El Bosque

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Image de couverture de El Bosque

6 sur 6. A croire que le 3 ème, c’était l’ensemble de ce lieu.


Jamais de dose pour m’évader, pas accro au narco. Mon évasion c’était mes pensées, mes écrits, mon co-dét’ César et le foot. Le football nous a fait passer des heures et des heures de solitude binomaire. Près de treize mille heures passées ici. Le foot fut un véritable passe-temps dans le sens littéral. Je lui parlais de l’ambiance du Parc des Princes, de la ferveur européenne et de la Ligue des Champions. La ferveur sud-américaine ne souffre d’aucune comparaison avec la nôtre, bien au contraire. César m’a parlé pendant des heures de Carlos Valderrama, de la Copa America et de la Copa Libertadores. On a débattu des stratégies de jeu, des joueurs, des sélections, de la Ligue des Champions. Il connaissait bien le foot européen à travers notre compétition phare. Il aimait le FC Barcelone. Mais uniquement pour l’Europe ! Car son amour footballistique s’appellait Junior. Le Junior de Barranquilla. Je ne sais par quelle chance je me suis retrouvé dans cette cellule. La cellule de César. Sans lui, je me demande bien si je serai sorti d’ici sur mes deux pieds ou eux devant. Quand je suis entré dans sa cellule, la première fois, il était allongé sur son lit. Il m’avait offert un regard dur. Le message était passé. Dans cette cellule, c’était lui le caïd. Nulle intention de ma part de tenter d’inverser les rôles. J’arrivais avec l’intention de faire mon temps et de ne pas me laisser enculer. Le reste, ça passerait tout seul. César était carré, pas du tout attiré par mon petit cul blanc mais surtout il n’était pas là pour jouer le destructeur de co-détenu. Après m’avoir fait comprendre les rôles de chacun dans sa cellule, on a commencé à se parler. Enfin… tout est relatif, il m’a surtout fait parler de moi. La première question fut la raison de mon incarcération. Puis en a découlé toute une série nous occupant jusqu’à la nuit. La nuit… Vous dire que j’ai bien dormi serait mentir. Car si César a trouvé très vite le sommeil, il n’en fut pas de même pour moi. C’est le moment où je me suis rendu compte de ce qu’allait être les prochains dix-huit mois. Mais j’étais loin d’imaginer les instants que j’y vivrai. Si cette nuit là quelqu’un était venu me dire que j’aurais des fous rires entre ses barbelés, ses hauts murs et cette absence de liberté, je pense que je n’aurais pas apprécié cet humour mal placé. Et pourtant, il y en a eu. Des fous rires. Des fous rires avec des personnes que vous n’imagineriez même pas capables de sourire. Il y a eu des moments de peurs, de doutes, de pleurs, de coups, je ne le cache pas. Ce soir, c’est sincérité. Il y a aussi eu des parties de foot endiablées. Tous les coups étaient permis. Le temps d’un match, aucun de nous n’était entre ces murs. Nous étions tous sur un terrain familier, près de chez nous, loin d’ici. Mon premier match a coïncidé avec ma première nuit de vrai sommeil. Epuisé par l’effort, apaisé par le sentiment d’être vivant, rassuré par César et sa clique. Ma première nuit de vrai sommeil. Après ce match, la cellule de César est devenue notre cellule. Aujourd’hui, c’est redevenue la sienne mais ça… c’est pour la fin de l’histoire. Ce match de foot fut un tournant pour ma vie ici, enfin, là-bas. Ne me demandez pas pourquoi César est enfermé ici. J’ai déjà oublié… J’ai été enfermé un an et demi au pénitencier El Bosque de Barranquilla. Dix-huit mois avec des tueurs, des violeurs, des voleurs, des paramilitaires, des guérilleros, des flics pourris, des parrains de la drogue. Alors ne crois surtout pas que c’est quelqu’un comme toi qui me fait peur. Toutes les calèches du monde sont conduites par un vieux qui est là depuis 50 ans. Un perpet’. Malgré ça, ce fumier est tout plein de sagesse. Il sait qu'il ne sortira jamais, il sait qu'on n'est que de passage et il pourrait n'en avoir rien à foutre. Mais non. Il est là, il nous conseille, il prend le temps et il nous respecte. Et quand le moment de la sortie arrive, c'est le premier à être heureux pour nous, lui qui jamais ne connaîtra ce moment. Un peu de liqueur pour tous ces vieux qui mènent les calèches. Dans cette cellule j’ai beaucoup réfléchi, beaucoup pensé, médité, écrit. J’ai pensé à elle, à eux, à nous. J’ai réfléchi sur l’épreuve méritée que je vivais. J’ai médité