16- À l'ombre des Bulles (2/2)

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Je fais quelques pas pour me dégourdir les jambes. Le plus dur à supporter, c’est de n’avoir aucune idée du temps qui passe. Dans cette caisse hermétique, je ne perçois rien de l’extérieur. C’est angoissant. Alors, je replonge dans mes souvenirs. Petit, je me souciais peu de la réalité extérieure. À l’adolescence, elle m’a rattrapé. J’ai, pendant un temps, nourri une fascination presque obsessionnelle pour les Ixi. Je n’étais pas le seul, tous les garçons du même âge avaient à un moment donné le désir de connaître plus intimement l’une d’entre elles. Dans mes rêves, j’imaginais en délivrer une, la plus belle de toutes, après une lutte acharnée. Une fois libre, subjuguée par mon charisme et éperdue de reconnaissance, son visage s’animait enfin et, avec un regard mouillé de larmes, elle me murmurait :

« Noway ! Vous êtes mon sauveur ! Que puis-je faire pour vous remercier ? »

Je ris tout seul. Ma réponse manquait d’originalité, mais je passais de bonnes nuits dont je me réveillais satisfait d’avoir déployé tant de virilité et de sex-appeal. Cela dura jusqu’à ce que je me retrouve à courir comme un dératé devant un de ces chenillards de l’enfer, si près que j’entendais ce que se criaient les occupants .

  • C’est un beau spécimen, dites donc ! Jeune et plein de vigueur ! Qu’en pensez-vous, Ixi 45 ?
  • Oui, il est très joli, répondit une voix flutée, comme si elle parlait d’une babiole.
  • Vous l’échangeriez bien contre moi, petite coquine ?
  • Oh non, Maître ! Vous contentez tous mes désirs ! »

L’horreur et le dégoût que je ressentis ce jour-là reviennent brûler ma gorge. Atomisés, mes fantasmes !

Je grandissais et, un à un, mes rêves s’écroulèrent . Je me heurtais violemment à l’injustice inhérente à ce monde qui m'avait vu naître. Dans ma tête bourdonnait une nuée de "pourquoi", comme ces satanées mouches lors des grosses chaleurs. Pourquoi une partie de l’humanité vivait-elle paisiblement dans le confort des Bulles pendant que l’autre lutte chaque jour pour sa survie ? Pourquoi les Clans luttaient et s’opposaient au lieu de faire cause commune ? Pourquoi tout le monde trouvait ça normal ?

L’absence de réponses attisait ma colère et ma révolte. J’étais à fleur de peau. À la moindre contrariété, je jetais mes poings sur les murs à m’en écorcher les phalanges, tout en maudissant ce monde sans espoir. C’était un vrai bonheur de vivre avec moi au quotidien. Cela engendrait de violentes disputes avec Kaly. Ach, en revanche, gardait une impassibilité de statue qui me faisaient pêter les plombs. Alors, souverain, sans un mot, il me désignait la sortie.

« Tu reviendras quand tu seras calmé ! »

Je n’ai jamais vraiment réussi à me calmer. Je donnais le change. Jusqu’à la fois de trop.

Nous étions assis, Léo et moi, lorsqu’un groupe de jeunes d’ un autre clan passa devant nous et nous chauffa. Rien d’exceptionnel, les provocations habituelles : ils nous traitaient de tous les noms et nous promettaient une bonne déculottée au prochain Duel. Nous ne répondions pas. Une règle tacite entre les Clans, depuis des temps immémoriaux, disait que toute altercation physique était proscrite en dehors des Duels. . Moi, j'avais juste envie de les cogner, pas de faire la conversation. Mais puisque Léo était, à ma grande admiration, complètement imperméable à ce genre de comportement, nous avions toujours choisi jusqu'à ce soir-là de répondre par l'indifférence.

Mais, ils poursuivirent en évoquant ma sœur , envisageant « s’occuper » d’elle qui n’était pas farouche. Un par un ? Tous ensemble ? ils proclamaient hésiter sur la question.

La goutte d’eau qui fit céder la fragile digue de ma rationalité. Je les interpellai, leur ordonnant de retirer immédiatement leurs propos. L’un d’entre eux, le plus costaud, se retourna pour me faire face, bravache, les bras écartés.

  • Et si on dit non , tu vas faire quoi ?

