La Quête des Héros

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Le blizzard emprisonnait les hauteurs des Monts de Jais de son souffle glacial, emportant avec lui un mur blanc. En cette saison, ça n’avait rien d’anormal, pas plus que le fait que les routes qui menaient vers les sommets soient désertes. Obscures et impraticables, plongées dans la nuit tortueuse, elles avaient des airs de guet-apens naturels. L’épaisse couverture de neige qui recouvrait la roche noire sur plusieurs dizaines de centimètres dissimulait habilement gouffres et flancs escarpés, précipitant les voyageurs esseulés dans les bras des crevasses et des avalanches. Et ce monde était plongé dans le silence. Les oiseaux se cachaient, les ours hibernaient et les rares espèces à rester conscientes n’avaient rien d’autre à faire qu’à se cacher en espérant ne pas finir ensevelis sous un cercueil de marbre. Les rares âmes qui erraient en ces lieux ne le faisaient pas longtemps, d’ailleurs personne de censé ne s’aventurait jamais dans cette direction, pas même les marchands et les explorateurs. Par ce temps, seuls ceux ayant reçu une bénédiction des Dieux pouvaient espérer grimper les routes enneigées sans risques.

Sur la neige déserte, quatre silhouettes se détachaient avec peine sur le fond de l’air noir. Ils irradiaient d’une lueur dorée qui les éclairait juste assez pour qu’on puisse distinguer leurs visages et qu’eux-mêmes devinent le sol sous leurs pieds. La lumière qui émanait d’eux était la preuve qu’ils étaient des Élus. Méridien, Dieu le plus puissant s’il en était en ces lieux inhospitaliers, commandait à tous les minéraux, qu’ils soient roches ou eau. Il les protégeait des chutes, de l’humidité de l’air et du sol, des éboulements et des avalanches, en échange d’un service d’intérêt général. Grâce à lui, Meveric, Estesia, Laonard et Meredith avaient bon espoir de parvenir à leur but sans encombre. Ils étaient les Élus de Méridien et sous sa protection, leur Quête serait couronnée de succès. Ils entreraient dans l’histoire, comme tant d’autres jeunes avant eux, en terrassant la terrible Isladora, Impératrice et mage noire responsable de la famine qui sévissait dans la plaine par l’envoi de ses Dragons de Cendres. Ses collecteurs menaçaient les producteurs et leur extorquaient des vivres pour leur Reine sans s’inquiéter de laisser au peuple de quoi survivre.

Ce n’était, selon la rumeur, qu’un des innombrables crimes commis par cette femme, mais c’était celui pour lequel ils se battaient. Ils avaient vu leurs proches mourir sous les coups des collecteurs, massacrés car ils cachaient les vivres nécessaires à leur survie, d’autres étaient des orphelins, abandonnés ou esseulés par le sacrifice de leurs parents. Si certains avaient été recueillis par un vieil ermite, d’autres mourraient tous les jours dans les rues boueuses. Chacun d’eux avait souffert des traitements brutaux de ces hommes sans vergogne, cependant tous avaient continué de prier les Dieux, à défaut de pouvoir se tourner vers quiconque. Et les Dieux les avaient menés vers leur ennemi commun. Il ne faisait aucun doute qu’ensemble, ils viendraient à bout de ce monstre, quel qu’en soit le prix.

Couverte d’une épaisse cape enchantée, leur jeune sorcière n’avait pas froid. Elle progressait d’un pas dansant sur la glace, sautillant entre les plaques de verglas. Le défenseur, derrière son lourd bouclier de métal, les guidait prudemment sur les pierres fragiles qui supportaient son poids grâce à la bénédiction de Méridien. Ils guettaient au loin l’apparition de leur objectif, mais les conditions météorologiques ne leur étaient pas favorables.

