18- L'avenue des Merveilles (1/2)

7 minutes de lecture

J’emboîte le pas d'Hélio tandis que nous nous dirigeons vers le centre de Bulle. Étonné et un peu inquiet, je l’interpelle :

  • Je pensais que nous allions dans un lieu de divertissement. Nous sommes dans le quart des loisirs, pourquoi nous en éloignions nous ?

Tout en continuant, il me fixe quelques secondes de ses yeux rêveurs, puis il se marre. Moi non, je veux une explication. Alors il reprend son sérieux :

  • Ici, c’est le quart des loisirs, autorisés et conçus par et pour les Bullites… Excepté les salles de sport dédiées, aucun lieu ne nous est accessible sans la présence de notre responsable légal. Je pensais que tu le savais.
  • Maintenant je le sais, rétorqué-je un peu vexé. Ça ne m’indique toujours pas où nous allons.
  • Relax, mec ! Nous allons sur l’avenue des Merveilles. Tu verras, c’est cool.
  • En effet, l’avenue des Merveilles, ça sonne bien.
  • Ouais, enfin, t’emballe pas trop quand même. L’appellation est un peu ironique…

Je m’apprête à creuser le sujet quand nous débouchons sur l’immense place centrale, écrasée par la titanesque présence d’un bâtiment ovale. Toutes ses proportions sont gigantesques. Dehors, j’aperçevais de loin ce genre de mastodontes, mais tous étaient en partie écroulés, usés par le temps et inexorablement engloutis par la végétation. Celui-ci est intègre. Il dresse son corps monstrueux sur le fond noir aux nuances vert acide du ciel artificiel de Bulle, un sombre calice. Sa base, haute de trois étages au moins, est la plus étroite. Elle est percée de milliers de rais de lumières traversant de fines fentes. Peut-être des fenêtres. La partie supérieure, plus large, s’ouvre comme une fleur aux courbes oblongues. Au sommet, le pourtour est parcouru par une guirlande perpétuelle de lumière pulsée. Le spectacle est à la fois terrifiant et exaltant. Je suis pétrifié, la bouche ouverte.

  • Hé, qu’est ce qu’il y a ? T’es tout pâle, on dirait que t’as croisé un zombie ! m'interpelle Hélio, qui s'est arrêté quelques mètres devant moi.

Je sursaute. Mon coeur s'accélère à l'évocation de ces créatures de cauchemar.

  • Non, je regardais ce bâtiment, c'est impressionnant. Il y a des combats avec des zombies sous Bulle ? l'interrogé-je, l'air de rien.

Il me fixe un instant, les sourcils froncés puis éclate de rire.

  • Bien sûr que non ! s'esclaffe-t-il. Arrête de faire l'idiot ! ça existe que dans les films pré-B, les zombies.

Je souffle et prends un air faussement soulagé. Si, ça existe les zombies. J'ai payé suffisamment cher pour le savoir. Mais ici, on semble avoir le luxe de pouvoir nier leur existence. Je choisis donc de laisser ce garçon à ses douces certitudes.

  • Est-ce le… commencé-je à demander en désignant l'immense bâtiment.
  • … Ring, ben oui ! Aussi officieusement nommé, la moulinette, le hachoir, la porte des Enfers, je te fais pas un dessin.

En effet, pas besoin, même si je ne serais pas contre une description un peu plus détaillée. Mais mon compagnon ne paraît pas d'humeur à jouer le guide touristique plus longtemps, il commence à trépigner.

Je m’arrache, à regret, de la contemplation de ma future demeure et me tourne vers lui. Avant de repartir, Je veux éclaircir la nature de notre terminus. Le jeune homme m’observe d’une expression étrange, entre perplexité et déception .

  • Tu connais vraiment rien de rien, ici ?
  • Je viens d’arriver et, chez moi, il n’y a rien de tout ça…
  • Mouais… J’me demande bien où c'est. Parce que j’connais personne qui ait jamais vu ou entendu parler des Rings.
  • Eh bien, je serai le premier, répliqué-je, un peu contrarié. Ceci dit, si ma présence te pèse, on peut en rester là.
  • Non ! C’est juste que… Laisse tomber, d’accord ? Je suis maladroit, je voulais pas te vexer. On y va ?

Je ne bouge pas d'un pouce et lui lance un regard appuyé et entendu. Je n'irai nulle part sans plus de détails.

Ses épaules s’affaissent, il soupire.

  • C’est dur de décrire un endroit que tout le monde connaît.
  • Où allons-nous ? insisté-je, durcissant le ton.

Il lève les yeux au ciel et répond d’un ton las :

  • Tu connais les artères qui séparent les quarts ?
  • Celles qui servent aux bâtiments logistiques ?

Visiblement soulagé, il répond :

  • Oui, exactement. C’est là que se trouve notre quartier des loisirs à nous. Certaines portions sont moins fréquentables que d’autres, mais là où j’t’emmène, il n’y a rien à craindre, je te le promets.

Ses traits juvéniles pleins d’espoir m’attendrissent. Décidant de lui accorder ma confiance, je me détends et traverse les quelques mètres qui nous séparent.

  • C'est bon ! Je te suis.

