Maléfices et Contre-Malédictions

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Dans les geôles, la lumière d’une multitude de bougies vacillait de concert. Sur les murs de pierre s’alignaient des étagères remplies de pots et de livres, le tout empilé de manière chaotique. Enfin, lorsque les rayonnages étaient toujours visibles, puisqu’ils disparaissaient régulièrement derrières d’autres piles, des piles qui, elles, s’amoncelaient sur les tables alentours dont la couleur du bois était soit invisible soit largement corrompue par un produit quelconque renversé par mégarde. Au milieu de la pièce, Isladora tenait d’une main un tissu enroulé autour de ce qu’il restait de la lame de l’épéiste et de l’autre retournait chaque flacon en pestant.

— De quelle couleur était-ce déjà… Bleu ? Non, ça c’était l’antidote pour le venin de basilic. Ça devait être la jaune. Mais où est-ce que j’ai bien pu la mettre, cette fiole…

Elle vérifia chaque étiquette sur chaque mélange ayant une teinte plus ou moins proche du jaune, s’intéressa aux vertes, puis finalement aux bleues, avant de se tourner vers les rouges. Au fur et à mesure de ses explorations, sa main se faisait tremblante, violente, elle faillit envoyer valser plus d’un contenant, ses yeux lisaient à peine les étiquettes, elle revenait aux fioles pâles, aux jaunes, aux rouges, aux jaunes encore, sans repos, sans répit, jusqu’à ce qu’elle se mette à hurler. Son poing s’écrasa sur la planche, faisant s’envoler les fioles qui traînaient sur la table. Sa mandragore, d’habitude si prompte à l’imiter, n’osa même pas pousser le plus petit cri. Elle se ratatina encore plus dans son pot, désireuse de se faire oublier.

L’Impératrice s’accroupit et prit une profonde inspiration. C’était ce qu’ils voulaient, la voir paniquer. Elle ne leur ferait pas ce plaisir. De toute façon, ça ne l’aiderait pas à retrouver cette fichue fiole. Il suffisait qu’elle se souvienne où elle l’avait posée la dernière fois qu’elle l’avait vue. Normalement, c’était avec les flacons bleus. Mais elle n’y était pas. Très bien. Par inattention, elle pouvait l’avoir placée avec une couleur proche du bleu. Le vert ? Peut-être. Elle se releva et prit délicatement chaque fiole sur l’étagère qui y était consacrée. Non plus.

— Respire, Isla, respire, répéta-t-elle en fermant les yeux. Réfléchis. Une couleur proche du bleu. À part le vert.

Elle ouvrit doucement les yeux et regarda autour d’elle. Bleu, vert, jaune, orange, rouge… Le regard qu’elle lança à la sixième étagère aurait fait éclater une statue en sanglots et en mille morceaux. Les fioles violettes tremblèrent face à la noirceur désespérée de ces yeux. Au milieu trônait un liquide d’un jaune peu avenant, mais qui semblait presque doré au milieu des autres. Elle ne regarda même pas l’étiquette, la déboucha avec les dents et en renversa le contenu dans un bac en métal, avant d’amputer largement sa mandragore d’une racine, de l’écraser d’une main au-dessus de la cuvette tout en défaisant son bandage de l’autre. En ôtant l’améthyste de son poignet, elle sentit d’étranges fourmillements remonter vers son coude.

Huit heures, c’était peut-être un peu trop optimiste. Quatre ou cinq étaient sans doute plus réalistes.

Relevant ses manches, elle plongea la pierre dans le liquide et plaça sa paume dedans. Elle grimaça quand la potion entra dans la plaie et fut obligée de plaquer sa manche contre son nez pour ne pas vomir. Si ce liquide avait de véritables propriétés curatives et était réputé chez les mages noirs comme le contre-maléfice universel, l’odeur de chair brûlée qu’il dégageait au contact de la peau n’avait rien de très agréable. Mais elle avait une solution pour ce genre de choses. Retenant momentanément sa respiration, elle libéra son nez et se tendit au maximum sans enlever sa main de sa mixture afin d’attraper le chiffon sale qui traînait sur la table d’à côté. Dès qu’elle l’eut en main, elle le plaqua contre son nez et prit une grande inspiration. Vraiment, il n’y avait rien de tel que l’odeur du curry pour respirer correctement… Dommage que les épices qui le composent soient si rares… Du moins en altitude.

