gagnâmes cette horrible bataille, parce que le clan a survécu. Mais au prix de la vie de certains des meilleurs d'entre nous. .

Nous avons perdu vingt-six personnes, ce jour-là. Vingt-sept avec Kaly. Elle, du moins son corps bien qu’abîmé, a survécu. Son âme quant à elle, a éclaté ou s’est effondrée. Qui sait ? Ma seule certitude, c’est que Kaly n’est plus là.

Moi, j’ai passé des semaines entre les deux rives… la vie et la mort. Une infection m’a assiégée, j'ai subi une fièvre intense et des hallucinations peuplées d'horreurs.

Quand enfin la maladie a desserré son étau, je me suis réveillé. À côté de moi, se trouvait un très vieil homme, le visage triste et parcheminé où quelques larmes avaient laissé leurs sillons. Son regard se perdait dans la contemplation d'une petite lucarne en face de lui. Mon esprit embrumé mit quelques secondes à lui donner une identité : Ash. Il avait vieilli de plusieurs années pendant mon absence. Je tentai de prononcer son nom. Je dus m’agiter un peu car ses yeux vinrent se poser sur moi. Son visage se figea, se fronça puis s’illumina. Sa main chaude vint caresser ma joue .

  • Enfin… tu es réveillé, mon petit ! »

Ainsi, commença ma longue convalescence.

J’appris que mon clan, malgré le lourd tribut payé, avait décidé de laisser l’accès à un puits au clan responsable. La mère de Léo, depuis le décès de celui-ci, avait élevé les rêves de son fils au rang de Lois et elle était assez convaincante pour que la majorité la suive. Sous son impulsion, une trêve de trois mois avait été négociée avec l’ensemble des autres clans. Ils avaient accepté de ne pas nous provoquer en Duel durant tout ce temps. Il paraît même que certains nous vinrent en aide, en nous faisant don de nourriture.

Je n’ai eu que de lointains échos de tout ceci. J’étais loin, perdu dans les méandres cauchemardesques de mon esprit brisé. Mon corps se régénérait mais je sombrai dans un désespoir sans fond. Plus rien n’avait de sens. Rien ne pouvait être juste s’il était permis que des choses si terribles et absurdes arrivent.

J’errais, tel un spectre, tâchant d’éviter la mère de mon ami, son sourire illuminé de Sainte Martyre et ses discours m’appelant au Grand Pardon pour trouver la paix. Je devais aussi me tenir loin des membres du Clan assassin de mon ami car les apercevoir réveillait en moi des images que j’étais incapable de supporter. Enfin, je me heurtais sans cesse à la disparition invisible de Kaly. Régulièrement, je laissais une phrase lui étant adressée en suspend, le regard vide du corps de celle qui fut ma sœur glissant indifféremment sur moi.

Parfois, en proie à une violence intérieure incontrôlable, je quittais la cité. Je rejoignais la forêt pour hurler ma colère, déverser toute ma rage et ma rancune contre l’Univers, contre tous et toutes et, surtout, contre moi-même.

Je rêvais de voir les chenillards sortir de Bulle pour pouvoir me porter au-devant d’eux et enfin en finir.

Mais rien. La vie était accrochée à moi comme une tique.

Alors, un jour, las d’avoir si mal de toujours croiser les fantômes d’une vie à jamais perdue, j’ai fait mon paquetage et foncé droit vers le désert. Je marchai sans but précis, si ce n’est partir loin.

Avant de m’enfoncer dans l’étendue de dunes, je fis halte dans un petit village. C’est là que je trouvai le pendentif que je porte autour du cou. Puis, je m’enfonçai dans le désert et faillis enfin mourir.

Perdu dans des dunes, tenaillé par la faim, la langue gonflé et écailleuse, les yeux secs, je m’écroulai au beau milieu d’une nuit silencieuse et étoilée. Quand ma tête heurta le sol, j’étais convaincu que tous mes maux s'achevaient .

Mais le peuple mirage me trouva. Ils virent briller le papillon de Tamanrasset, ainsi qu’ils l’appelaient, à mon cou.

  • Si tu as eu suffisamment d’énergie et de volonté pour suivre les papillons, alors ton heure n’est pas encore venue.

J’étais furieux. Qui étaient-ils pour décider à ma place de mon destin ?

Leur réponse fut à leur image.

