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— William, vous alliez vraiment m’abandonner ?

— Oui. Mais je n’ai rien contre vous, Sandrine. C’était une pure question de logique. Si Billy ne s’était pas sacrifié, vous n’auriez pas survécu. Pour être franc, si Billy et Hervé ne s’étaient pas sacrifiés, vous seriez morte. Vous avez pris deux vies pour une. Enfin, pour deux si on compte votre enfant qui ne verra probablement jamais le jour.

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— Vous êtes un monstre, William.

— En quoi le suis-je, vous pouvez m’expliquer ? Si vous étiez morte dans ce couloir, Hervé serait en vie, sa fille aussi, ainsi que Billy. Et peut-être même le fils d’Hervé. Qui sait ? Mais là je pars loin, car il était sous la protection de la jeune fille à ce moment-là, donc sa mort n’aurait peut-être pas été évitée.

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— Vous me voyez comme un monstre parce que vous ne faisiez pas partie de mes priorités, mais vous savez que j’ai toujours essayé de sauver le plus grand nombre de personnes, et cela, même si ça passait par la mort d’une d’entre elles. Qu’est-ce qu’est une vie face à plusieurs ? En quoi la vôtre est plus importante que la leur ? En rien. Une vie est une vie, personne n’est supérieur.

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— Vous faisiez quoi avant tout ça, William ? Je veux dire : avant le Chaos.

— J’étais boulanger.

— Boulanger ? Sérieusement ?

— Qu'est-ce que vous espériez, que je fusse directeur d'une association humanitaire ? Que mon poste alliât responsabilités, management et éloquence. Et puis quoi encore ? J’étais boulanger.

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— Être commerçant est un métier formidable : il nous en apprend énormément sur l’Homme. Au départ, on croit qu’il faut être aimable, qu’il faut qu’on nous apprécie, puis on comprend vite que les gens s’en moquent. Qu’ils reviennent chaque jour, non pas parce que notre pain est bon, ou parce qu’on leur fait de beaux sourires, non ! ils reviennent parce qu’on est sur le chemin. Que ça soit nous ou un autre, ça ne fait aucune différence.

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— Au bout de dix ans à se côtoyer tous les jours, on est toujours des inconnus. Voilà ce qu’était l’Homme moderne, celui qui a bâti le monde dans lequel nous tentons de survivre, et que l’on appelle désormais le Chaos. Qu’y-a-t-il, vous faites une drôle de tête ? Mon histoire vous aurait-elle bouleversée ?

— Vous n’imaginez pas à quel point. J’en connais un qui est pressé de le voir votre monde ! Je viens de perdre les eaux !

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Il ne manquait plus que ça : qu’elle perde les eaux ! Qu’elle se transforme en une véritable fontaine, un aimant à Charognards ! Alors que j’ai besoin d’elle pour survivre !

— Vous ne pouvez pas me faire ça, Sandrine. Accrochez-vous ! La sortie n’est plus très loin.

— Vous ? m'aider ? Il y a deux minutes vous étiez prêt à m’abandonner et là, subitement, si vous le pouviez, vous me porteriez sur votre dos. Vous êtes bien changeant comme garçon.

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— Détrompez-vous. Je n’ai toujours eu qu’un objectif : survivre. Si je vous aide, c’est uniquement parce que ma survie dépend désormais de vous. Rien de plus.

­— De moi ?

— Oui, sans vous, je ne pourrais pas sortir de ces sous-sols.

— Ha ha ha ha ! Le comble ! Je suis votre dernière chance ?

— C’est pour ça que si je dois vous traîner jusqu’à cette foutue passerelle je le ferai.

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— C’est trop tard, William. Ils arrivent. Vous aviez raison : mon bébé ne verra jamais le jour. Mais vous non plus.

— Arrêtez vos conneries. Si on passe cette grille, on aura une chance. Elle les retiendra quelques instants.

— Et après on fera comment ? Vous le savez, William : on ne peut pas passer cette passerelle ensemble.

— Il va falloir le tenter. On n’a pas le choix !

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— La donzelle ? Elle est encore en vie…

Je n'ai donc plus besoin de...

— Alors c’est ça le visage de l’espoir ? Ça y est, je ne suis à nouveau plus qu’un poids ? Je n'ai plus aucune utilité à vos yeux, c'est ça ? Vous donc allez m'abandonner, hein ?

— Adieu, Sandrine.

— Vous êtes vraiment qu'un connard ! J'espère qu'à vous deux vous rebâtirez un monde meilleur, avec moins d'enfoirés comme vous !

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— Vite, à la passerelle ! C’est notre seule chance.

— La grille s’ouvre pas, William !

— Active la manivelle !

— Ça marche pas ! Il y a une serrure.

— Tiens, les clefs, attrape ! Dépêche-toi, ils sont juste derrière moi. Sandrine ne les retiendra pas longtemps.

— Oui, je sais, William. D’ailleurs, merci pour les clefs !

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— Hé, tu fais quoi ? Pourquoi tu as jeté la manivelle ?

— Ne me dis pas que ça t’étonne, tu aurais fait la même chose, William. Je ne prends simplement pas le risque que cette passerelle s’effondre à cause de ton poids.

— Si tu veux pas crever, ouvre cette grille tout de suite !

— Impossible ! Sans manivelle, pas d’ouverture. Tu ne m’en veux pas, hein ? De toute façon, ça m’est égal, car, moi, demain, je serai en vie.

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— Je vais te tuer, salope !

— Oh non, tu te trompes, William. C’est moi qui viens de te tuer. Et j’avoue en être satisfaite, car sur la fin, à un moment, j’ai bien cru que tu m’avais percée à jour, surtout quand je me suis barrée en première par le conduit, mais non, tu étais tellement obnubilé par tes pensées, et ta peur de mourir, que tu n’y as vu que du feu.

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— En fait, tout le monde n’y a vu que du feu. Vous avez tous gobé mon histoire sur le petit d’Hervé. Quels naïfs vous faites ! Et mon copain, ce pauvre garçon, tu crois qu’il est mort comment ? Exactement comme toi, Will : pour me servir. Retiens la leçon pour la prochaine fois, Will : méfie-toi toujours de l’eau qui dort. Et ne sous-estime jamais une femme qui pleure, nous sommes les meilleures pour feindre.

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— Ah ! Et j’ai failli oublier : je m’appelle Cécilia. Je voulais que tu saches le nom de celle qui t’a battu, car si tu pouvais le hurler pour me prévenir quand ils arriveront pour te déguster, ça serait gentil. Allez, bisous. Je te laisse avec Sandrine.

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En fait, j’ai raison… Si j’avais eu une fille, elle aurait été exactement comme ça.

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Thomas Dorat
Loufoque / Banalité
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Approche philosophique et métaphorique du monde contemporain.




Cf. le spin-off "L'absolution des songes"
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Défi
Günther V.
Tromper cette femme fut une erreur. Elle est brisée, son cœur est déchiré... Une tristesse immense l'engloutit, en plus d'une colère noire... Elle erre non loin d'un fleuve, et semble ignorer tout ce qui l'entoure...
On ne peut plus que prier pour qu'elle évite de prendre une décision destructrice.
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Défi
RêveurSolitaire
Ce défi consiste à ne pas laisser une pointe de fantastique dans notre texte.
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