Adelaïde Spignol

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— Bon, Isla, tu m’expliques ? soupira le mentor d’un ton qui n’avait plus rien de sermonneur. Parce j’ai beau hurler, tu sais bien que c’est pour ton bien que je fais ça…

— Tu sais très bien que c’est faux et pourtant tu le fais quand-même. J’espère que tu n’es pas comme ça avec tout le monde… Je ne suis plus là pour couvrir tes arrières, Adélaïde, lui rappela-t-elle, comme si n’importe laquelle des personnes présentes avaient pu l’oublier. Tout ce que tu as dit est faux. Tout, sans exception.

— Même le passé ?

— Non, le passé est vrai, reconnut Isladora. D’ailleurs, j’ai du sang sur les mains, c’est indéniable.

— Au sens propre ou au figuré ?

— Les deux. Il m’en reste sous les ongles de ce matin. Des envoyés des Dieux.

— Ah, toi aussi ?

— Comment ça, toi aussi ? Tu n’as quand-même pas juré de les annihiler ?

— Quoi ? Non ! Ils m’en veulent d’avoir donné naissance à un démon, d’avoir corrompu les esprits de la jeunesse…

— Ah, grimaça l’Impératrice. Désolée, j’ai dû leur parler un peu trop de toi.

— Oh, c’est pas grave, rétorqua l’ancienne d’un ton enjoué. Ça fait de l’entraînement au petit. Il a de vraies cibles pour s’entraîner.

— Mais j’imagine que tu t’en sors sans les tuer, non ?

— Eh non, malheureusement, contre des phalanges de mercenaires, je n’ai pas d’autre choix que de piéger les alentours et de leur faire leur affaire. Ça fait des cours d’anatomie et de stratégie, qu’est-ce que tu veux…

— Tu ne changes vraiment pas… Bon, je t’appelais parce que j’ai un problème, les envoyés de ce matin ont réussi à me maudire avec une épée mais je n’arrive pas à déchiffrer l’inscription sur la lame…

— Tu as demandé à Hu…

Elle se coupa d’elle-même, dans une respiration un peu plus lourde que les autres. Après un instant de silence et une inspiration sifflante, elle secoua la tête et s’excusa.

— Non, c’est à moi de m’excuser, murmura Isladora, étrangement perdue dans ses pensées. Sans toi, on serait mort il y a bien longtemps et je ne t’ai même pas appelée…

Le silence se prolongea, partageant tous les deux sans un mot les idées qui pouvaient se cacher derrière des paroles qu’elles ne diraient jamais.

— Ça fait combien de temps ? demanda Adelaïde à mi-voix, presque craintive.

— Quinze ans depuis l’équinoxe rouge. Il est mort de maladie, je n’ai rien pu faire.

— Tu tiens le choc ?

— Comme je peux… Sans lui c’est un peu plus difficile, soupira-t-elle se secouant la tête, revenant à ses moutons. Enfin, ça le sera vite moins si tu ne m’aides pas à déchiffrer cette inscription.

La conversation reprit immédiatement sur un ton plus professionnel, le fracas de l’autre côté du miroir attestait que la discussion se remettrait en mouvement et que la mentor cherchait des instruments spécifiques, qu’elle ne trouverait qu’au bout de plusieurs minutes, même en cherchant bien. Une bonne dizaine plus tard, après avoir retourné la pièce de fond en comble dans un capharnaüm sans nom et probablement mis la main sur ce qu’elle cherchait, sa petite voix revint frapper l’oreille d’Isladora.

— Mets la lame bien devant le miroir s’il te plaît… Hmm… C’est une question de vie ou de mort ?

— C’est ça.

— J’imagine que je n’ai pas le temps de faire des recherches ?

— Toi, Adelaïde le Rouge, maître des Malédictions, tu veux faire des recherches pour déchiffrer une pauvre inscription dans une lame ?

— Tu sais que je ne vois que la lame ? Ton visage reste toujours hors du cadre, même ta main ne m’apparaît pas…

— C’est parce que je l’ai fait moi-même il y a quelques temps, avoua la disciple en hochant la tête, son sourire figé sur les lèvres. J’ai oublié de mettre le réflecteur de chair, donc il ne perçoit que les objets.

— Pourquoi ne pas simplement avoir ajouté des pétales de souci ?

— Parce que je n’ai pas de soucis à disposition, Maître.

— Hmm. Donne-moi une seconde. Je vais demander à Agnir.

Elle prononça une formule complexe en démonique ancien, tapa sur quelque chose, ordonna à son apprenti de poser le miroir et d’aller vaquer à ses occupations, la pièce pouvant devenir dangereuse rapidement. À ces mots, l’empressement de l’enfant fit sourire Isladora. Ce n’était sûrement pas la première fois qu’il devait sortir en catastrophe, de peur de finir en dommage collatéral d’une expérience unique ou totalement interdite. Elle s’en souvenait aussi, sauf qu’à cette époque, elle en était bien incapable, de fuir. Et elle en avait vu des choses.

