Qui craint le grand méchant loup ?

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Le trajet jusqu'au collège a commencé dans un silence pesant jusqu'à ce que, un grand sourire sur le visage, je commence à chanter à tue-tête, couvrant la voix sortant de l'autoradio de la voiture de maman, qui a ouvert de grands yeux étonnés avant de faire de même, faisant rire Juliette aux éclats, avant de nous imiter à son tour.

— Pour aller danser le jerk, sur de la musique pop !

— Pour aller danser le jerk, sur de la musique punk ! 

— Pour aller danser le jerk, sur de la musique folk ! 

Aucune de nous n'a dit les mêmes paroles, et cette fois, Juliette n'est pas la seule à éclater de rire. Le reste du trajet se passe dans la joie et la bonne humeur, nous en avons toutes les trois les larmes aux yeux. Il ne manque que Papa, Léo, Sophie et Salomon dans ce tableau idylique.

Je crois que je viens de passer un nouveau cap : je ne ris pas parce que c'est trop dur de pleurer et de faire face au passé, je ris parce que je suis heureuse et que je vis mon présent. Tout va bien dans ma vie et maintenant je m'en rends compte. Je suis entourée des gens que j'aime et qui préfèreraient mille fois être torturés que de me faire le moindre mal. Avec eux, je peux laisser le passé dernière moi, non pas pour me tourner vers l'avenir comme je pensais devoir le faire, mais pour apprécier le présent.

Finalement, je suis heureuse que maman ait insisté pour nous conduire au collège, alors que nous avons toujours fait le trajet à pied, depuis que je suis en âge d'aller à la maternelle, et que je m'y rends seule ou avec Sophie et Salomon depuis que j'ai huit ans. Mais je crois que papa et maman s'en veulent de ce que j'ai vécu, car depuis que j'ai décidé de recommencer ma vie, maman a du mal à me perdre de vue et à me laisser seule. J'ai l'impression de la sentir ventiler quand je ne suis plus dans son champ de vision et qu'elle voudrait ne plus jamais me quitter. Je la surprends souvent en train de m'observer du coin de l'oeil, les yeux luisants d'inquiétude et un sourire coupable sur le visage. Ce moment en voiture a donné lieu au plus merveilleux moment de bonheur que j'ai vécu depuis que j'ai été violée.

C'est la première fois dans mon esprit que j'arrive à dire de manière naturelle que j'ai été violée, sans hésitation, sans avoir la sensation de suffoquer et d'avoir des tâches devant les yeux, sans me retrouver droguée dans une cage d'ascenseur !

Ca y est, je n'ai plus peur de Grosminet : il appartient au passé !

En sortant de la voiture d'un pas guilleret, sans oublier d'embrasser maman, je ne peux m'empêcher de susurer :

— Qui craint le grand méchant loup, méchant loup, grand loup noir...

Puis, en sautillant comme quand j'étais enfant et que je jouais dans les champs de blé, je rejoins Sophie, Salomon et les autres. Quand ils s'apprêtent à me faire la bise, je place ma main en barrière entre leurs lèvres et mes joues.

— Attendez une seconde... Juliette, ramène-toi ! Qu'est-ce que tu fiches, pourquoi t'es si lente ?

— T'as oublié ton cartable, espèce de grosse patate ! réplique Juliette en levant les yeux aux ciel, faussement exaspérée, et en tendant mon sac devant elle.

Puis, alors qu'elle s'approche de nous, tous mes amis me regardent, éberlués. A leurs airs, je comprends qu'ils ne comprennent rien à ce qu'il se passe. Pourtant Salomon, qui ne veut pas laisser une gêne s'installer, s'exclame :

— Ah, ça c'est bien notre Léa : en plus d'être tête de mule, elle est tête de gruyère !

Tout le monde sans exception rit aux éclats. Mes amis sont extraordinaires, ils n'ont fait aucune remarque et ont immédiatement intégré Juliette au groupe, sans même savoir si c'était exceptionnel ou plus officiel. Bien sûr, plus tard, ils me demanderont ce qu'il s'est passé pour que je redevienne amie avec Juliette, mais, j'en suis certaine, ils respecteront ma décision et ne la remettront jamais en question.

Pourtant, malgré ça, j'ai la sensation que Juliette n'est pas totalement avec nous. Je crois que ses pensées sont tournées vers Lucie, et les regards nombreux qu'elle lui lance semblent confirmer mes suppositions. Lucie, accoudée contre le mur à côté de l'entrée du couloir, se lime les ongles. Elle essaye de paraître indifférente, mais elle ne peut pas s'empêcher de quitter régulièrement ses doigts des yeux pour nous observer.

Nous sommes trop loin pour que je puisse lire l'expression de son visage, mais quelque chose me dit qu'elle est peut-être plus à craindre que le grand méchant loup des trois petits cochons. Malgré tout, je décide d'enterrer ce détail dans un coin de ma tête : je suis tellement bien avec mes amis, et je compte bien en profiter !

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