  • Cesse de blatérer comme un stupide chameau ! Tu as trouvé le Papillon, nous t’avons trouvé. Le désert dit que tu dois vivre ! Nous t’offrons l’asile et de quoi manger et boire. Tu es si faible que nous pouvons t’y forcer. Tu es si faible que tu ne peux pas t’enfuir. Alors, bois, mange et reprends des forces. Si tu veux encore mourir quand tu reprendras ta route, soit, c’est un jeu d’enfant de rencontrer la mort dans le désert ! »

À ce moment-là, amèrement, je pensai que manger du sable à longueur de journée devait avoir un effet corrosif sur l’intelligence, mais ils avaient raison sur un point, je ne pouvais pas les empêcher de me sauver.

Je repris des forces. J’appris beaucoup avec eux, notamment la connaissance des astres, mais aussi de l’âme et du cœur de la Vie dont nous faisons partie. Grâce à leur philosophie brute, pure et incisive, je naquis à nouveau et je grandis.

Quand je les quittai, j’avais le cœur lourd mais j’avais retrouvé le goût de vivre.

Alors je traversai le désert vers l’Est puis je traversai la mer, deux fois. Ensuite, je cheminai longtemps vers le Nord en longeant la côte. Là-bas, je découvris des paysages inédits : les forêts, les montagnes. J’appris à les connaître au sein d’une communauté qui y vivait, loin des grandes Bulles et toute proche de la mini-Bulle de Triglav. Ils partagèrent avec moi leur connaissance des cartes et de l’orientation. J’étais bien chez eux, mais l’appel du Voyage fut plus fort. Je les quittai pour me diriger vers le Nord-Ouest. La première méga bulle dont je m’approchai était B3. Je la regardai de loin puis me mêlai un peu à la population vivant autour. J’appris qu’il en existait d’autres alors je repris la route. C’est en quittant les abords de B1 que je rencontrai la petite Sélène. Elle ne m’a jamais parlé d’Orion, mais elle s’était bien égarée dans la forêt.

Lorsque j'ai quitté HinterSea , un jeune homme nommé Jens m'accompagna en effet. Il ne s'est pas cassé les deux jambes, juste fait une belle entorse à une cheville. Il n’a jamais eu besoin que je le porte sur mon dos.

Quant à savoir d’où sort cette idée que je sens bon le sable chaud, mystère !

Je finis mon verre et souris. Cette légende aurait certainement bien fait rire Léo qui, pour se foutre de moi, m’appelait pompeusement « Noway le briseur de cœur et d’os ».

Son absence, leur absence, Ash, Kaly et lui, me serre douloureusement la gorge l’espace d’un instant. Mais le souvenir chaleureux de leur amour me réchauffe le cœur.

Léo, qui rêvait tant que l’humanité se rassemble, aurait été fier de me voir contribuer, même malgré moi, à rouvrir les routes reliant les hommes des quatre coins du continent. Kaly et Ash également, je crois.

Je tire le lien autour de mon cou pour extraire le pendentif et le poser dans le creux de ma main. Je m’y suis attaché, c’est un peu mon porte-bonheur. Je le regarde un instant et lui promet d’avoir un jour le courage de raconter cette histoire à haute voix, pour qu’à leur tour, ces personnes exceptionnelles qui ont peuplé ma vie, prennent la place qui leur revient dans la légende.

Puis, je me lève et m’approche de Saul pour le lui montrer. Il se penche pour l’observer.

  • Tiens ! tiens ! Qu’avons-nous là ?

Les gens se pressent autour de moi et veulent tous voir ce petit bout de pierre taillé.

Saul souhaite le saisir pour le voir de plus près. Refusant cependant que le pendentif quitte mon cou, je me penche . Il parle pour lui-même.

« Mmm… C’est bien du diamant, mais l’objet noir au milieu qui figure le corps de l’insecte… Ce n’est pas une pierre… On dirait… Mais oui, c'est une antique carte mémoire. C’est fabuleux ! Qui sait ? Elle a peut-être conservé ses informations !

Il se tourne vers moi, l'air fébrile.

  • Je connais quelqu’un qui pourrait peut-être en sortir quelque chose.
  • Avisant mon regard, il s’arrête net.
  • Ok ! Ok ! Chaque chose en son temps. Nous reparlerons de ça, à un autre moment.
  • Oui, acquiscé-je. En attendant, reparlons de cette histoire. Soyons clairs, Je ne suis pas le surhomme que tu décris. Il y a des passages inventés de toutes pièces et d’autres exagérés.

Il éclate d’un rire bon enfant.

  • Bien sûr, c’est le propre des légendes, mon garçon. Une fois lancées, rien de les arrête ! Elles se fichent bien de savoir ce qu’en pensent le héros d’ailleurs !

Il me sourit gentiment et pose sa main sur mon épaule.

  • Tu n’as pas le choix, conclut-il sur un ton taquin. Il va falloir t’y faire, cette histoire ne t’appartient plus.

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