Elle secoua la tête et reprit ses esprits. L’odeur la prenait toujours à la gorge, mais elle n’avait pas le temps de faire sa princesse. Elle décolla le tissu de son visage, prit l’épée par la poignée et la plaça devant elle. La lueur dansante des bougies laissa deviner quelques mots gravés dans la lame, en partie illisibles là où le fer manquait. Certaines lettres étaient soulignées par le sang caillé.

Malheureusement, ce n’était pas une langue qu’Isladora connaissait. Où est-ce qu’ils étaient partis chercher ce truc, encore ? Comme s’il n’y avait pas suffisamment d’artefacts maudits sur cette terre ! Bon, elle n’avait pas le choix. Il lui fallait son dictionnaire multilingue. Et rapidement. Elle tendit la main et tâcha de se rappeler de ce qu’elle en avait fait. Sur la table de la bibliothèque ? Non, c’était trop logique pour qu’il y soit vraiment. D’ailleurs, elle l’avait pris la veille pour… La cuisine ! Il était dans la cuisine, à côté des couteaux à viande ! Ses doigts se tendirent et, après qu’un fracas inimaginable ait empli les diverses pièces que l’énorme volume traversait, il envoya voler la porte contre le mur pour se ficher directement dans sa main. Elle grimaça. Pourquoi fallait-il toujours que son stress prenne le dessus dans ce genre de situations ? Elle avait dû casser au moins la moitié des portes, ça allait encore la retarder dans ses recherches s’il fallait qu’elle se remette à la menuiserie.

Ou alors, elle serait morte avant l’aube. Auquel cas elle n’aurait pas à s’occuper des portes. Tout ça dépendrait de si elle trouvait rapidement une signification à la folie d’un armurier qui n’avait peut-être jamais prédit que sa lame serait maudite. Enfin, s’il lui restait suffisamment de temps, elle pourrait au moins sauver sa vie. Peut-être pas son bras, mais sa vie. Et même avec un seul bras elle finirait par l’atteindre, son but. Réparer les portes, peut-être pas, mais détruire les Dieux, ça, même s’il ne lui restait que sa tête et son cœur, elle le ferait. Quel qu’en soit le prix. Enfin, s’ils voulaient bien lui laisser le temps de se pencher sur le sujet.

Elle feuilleta l’énorme bouquin jusqu’à arriver à la page qui l’intéressait. Une note en bas de la page d’à côté lui rappela les consignes d’activation du sort : Haut Elfique, troisième déclinaison, Eidhe. Avec un soupir, elle ferma les yeux, posa sa main restante grande ouverte sur la page et murmura les douze formes naturelles de la « flamme blanche ». Elle vérifia au travers de ses cils que quelque chose s’était bien inscrit sur la page et laissa glisser son doigt le long de la table des matières. La forme des lettres lui disait clairement que ce langage n’avait rien d’elfique ou de démonique. Ça éliminait déjà la moitié des langues. Restait à savoir quelle partie de l’humanité pouvait bien avoir forgé cette lame.

Et ça, ça n’était pas de son ressort.

— Hu… commença-t-elle à crier, tournée vers la bibliothèque derrière elle.

Sa voix se coupa brusquement et la mandragore, sur la table voisine, laissa échapper une longue plainte. Sa main blessée se crispa, projetant dans son épaule les mille aiguilles chauffées à blanc que ses concoctions réduisaient à une vague fluant et refluant sur le sable de ses pensées. Cependant, cette douleur n’était rien face au vent glacial qui s’était insinué brusquement dans son âme. Sa raison vacilla un instant, emportant avec elle toute la lumière qui brillait dans ses yeux. L’obscurité l’enveloppa, la frappa en plein cœur, avant de se disperser dans les recoins obscurs de son laboratoire. Un instant, elle contempla sa main, ses yeux perdus dans des dimensions qu’elle aurait préférées inatteignables.

Une larme tomba sur la table.

Puis elle reprit son souffle.

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