Chapitre 12.4

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Des élus les dépassèrent, aucun d'entre eux ne remarqua la supercherie. Rapidement, Valgard et Elma atteignirent un hall au milieu duquel trônait, telle une idole, une statue de faucon plus vraie que nature. De part et d'autre de la pièce, une porte était défendue par un spectre au visage peu amène. Sur le mur du fond, une arche permettait d'accéder à une grandiose salle à manger où s'affairaient des dizaines de serviteurs. Tout proche, un grand escalier en demi-cercle montait à l'étage supérieur.

Ce fut ce chemin que choisirent les imposteurs. Il leur fallait de toute évidence éviter de rencontrer qui que ce soit. Dame Chance resta heureusement à leurs côtés le temps qu'ils progressent suffisamment à travers les couloirs sans fin du bâtiment. Toutefois, elle leur faussa compagnie quand un homme ivre croisa leur route, un baril d'hydromel sous le bras. Après une nuit passée à veiller, c'était quartier libre pour lui. Car la déesse de l'amour n'avait jamais refusé à ses champions le droit de s'enivrer jusqu'à plus soif. De plus, contrairement aux einheriar d'Odin, les élus de Freyia pouvaient, à l'envi, négliger leur entraînement quotidien au profit de bonnes ripailles et de tête-à-tête avec des servantes lascives, expertes dans l'art de donner du plaisir.

« Héééé ! brailla-t-il, apostrophant les deux espions. Z'êtes nouveaux, vous deux ? J'vous avais jamais vus. Z'êtes sous le commandement de qui donc ? »

Le visage violacé, les yeux luisants, le drille que la boisson avait abalourdi agrippa sa main libre au col de Valgard. Par réflexe, le iotun saisit le poignet de l'ivrogne, prêt à lui faire lâcher prise, mais la prudence lui souffla de ne pas se montrer hostile. Plein de dégoût, il pouvait respirer le souffle chargé du soûlard qui déblatérait des phrases incompréhensibles. Soudain, le soldat abandonna Valgard pour se jeter sur Elma et lui passer un bras autour du cou. Il lui raconta ses haut-faits et la façon dont il avait trouvé la mort, un beau soir d'hiver, embroché dans la hauteur par une lance tombée d'un toit. Bien que saoul au point de ne plus se rappeler de son propre nom, il restait suffisamment alerte pour remarquer les traits étrangement doux que dissimulaient le casque de la jeune femme.

Intrigué par cette étonnante beauté, l'homme bredouilla :

« Dis donc, toi… T'es sacrément beau pour un soldat ! Et ta barbe, où qu'elle est ta barbe ? De mon temps, les hommes se rasaient pas ! Pas plus qu'ils n'se coupaient les tifs ! C'est malsain, une trogne pareille ! Moi j'te le dis, nom de nom ! La déesse, elle veut des hommes, des vrais ! Des gars poilus, crois-moi ! Les donzelles, elles, hop, elles vont chez ces bourriques de valkyries ! »

Manquant de s'effondrer, il se raccrocha à la poitrine de la princesse. Son baril d'alcool roula sur le sol. Lorsqu'il se rendit compte que ses mains s'étaient rattrapées à deux boules de chair bien fermes, il releva la tête et sourit bêtement.

« Héééé ! hurla-t-il aussi fort qu'il le put. V'nez voir, les gars ! Y'a un nouveau qu'à une sacrée paire de miches ! Faut pas qu'vous ratiez ça, hé ! V'nez toucher ! Ram'nez vous ! »

Excédée et rouge de honte, Elma lui décocha un violent coup de coude en plein dans la tempe. Le rustre alla rejoindre sa petite barrique. Valgard invitait à peine son amie à s'éclipser au plus vite que déjà une porte, dans le couloir, s'ouvrait avec violence. Un petit groupe de soldats en sortit en trombe, qui interpella les deux fuyards qu'ils ne reconnaissaient pas.

« Vous, là-bas ! Qui êtes-vous ? » demanda l'un d'eux, les sourcils froncés.

Il n'était plus temps de s'appesantir ici. Saisissant son amie par le bras, Valgard prit ses jambes à son cou. Dans son dos, on sonnait l'alerte. Des combattants surgirent de chaque côté du couloir. Pour leur échapper, les deux héros ouvrirent la première porte qu'ils virent, dans l'espoir de pouvoir s'y cacher. Comble de malchance, ils se retrouvèrent dans une pièce où festoyaient de bonne heure une bande de grands gaillards chevelus, au cou desquels s'accrochaient de superbes filles à moitié nues.

