La Ligne Rouge

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Plusieurs jours avaient passé. Ils étaient en train de prendre leur rythme, doucement. Isladora parvenait à peine à se concentrer sur ses recherches, ayant assigné Alexandre – malgré lui – aux réparations des portes, tâche qu’il avait lui-même réalisée, selon ses dires, suffisamment de fois pour être un expert. Sans doute était-ce la raison pour laquelle il se permettait d’être à quelques mètres d’elle, frappant depuis plusieurs jours de toutes ses forces sur un morceau de bois.

Le bruit, la poussière, les jurons et l’odeur qui s’élevait dans ce sous-sol, malgré un courant d’air qui épurait la pièce, étaient à deux doigts de rendre l’Impératrice complètement folle. Elle se retenait depuis qu’il avait commencé et se doutait clairement de sa mauvaise foi. Si c’était pour que de toute façon elle s’effondre à la première utilisation, ça ne servait à rien, autant qu’elle le fasse elle-même. Mais il s’entêtait surtout pour éviter que son fils, dénommé Iule, ne vienne la rejoindre.

Il s’était en effet pris d’affection pour la sérieuse chercheuse qui lui accordait une attention toute particulière et d’autant plus étonnante que l’un comme l’autre semblaient trouver plus de plaisir dans leur cohabitation que les deux autres habitants des lieux. L’un, d’ailleurs, avec ses coups de marteau, allait bientôt finir par rendre son hôte complètement sourde.

- Ça suffit !

- Quoi ?

- Stop ! Ça suffit ! Donne-moi ça, qu’on en finisse ! Alexandre !

Isladora lança le lourd volume sur lequel elle travaillait sur le jeune homme et son marteau, le frappant en plein dans l’épaule. Il poussa un cri de surprise et se rattrapa au chambranle de la porte dont le bois, fragilisé par l’humidité de l’air, le temps et les vibrations, craqua. Ce n’était pas grand-chose, mais il sursauta, lâcha sa prise et se rattrapa tant bien que mal sur le sol. Le marteau ne heurta pas le sol mais vint de ficher dans la paume de sa propriétaire qui, surplombant son invité, se retenait de commettre le pire. Elle en avait tué pour moins que ça.

Mais elle avait une promesse à tenir et ce n’était pas son genre de mentir. Enfin, tout dépendait des occasions mais disons qu’elle avait ses raisons. Des raisons qui faisaient briller ses yeux, lorsqu’elle se trouvait seule au milieu de la nuit, qui la faisaient sourire, amèrement la plupart du temps, mais parfois presque sincèrement. Des raisons qui, autrefois, lui auraient fait lever les yeux au ciel.

Il restait cependant des affaires plus pressantes que ses affaires d’âme, qu’il fallait qu’elle règle au plus vite si elle voulait se remettre au travail.

- Sérieusement, tu ne peux pas faire les choses correctement ? Ce n’est pourtant pas si compliqué, même moi je sais le faire !

- Pourquoi je le ferais sérieusement ? Hein ? Pour aider une déicide ? Pour aider une folle, une meurtrière ? Une cinglée qui passe son temps le nez dans les bouquins à chercher une formule pour tous nous éradiquer ?

Elle soupira, profondément. Combien de fois lui avait-elle expliqué que son but n’était pas de blesser les humains mais de les sauver ? Combien de fois avait-elle répété qu’elle n’était pas folle, peut-être pas très saine d’esprit certes, mais pas complètement tarée non plus, qu’elle savait ce qu’elle faisait ? Non, il n’y avait pas à dire, même si elle lui enfonçait ses paroles dans la tête à grands coups de marteau, il trouverait un moyen de l’insulter, encore et toujours. Il n’avait pas confiance et elle le comprenait. De là à dire qu’elle y pouvait quelque chose…

Pourtant elle ne le menaçait pas, elle ne le dérangeait pas, elle lui avait même demandé s’il y avait quelque chose qu’il souhaitait entreprendre en particulier, il avait refusé de se rendre utile ou de faire quoi que ce soit, mis à part s’occuper de son fils. Cependant, monsieur avait fini par s’ennuyer et s’était mis à réparer les portes, le tout dans un fracas de tous les diables, estimant probablement que le bruit était la meilleure protection pour Iule, qui n’osait plus s’approcher de l’Impératrice.

Celle-ci commençait à en avoir sérieusement marre de son caractère.

- Jusque-là, j’ai été tolérante, siffla-t-elle en jouant avec l’arme qu’elle tenait dans la main. Jusque-là, je t’ai passé tes caprices, tes coups de sang, tes insultes. J’ai pensé que tu finirais par t’adapter, te calmer. Je ne t’en demandais pas plus, n’est-ce pas ? La paix. L’indifférence, si tu préfères. Tu m’attaques sans répit depuis trop longtemps. Quand j’aurais épuisé toutes mes ressources, toute ma patience, que tu sais pourtant être insignifiante face à ma colère, je devrais prendre Melinn pour témoin et te punir dans les règles. Et ce jour approche à grands pas, jeune homme. Alors si j’étais toi, j’y réfléchirais à deux fois avant de faire quelque chose qui pourrait potentiellement me déplaire. N’est-ce pas ?

- Espèce de serpent ! Tu crois que je vais te tolérer ? Te laisser détruire tout ce que nous avons mis des milliers d’années à bâtir ? Te regarder massacrer les gens, sans rien faire ?

- Est-ce que j’ai tué quelqu’un depuis que vous êtes arrivés ? Non.

- Mais tu aurais pu.

- Bien sûr. Mais tu négliges un point important, tu sais. Je romprais ma promesse si je laissais quelqu’un vous faire du mal. Et ce n’est pas ce que je veux.

- Sous prétexte de nous protéger, tu… Tu es un monstre !

- Absolument. Maintenant, si tu veux bien laisser le monstre tranquille, il a des livres à lire. Donc soit tu répares cette porte en faisant le moins de bruit possible, soit tu débarrasses le plancher, rapidement.

Il la regarda, un air bête sur le visage. Comme s’il s’était pris une porte.

- J’ai dis rapidement, Alexandre. Je ne me répéterai pas.

Il tourna les talons. Bruyamment. Presque aussi violemment que lorsqu’il utilisait un marteau, à vrai dire. Et s’il resta silencieux, son menton levé fièrement parlait pour lui. Quelque chose lui avait traversé l’esprit. Il lui ferait regretter. Il lui ferait regretter pour le restant de ses jours.

Isladora secoua la tête. Qu’il essaye.

Il était prévenu.

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