sur la spiritualité et sur la vie. Je me suis demandé ce que je voudrai faire en sortant d’ici. Tout un tas de choses ! De la plus futile à la plus significative. Mes rêves faisaient de mes nuits des moments d’évasion. Une évasion uniquement mentale. Je n’ai jamais songé à partir d’ici illégalement. J’attendais que ces dix-huit mois passent. César a permis que ce temps ne soit finalement pas si long. Enfin, si… ce fut une éternité. Mais l’acclimatation l’a rendu vivable. Mon intellect, mon moral, mon physique ont changé durant cet interlude de liberté. Ici, on passe le temps en lisant, en faisant du sport, en discutant. Mon avocat avait réussi à me procurer des livres en français. Chaque journée avait son lot de sport et chaque moment enfermé avait son lot de discussion. La politique, le sport, les femmes, la religion, la morale, la façon de voir la vie et de la mener étaient nos conversations de prédilection. Vous dire que les femmes ne m’ont pas manqué ici serait mentir. Physiquement. Vous dire qu’elle ne m’a pas manqué serait une hérésie. Mentalement. J’ai prié, j’ai pleuré, j’ai ri, j’ai eu peur, j’ai aimé ces instants de vie entres ces murs. Et le jour où les matons sont venus me dire de plier bagages et qu’ils ont ouvert la grille de notre cellule, j’ai longuement serré César contre moi. On s’est enlacé comme si nous savions que plus jamais nous ne nous reverrions. On s’est enlacé de la même manière qu’on enlacerai une personne dont on sait qu’elle va mourir et qu’on ne la reverra plus jamais. J’avais les larmes aux yeux de quitter cet homme, cette cellule, ce pénitencier et ses méandres. Quitter cette famille qui m’avait accueilli. Et parallèlement, mon cœur battait tellement fort à l’idée que dans quelques minutes j’allais retrouver ma liberté, un quotidien non dicté par des règles appliquées par des hommes munis de matraques. J’allais pouvoir retrouver toutes ces personnes qui m’avaient manqué, tous ces lieux que j’affectionnais tant. Au moment où César et moi nous séparions, il me fit un clin d’œil et me prononça ces trois mots que je n’oublierai jamais : « Vaya Con Dios ». Je quittais Le Bois et m'arrêtais net, j’humais profondément un air chaud qui me semblait être plus respirable que celui que j’avais eu dans mes poumons durant les dix-huit derniers mois. C’était pourtant le même mais celui-ci avait le goût, irremplaçable, de la liberté. Le soleil frappait mon visage et cet instant me paru le plus beau de toute ma jeune vie. Quand j’ouvris les yeux, je regardai autour de moi. Le parking, une route, « un désert » et l’arrêt de bus. J’allai m’installer à l’ombre de l’abri bus. Le prochain passage était dans trente-huit minutes. Je fermai les yeux et replongeai dans mon appréciation totale de ce moment. L’air, le soleil, la chaleur, aucun mur autour de moi… Puis d’un coup je me retournai. Mes yeux se fixèrent sur El Bosque. Je fus pris d’un frisson. Un frisson de malaise. J’avais sous les yeux dix-huit mois de ma vie mais surtout, je pensais à eux. Tous mes potes qui restaient là et qui, à cette heure-ci, étaient tous derrière leurs barreaux. J’aime à penser qu’à cet instant précis, ils pensaient à moi, comme je pensais à eux. Et, pour avoir vécu ces instants, je sais qu’ils ont tous eu une petite pensée pour moi. Une pensée heureuse et jalouse à la fois. J’avais mis vingt minutes pour franchir le couloir de cellules qui me menait à ma sortie. Chaque cellule où se trouvait l’un des nôtres était un passage obligé pour un petit mot, un souvenir, une demande, un rire, des poignées de mains franches et sincères... fraternelles. « Va, vis et deviens », « Ne nous oublie pas », « Tu vas me manquer », « Bois une Tequila pour moi », etc. Je vous aime les gars et ma vie entière ne suffira pas pour vous exprimer tout ce que je ressens et tout ce que j’ai ressenti pour vous et à vos côtés. Le bus me sorti de mes pensées. Avec un large sourire, le chauffeur m’accueilli avec un « Bienvenido a la vida ». Je souris avec la plus grande sincérité du monde. « Gracias »

  • ¿ Va a Barranquilla? me demanda-t-il.
  • Si. ¿ Se para en centro ciudad?
  • Si. Estaremos allí en 35 minutos.
  • Gracias.

J’allai m’asseoir près d’une fenêtre regarder le paysage défiler, songer à mes mois passés et imaginer mon retour en France, à Paris, chez moi, dans mon jardin. La liberté.

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