Je ne répondis rien et me dirigeai vers lui, en marchant. En passant devant une porte, j’aperçus l’éclat de la barre métallique qui permettait de l’ouvrir. Je voulus cette barre. Alors, je m’employai à faire céder les vis qui la liaient à la porte. Je m'acharnai comme un beau diable. Léo voulait que je laisse tomber. La bande d’abrutis s’était rapprochée et en rajoutait en s’esclaffant :

  • T’en prendre à une porte ? T’es vraiment pas net, mec !

Quand je me retournai, la barre à la main, je vis avec jubilation leurs visages se décomposer. Tout se figea tandis que je m’élançai. Sensations grisantes : tout mon environnement m’apparaissait avec une clarté absolue. Ma cible, le gros lourd qui m'avait défié, était comme ralentie et je pouvais anticiper ses moindres mouvements. Arrivé à sa hauteur, je le cueillai comme une fleur et l'envoyai, voler quelques mètres plus loin d'un coup de barre en plein dans le ventre.

Ils étaient encore cinq. Déstabilisés, mais en nette supériorité numérique malgré la présence de Léo à mes côtés, ils nous encerclèrent.

Courageux, ils se jetèrent sur nous tous ensemble Je balançais ma barre dans les tibias du premier en esquivant sa charge. L’impact de la vibration me fit lâcher la barre. J’entends encore son hurlement de douleur. Rien à foutre ! Un de moins. Quand je me relevai, je fus accueilli par une averse de coup de poings au visage. Toute ma boîte crânienne résonnait, je ne m’écartai pas, au contraire, je fonçai à leur rencontre et réussissant à les passer, je ceinturai leur propriétaire et le soulevai de terre. Malgré l'averse de coups dont il me gratifia, je me jetai en avant sans relâcher l’étreinte de mes bras. Sa tête cogna l’asphalte dans un bruit sourd. Je me remis debout. Pas lui. Et de trois !

Léo avait réglé son compte à un autre et était aux prises avec les deux derniers.

J’ignore à quoi je ressemblais quand je vins lui prêter main forte. À mon arrivée, en tout cas, ils prirent la fuite.

Dans un état second, mon ami et moi échangeâmes un regard et de concert nous partîmes sans nous retourner.

Réfugiés sur une terrasse à ciel ouvert, nous reprîmes peu à peu nos esprits.

Mon corps se rappela à mon bon souvenir : le goût âcre du sang et le crissement de l’émail de mes dents, le battement sourd de mon visage tuméfié, mes muscles douloureux qui se décontractaient hiératiquement. Pourtant, étrangement, je me sentais bien. Le sentiment de malaise qui étreignait mon cœur et entravait ma respiration depuis des mois avait disparu. J’avais transgressé les règles et j’étais certainement allé trop loin, mais le temps de cette confrontation m’appartenait, j’avais pris le pouvoir sur le cours des évènements.

Combien de temps nous restâmes étendus là, les yeux perdus dans la profondeur silencieuse de l’univers ? Quand le ciel s’éclaircit, Léo se redressa. Avec son pragmatisme décontracté et inimitable, il nous rappela à notre destin :

« Bien ! Il est temps d’aller nous faire tailler en pièce par notre Clan ! »

Et il souriait, l’effronté !

***

À notre entrée sur notre territoire, aucun doute n’était permis : tout le monde était déjà au courant. Nous nous dirigeâmes là où nous devinions être attendus, le foyer de rassemblement. Notre clan se composait d’une cinquantaine d’âmes, toutes présentes ou presque. Une tension lourde et électrique irradiait l’air ambiant. Je n’en avais cure jusqu'a ce que le regard de Ash me transperce. J’avais anticipé une colère froide et glacée, je me noyai dans la tristesse insondable de ses yeux.

Penauds, nous nous assîmes face aux hommes et aux femmes du Clan. La mère de Léo, furieuse, interpella son fils.

  • Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? La vie n’est pas assez dure ? Il faut que vous en rajoutiez ? Qu’est-ce qui vous a pris, bon sang ?

Léo baissait la tête, blême, alors je répondis :

  • Tout est ma faute. Ils n’arrêtaient pas de nous chercher depuis des semaines. J’ai craqué.

La mère de Léo, ciblant toujours son fils, cracha :

  • Et toi, imbécile, tu as suivi au lieu de tenter de le raisonner !

À nouveau, je répondis à sa place, passablement irrité :

  • Il a essayé ! Je ne l’ai pas écouté ! Et puis, on allait pas les laisser nous insulter à vie, merde ! En plus, ils étaient six !