Une odeur de miel et de viande rôtie emplissait la salle. Une table de bois avait été dressée. Sur celle-ci, des plats vides étaient entassés les uns au-dessus des autres. Des tranches de porc grillé flottaient dans des gamelles pleines de sauce auxquelles on n'avait à peine touché. Contre le mur de droite, une fontaine crachait par cascades des flots de bière ou d'hydromel. Une fois qu'une servante s'en approchait d'une démarche chaloupée, il lui suffisait de nommer la boisson dont elle voulait remplir son amphore et le liquide coulait par magie. Au fond de ce chaleureux séjour et derrière un épais rideau de toile, une issue aguicheuse attendait qu'on l'emprunte…

Le branle-bas de combat fut donné. D'un bond, les compères se levèrent de leur chaise, dégainèrent leur marteau, leur glaive ou leur poignard, puis foncèrent sur leurs ennemis en criant. Elma arracha sa fidèle Hvisla de son fourreau et bloqua les assauts frénétiques d'un colosse à la barbiche brune. Trop menue pour résister longtemps à son adversaire, elle se retrouva acculée dans un angle, à la merci d'un ultime coup de hache. Ses bras lui faisaient mal et elle sentait à peine le contact de la poignée de son épée dans ses paumes en feu. Dans un ultime effort, elle ôta son casque et le projeta en direction de son opposant dont le crâne craqua au moment où le heaume le toucha au front. Raide mort, l'homme tomba en arrière et ne se releva plus.

De son côté, Valgard avait brandi Bloddrekk. Avec aisance, la lame maléfique étanchait sa soif de meurtre. Grâce au Wyrd, le fils de Hel n'avait rien à craindre des coups qu'on lui destinait. Il se jouait des attaques. Ces fous moururent pour une seconde fois, leurs restes mélangés aux cornes à boire qui, par foison, gisaient par terre en un impressionnant fatras. Couvertes de sang, les membres grelottants, les servantes hurlaient, hystériques. Sachant pertinemment qu'elles finiraient par attirer l'attention des gardes, Valgard et Elma empruntèrent le passage qui leur faisait face. Dans ce nouveau corridor, il n'y avait pas âme qui vive. Les deux intrus en profitèrent pour courir.

Jusqu'à ce qu'une petite fille apparaisse devant eux.

« Vous venez pour les prisonniers de ma mère, n'est-ce pas ? demanda-t-elle. Je sais où ils sont, moi ! »

Elle ne devait pas avoir plus de neuf ou dix ans. Le teint rosé, elle posait sur les deux étrangers un regard coquin, si adorable qu'il donnait envie de la prendre dans les bras. Son visage mutin était encadré d'une épaisse et longue chevelure bouclée, dorée comme les blés. Une charmante robe blanche, recouverte d'une longue chasuble bleue et rouge, lui donnait l'allure d'une petite princesse.

« Le nixe est à moi ! Si vous le voulez, il va falloir me le reprendre ! »

De derrière son dos, elle sortit une petite sarbacane dont elle porta l'une des extrémités à sa bouche délicieuse. D'un souffle, elle projeta un petit dard que le fils de Hel attrapa sans mal.

« Voilà que Freyia nous envoie des marmots », lâcha-t-il, atterré.

Dans la main du héros, le projectile déploya une sorte de longue et large épine qui traversa la paume de part en part. Des gouttes de sang tombèrent sur le sol et Valgard fut saisi de vertiges. La gamine explosa d'un rire malade avant de prendre ses jambes à son cou. Son piège avait fonctionné à merveille.

« Je… Je perds connaissance… bredouilla le héros. Il devait y avoir du… du venin, là-dedans… Je… Je me sens partir… Laisse-moi et... rattrape-la… Qu'elle t'amène à Gitz… »

Elma aida son compagnon à s'asseoir dos au mur et passa une main sur son front brûlant. Il n'y avait aucun doute à avoir : il venait d'être empoisonné. Affolée, elle le regarda fermer doucement les yeux. Lorsqu'il eût complètement sombré dans l'inconscience, elle tâta ses poignets. Le pouls, bien que ralenti, battait toujours. Si le fils de Hel n'était pas mort, il fallait au plus vite lui trouver un antidote ! La fillette devait en posséder un. La retrouver faisait maintenant office de priorité.

« Tiens bon, murmura-t-elle à Valgard après lui avoir déposé un baiser sur le nez. Je vais revenir très vite. »

L'air triste, elle lui adressa un dernier regard. Il était facile d'imaginer à quel point elle s'inquiétait pour lui. Sans doute devait-elle se répéter qu'elle n'avait pas le droit à l'erreur, que la vie de son ami reposait sur ses frêles épaules. Ou peut-être, au contraire, envisageait-elle l'idée d'échouer. Il était impossible de deviner ses pensées en cet instant précis. Mais qu'y avait-il d'autre à savoir, hormis le fait qu'elle allait faire de son mieux ? Où que soit cachée la petite peste, Elma la trouverait. Parole de reine.

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