Sa main était remontée presque instinctivement vers son cou, où brillait un cheval en argent, métal dont les propriétés protectrices lui valaient d’avoir eu la vie sauve au moins une centaine de fois. Ce collier, elle le tenait de cet homme et de leurs expériences farfelues, sur lesquelles l’ombre de son défunt mari se posait toujours, à la fois protectrice et réprobatrice. Et absolument inutile, mais aucun n’avait osé le lui dire. Ils étaient équipés et suffisamment intelligents pour réagir en cas de désastre imminent, un genre de situations qu’ils avaient expérimenté au point de pouvoir les reconnaître au premier coup d’œil et de réagir avec les bons ingrédients.

Quelques bruits de pas, un nombre incalculable de jurons et au moins la moitié de la bibliothèque plus tard, la voix reprit comme s’il ne s’était rien passé.

— Je l’ai ! s’écria soudain Adelaïde, faisant sursauter son élève.

— Je vous prierai de ne pas me considérer comme un simple objet, maître Spignol, répliqua une voix offensée et définitivement masculine. Je suis certes une mine de savoir…

— Oh, tais-toi, Agnir ! le coupa la voix qui, pour lui, sortait du miroir.

— Je vois que vous êtes là aussi, maîtresse Isladora. Toujours en train de causer des ennuis à tout le monde, à ce que je vois. Et donc, qu’est-ce que vous me vouliez, toutes les deux ? Un poison ? Une malédiction ?

— Justement, non. Trouve-moi l’antidote à la malédiction qui réside dans la lame que tu vois sur le miroir.

— Hmm… C’est tout ?

— C’est déjà bien assez, tu ne crois pas ? répliqua la maudite, acide.

— Je tiens à vous le préciser, ce sont des ingrédients complexes et rares que vous devrez utiliser, du genre qu’on ne trouve pas dans les environs.

— Dans tes environs immédiats, oui, mais vas-y au lieu de tourner autour du pot.

— Six feuilles de gui noir, six gouttes de sang pur de dragon, six fragments d’objets maudits, treize grammes d’onyx le tout cuit dans cet ordre un jour de pleine lune dans un chaudron en pierre par une flamme solide. Et si possible, l’ingurgiter dans les trois heures suivant la malédiction, au risque de voir ses effets diminués par l’oxydation des éléments magiques.

Le silence qui suivit sa tirade était éloquent. Le mentor fixait son interlocuteur de papier avec les yeux grands ouverts et la mâchoire décrochée, tandis que son esprit faisait l’inventaire des ingrédients qu’elle possédait, espérant en vain en trouver au moins un en stock. Son élève, elle, faisait déjà venir à elle le chaudron de pierre et le bloc éternellement incandescent qu’on appelait « flamme solide », elle récupérait parmi ses fioles rouges celle qui contenait le sang pur de dragon et sur l’étagère verte les feuilles de gui noir. D’un coup de pied elle sortit un coffre de sous une table, l’ouvrit d’un grand coup, brisant au passage plusieurs artefacts. Avec son chiffon imprégné de curry, elle récupéra des morceaux de ses propres objets maudits, souvent dus à des expériences ratées, et les déposa sur la table. Elle regarda le tout de ses sourcils froncés, répéta la liste des ingrédients et ouvrit une boîte remplie de poudre noire.

— Très bien, la recette maintenant s’il te plaît. Et le liant, ajouta-t-elle brusquement, sinon je ne vois pas comment je vais l’absorber, Agnir.

— Émincer le gui noir, le plonger dans un bain d’alcool…

— N’importe lequel ?

— En effet.

— Tu sais si ça marche avec de l’ambroisie ?

— De l’ambroisie ? répéta Adelaïde, éberluée.

— L’ambroisie devrait convenir.

— Très bien, déclara-t-elle d’un ton uni, la main tendue vers la porte. La suite.

— Lorsque l’alcool bout, ajouter le sang de dragon, placer les fragments les uns sur les autres dans le feu solide et s’assurer que le chaudron absorbe les malédictions. Le mélange devrait émettre une odeur proche de celle de la matière en décomposition.

— C’est toujours un plaisir, ce genre d’odeurs, bougonna le maître, qui notait la recette tout en sachant pertinemment qu’il n’en aurait jamais l’utilité.

— Continue, commanda sa disciple d’un ton qui ne laissait de place à rien d’autre qu’à l’obéissante.

— N’ajouter l’onyx que lorsque la couleur du mélange est devenue trop instable pour la nommer et ne le boire qu’à la lumière de la lune avant que le soleil ne se lève, sinon c’est un poison.

— Évidemment, soupira la femme en vérifiant ses notes.

— Et tu vas le faire, Isla ?

— Je te l’ai dit, Adelaïde, c’est une question de vie ou de mort. Et dans mon cas, plutôt de mort.

— Mais tu as ce qu’il faut ?

— Oui. Merci de ton aide, maître, je te revaudrai ça.

Et elle coupa la communication sur ces mots.

La préparation lui donna plus de fil à retordre qu’elle ne le croyait mais elle parvint à absorber un mélange plus ou moins répugnant qui eut au moins l’effet escompté, c’est-à-dire de vider la cave des Dieux de ses bouteilles vieillissantes que de toute façon elle ne boirait jamais, question de principes.

Après avoir vu le soleil se lever, avec un peu d’appréhension tout de même, elle ne prit pas la peine de remonter dans sa tour et s’écroula sur la banquette prévue à cet effet, à quelques mètres du chaudron qui dégageait toujours une odeur particulièrement saisissante.chaudron qui dégageait toujours une odeur particulièrement saisissante.

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