Nous longeons l’énorme bâtisse en silence. Quand enfin nous nous engageons dans l’avenue des Merveilles, j’apprécie pleinement tout le sarcasme de l’appellation. C’est une ruelle encastrée entre de froids bâtiments gris, tout en angles sévères. Ceux que nous croisont dessinent des ombres anonymes et indistinctes. L’obscurité est faiblement combattue par une enfilade de petites enseignes lumineuses aux clignotements anarchiques, donnant à voir des noms ubuesques : « ex hop », « fé des aces », « Lupna »,« Le recon », « Le temple de l’impudr ». Je m’interroge silencieusement sur ce que peuvent bien proposer ces établissements, mais je le garde pour moi : pas envie de provoquer à nouveau, la consternation de mon jeune guide. D’autant que, depuis que nous sommes entrés dans l’avenue, il a repris du poil de la bête. Le pas plus vif, presque martial, la tête haute, il avance fier et heureux.

  • T’as l’air drôlement content , dis donc ?

Il tourne vers moi son visage fanfaron.

  • Oui ! Il me tarde d’y être et de te présenter aux copains… Surtout Saul, tu vas l’adorer.

Quelques minutes plus tard, nous nous arrêtons devant une enseigne qui a misé sur le minimalisme. Au moins, toutes les ampoules fonctionnent. Hélio se tourne vers moi, ravi :

-Tadam ! On y est, bienvenu au G 0 !

Il me désigne une pancarte à l'entrée:

À lire avant de passer la porte

Prière de laisser la gravité du monde sur le trottoir avant d’entrer. Merci de déposer vos valises et vos idées noires dans le caniveau. Avec un peu de chance, elles exploreront un jour les fonds marins !

Ceci fait, vous êtes bienvenu !

Entrez !

Ainsi, j'entre dans ce lieu si fabuleux aux yeux d'Hélio. Pour l’instant, tout ce que je découvre, c’est une petite salle enfumée, meublée de brics et de brocs : un capharnaüm organisé. C'est presque un acte de sédition de tenir un lieu pareil à l'intérieur d'un endroit aussi formaté et monolithique qu’une Bulle. Le maître des lieux, l’homme le plus gros que j'ai jamais vu, trône derrière un bar assez costaud pour soutenir ses deux monstrueux avant-bras. Je suppose que c’est le fameux Saul que tout le monde est censé adorer. Il me regarde entrer à la suite d’Hélio avec un sourire paisible. Son visage poupon est éclairé par le rouge de ses joues rebondies et deux yeux verts pétillants de malice. Sous ses airs affables, son regard direct et lumineux est difficile à soutenir. Mes yeux glissent sur son crâne lisse et luisant pour venir se poser sur le plafond. Nous sommes surplombés par un assemblage de plaques de métal rouillé qui ne tient que grâce à un assemblage hétéroclite et hasardeux de vis de toutes tailles. J’apprendrai plus tard que l’une des missions des habitués consiste à ramener ces fameuses vis et à les fixer à l’aide d’une antique perceuse filaire, branchée sur l’alimentation générale qu’elle fait immanquablement sauter.

Je me sens mal à l’aise, comme toujours quand je rencontre des inconnus. D’aucuns vous diraient que je suis un peu sauvage. Les sens en alerte, je note que l’attitude et la démarche d’Hélio transpirent désormais la fébrilité. Il me semble que bon nombre de conversations se sont tues depuis notre arrivée : ne me parviennent maintenant que des chuchotements dont le sens reste inaccessible. L’ambiance est loin d’être aussi chaleureuse que ce qu’Hélio m’a laissé entendre. Peut-être que je suis paranoïaque, mais J’imaginais un lieu au brouhaha vivant, ponctué d’éclats de voix sonores et coloré de rires en cascade, comme nos réunions festives autour du feu.

Malgré tout, j’avance dans le sillage d’Hélio. Nous arrivons au comptoir. Comme lui, je me cale sur un tabouret bancal aux longues jambes. Tandis qu’il salue le patron, je me risque à jeter un œil à la salle. Pour s’asseoir, on trouve un assemblage dépareillé d'objets récupérés : fauteuils d’aero jet, vieux bancs inoxydables, mais très inconfortables, des formes moussues si trouées que ceux qui sont assis dessus ont l’air d’être installés à même le sol... De petits groupes, uniquement des hommes, discutent autour de tables rafistolées dont l’équilibre tient du miracle.

Alors qu’en mon for intérieur, je me demande si c’était une si bonne idée que ça, Saul m’interpelle de sa voix de baryton :

  • Bonsoir, je suis Saul, le propriétaire des lieux. Bienvenue…
  • … Noway, complété-je en lui tendant la main, heureux de faire votre connaissance. Hélio ne tarit pas d’éloges à votre sujet !

- Noway, dis-tu ? Intéressant, peu ordinaire comme prénom.

Derrière nous, une voix grave interpelle Hélio.

- Hé, Hélio ! Alors, tu viens pas saluer tes vieux copains ?

Celui-ci se lève, esquisse un sourire grimaçant en m'affirmant qu’il n’en a pas pour longtemps. J’acquiesce et retourne mon attention vers Saul :

  • En effet, mon prénom est peu commun. Je n’ai jamais rencontré d'autres Noway, pas étonnant que vous ne le connaissiez pas.

Son sourire s’élargit et il déclare d’un ton amusé :

  • Oh, je n’ai pas dit que je ne connaissais pas ! Tout le monde l’a au moins entendu une fois, ces derniers mois. Je dis juste que c’est une idée étrange que de vouloir se faire prénommer ainsi. Mais chacun fait ce qu'il veut.

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