Alors la voix de mon grand-père s’éleva :

  • Noway, parmi les six, quatre sont salement amochés : l’un semble avoir une commotion cérébrale, un autre a trois côtes cassées, un troisième, un tibia fracturé. Quant au quatrième, il a les deux arcades sourcilières ouvertes et le nez cassé. C’est grave ! Quels propos peuvent justifier une telle violence ?

J’étais abasourdi par son énumération. On avait fait ça. Cependant, il était hors de question que j’évoque les propos qu’ils avaient tenu sur Kaly. Subrepticement, je lui jetai un coup d’œil. Je voulais éviter de la mêler à ce merdier ! Je me décidai à y mettre un peu du mien :

  • Je… J’irai présenter mes excuses. Je..
  • Ce n’est pas suffisant, Noway ! soupira Ash. Leur clan est déjà venu demander réparation. Ils ont perdu une force de travail considérable avec ces jeunes gens. C’est très préjudiciable pour eux. Nous avons convenu de leur donner un puits et des bras pour pallier le manque de forces vives, durant deux lunes.

Une vague d’indignation me mit debout.

  • C’est profondément injuste, m'écriai-je, furieux ils ont provoqué la bagarre ! J’ai déconné mais les torts sont partagés. Pourquoi notre clan devrait être le seul à en assumer les conséquences ?

  • Noway ! Stop ! tonna Ash. Toi, Léo et moi devons nous y rendre maintenant ! Je vous accorde quelques instants pour vous décrasser, manger et boire un coup. Ensuite, nous partons.

Son ton et son regard ne souffraient pas de réponse. Le sujet était clos.

Après avoir suivi ses instructions, nous nous rendîmes ensemble à destination, dans un silence morose.

Nous étions attendus avec une liste de tâches à accomplir plus longue qu'un jour sans eau. La première qu'ils nous confièrent, ces immondes, fut d'aller puiser de l'eau dans leur nouveau puits afin de remplir leurs citernes de réserve, complètement vides. Heureusement qu'Ash était présent, sinon je leur aurais sauté à la gorge. Son flegme presque jovial tout à fait hors de propos selon moi, avait le mérite de m'interpeller suffisamment pour que j'en oublie mes vélléités belliqueuses.

Lors d'un énième aller retour, harassé par la chaleur moite, j'aperçus du coin de l'oeil, un de nos adversaires de la veille, adossé à l'ombre d'un avant-toit. Il affichait un sourire satisfait. Voyant que je le regardais, il s'approcha de moi et me demanda, moqueur, comment j'allais. J'envisageais de lui cracher au visage quand Ash posa une main sur mon épaule.

  • Bonjour, jeune homme, vous venez nous donner un coup de main ?
  • Certainement pas ! s'offusqua cet âne. Après ce que ces deux-là nous ont fait subir, aucune chance !
  • Ah, vous êtes l'un des garçons qui a été blessé, répondit calmement mon grand-père.

Le détaillant des pieds à la tête, il se reprit.

  • Ah, non, je me suis mépris. Vous êtes l'un de ceux qui se sont enfuis laissant derrière eux les quatre autres gravement blessés. Enfin, vous avez eu de la chance, mon petit-fils n'était pas très lucide...
  • Quoi ? Je ne comprends pas répondit le jeune homme, visiblement estomaqué.

Léo et moi l'étions aussi. Que signifiaient ces propos sybillins ?

Ash affichait toujours un sourire jovial quand il s'expliqua.

  • Je dis que quelqu'un de plus lucide et expérimenté se serait arrangé pour éviter que l'affaire ne s'ébruite. On vous aurait certainement retrouvés, quelques jours plus tard, ensevelis sous le sable à quelques lieues d'ici. Dernière aventure funeste d'adolescents inconscients... C'est déjà arrivé, par le passé.
  • Vous... vous osez me menacer ! souffla le jeune homme, pâle comme un cadavre.
  • Mais non ! Où allez-vous chercher ça ? Je loue votre chance insolente, c'est tout. Allez, assez bavardé, nous avons du travail ! Si vous ne voulez pas nous aider, évitez en tout cas de déconcentrer mes garçons. »

Nous reprîmes le chemin de la citerne où nous vidâmes nos bidons. Ash allait repartir mais je l'arrêtai, mes yeux ahuris parlant pour moi. Très sérieux, il me déclara :

  • On ne vit pas à l'âge avancé qui est le mien sans avoir développé une compréhension aigüe du monde dans lequel on évolue. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre, fils ! Je te les enseignerai. »

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