Les hautes montagnes de glace qui protégeaient les murs de l’Antre des Corbeaux s’ouvrirent devant eux, découvrant leur destination. Sous le blanc pur de la neige qui s’amoncelait sur les toits, la noirceur de jais jaillissait des tuiles et des hautes tours aiguisées comme des pics rocheux. Autrefois imposant, ce bastion isolé servait de résidence d’été à la Déesse-mère Anthara, la toute-puissante Déesse du soleil et resplendissait de mille feux, ses vitraux colorés projetant leur lumière dans chaque pièce, les foyers brûlant d’un feu éternel. Il n’y faisait jamais froid, même les murs rayonnaient de la douce chaleur d’un soir d’été. On racontait que de nombreux êtres y trouvaient refuge et qu’ils y étaient toujours très bien accueillis par la maîtresse des lieux. Cette ouverture au monde en faisait un paradis protégé, regroupant les espèces qui avaient disparu, les hommes rejetés, les créateurs incompris, les végétaux incroyables. Tout y vivait passionnément, tout s’y trouvait à profusion, sous le sourire généreux de la splendide mère des Dieux.

Cependant, plus ils avançaient et plus ce qu’ils distinguaient les confortaient dans leur haine. Des arbres il ne restait que des cadavres calcinés, des troncs décapités. Les champs merveilleux avaient disparu sous la neige, les rochers et les mauvaises herbes. Le soleil éternel avalé par la tempête rendait lugubre les ruines des chambres des invités. Le bois avait pourri, il ne restait que des morceaux de métal, des reliefs d’objets mordillés par les bêtes devenues sauvages qui erraient depuis plusieurs éternités aux alentours. Les cadavres dont les os luisaient dans la neige étaient aussi bien ceux des animaux que ceux des hommes imprudents. Rien d’accueillant dans ce monstre noir dont les tours effilées s’élevaient comme une lame vers les cieux, transperçant la masse de nuages et dépassant jusqu’aux plus hauts pics rocheux.

Les quatre adolescents parvinrent enfin au pied de l’édifice dont la grande porte s’était effondrée sous l’effet du temps et du vent. La neige tapissait le sol sur plusieurs mètres, jusqu’à un endroit où plusieurs énormes rochers s’étaient détachés, brisant les dalles de marbre recouvertes de débris. Sans doute avait-ce été des escaliers, mais il n’en restait qu’une volée de marches tout au plus. Au-delà, deux voies s’ouvraient mais ils n’osèrent pas se séparer. Ils errèrent longuement dans le couloir de gauche, illuminé par les torches. Ils se guidèrent avec les restes de bougies qu’ils trouvèrent encore accrochés aux murs, à moitié consumés. Plusieurs portes se dressèrent sur leur chemin, les tapisseries une fois retournées crachèrent les clefs nécessaires à leur progression et leur permirent de s’aventurer plus profondément dans les entrailles menaçantes de ce colosse de pierre.

Après avoir traversé des champs de ruines, de neige et de pierres instables, ils découvrirent des pièces oubliées, des trésors, des livres recouverts de poussière. Au fur et à mesure de leur progression, ils dérangèrent de moins en moins d’araignées, retournaient moins d’objets, ouvraient moins de portes. Ils touchaient au but, ils pouvaient le sentir. La tension s’élevait progressivement, ils parlaient de moins en moins. Chaque mur leur semblait suspect et il leur fallait deux fois plus de temps pour comprendre les mécanismes.

Ils firent finalement irruption dans la cuisine et y trouvèrent les reliefs d’un repas à peine commencé, une soupe bouillonnante dans un chaudron, des miettes de pain et quelques fruits pourrissants. Ce qui attira le plus leur attention cependant, ce fut le cadavre qui gisait dans un coin, propre, sans un morceau de peau, juste avec une bague au doigt. Les Dieux leur soufflèrent qu’ils étaient face aux restes de la fille d’Anthara, dont la terrible Isladora s’était vengée parce qu’elle était plus belle qu’elle. Ce meurtre sanglant avait anéanti le glorieux avenir que les divins comptaient offrir aux hommes, tout ce qu’ils comptaient leur offrir d’héritage. Elle était donc la responsable de la déchéance de l’humanité, de tous les maux, elle était celle qui avait mis fin à l’Age d’or qui aurait dû être éternel.

Pour cela, elle devait payer. L’archère, la magicienne, l’épéiste et le défenseur entrèrent dans une furie telle que la porte de la salle du trône ne leur résista pas longtemps. Il ne leur fut même pas nécessaire d’entrer dans les quartiers privés du monstre pour en sortir la clef, ils firent voler en éclats le lourd métal et se retrouvèrent face à l’objet de leur colère.

Elle les attendait patiemment.

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