Livre ouvert, coeur perdu et yeux humides.

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Ce chapitre est du point de vue de Juliette.

—  Ferme la bouche, tu vas avaler une mouche ! s'exclame Léa en riant.
Pendant plusieurs secondes, je suis restée bouche bée et immobile devant elle, alors qu'elle avait tendu la main pour celler notre marché : malgré toutes les crasses que lui a fait subir Lucie et que j'ai cautionnées, elle est prête à me faire confiance en plaçant sa vie (et sa chambre) entre mes mains et elle accepte de m'aider ! Si seulement elle savait que le poignard est déjà à demi enfoncé dans son coeur...
—  Marché conclu, soufflé-je en tendant une main tremblante et moite pour serrer la sienne, très pâle et très maigre, mais aussi très douce.
Alors même que je suis prête à la trahir et à la détruire pour Lucie, j'ai peur de serrer sa main trop fort et de la faire souffrir.
J'ai souri en me traitant intérieurement de connasse. Elle a souri à son tour et sans un mot de plus sur notre marché, elle a commencé par sortir le drap et le coussin sales de la pièce pour les mettres dans la machine à laver. C'est le signal pour commencer à l'aider à remettre sa chambre en état et, lorsqu'elle revient, la fenêtre est grande ouverte et je suis en train de laver le sol : hors de question de faire du neuf sur du sale ! Quant à elle, elle a ramené deux cartons, dans lesquels elle met tous les objets qu'elle avait remisé dans son placard. Le premier contient les affaire à garder et à replacer dans la pièce, et le second contient les affaires à mettre à la poubelle.
Après un temps que je ne pourrais pas définir précisément, je relève la tête du sol que je suis en train de laver et la regarde, stupéfaite : j'ai entendu un bruit de papier déchiré. Ce sont tous ses posters de films, affiches de théâtre et photos de la troupe dont elle faisait partie qui atterrissent dans le carton-poubelle.
C'est avec un effroi non dissimulé que je prends la parole :
- Léa, m... m... Tu y tenais comme à la prunelle de tes yeux ! Pourquoi t'as fait ça ?
- C'étaient des caprices d'enfant pourrie gâtée, je ne suis pas HA-BI-TÉE  par le théâtre, répond-elle en faisant des guillemets dans les airs pour encadrer le mot 《habitée》.
Elle essaye de faire celle qui ne tient à rien, qui est insensible, mais je sais qu'elle ment et que le théâtre donne un sens à son existence depuis toujours.
—  Parle-moi plutôt de ta Lucie, ordonne-t-elle avec une fausse légèreté dans la voix.
J'ai obtempéré. Nous avons passé l'après-midi entier à parler de Lucie en rénovant sa chambre. Je n'avais pas réalisé à quel point j'avais besoin d'une confidente pour parler et être écoutée. Ça fait un bien fou, mais ça me serait encore plus bénéfique si je ne savais pas qu'elle a déjà les deux pieds dans la tombe à cause du poignard que je lui enfonce lentement dans la poitrine.
Je suis seule dans mon lit, à tout retourner encore et encore dans ma tête alors que je suis dans l'antre de l'ennemie à éliminer : je suis dans la chambre de la défunte grand-mère de Léa.
Je soupire : il faut absolument que je pense à autre chose. Mon regard se pose sur le journal de Léa, que j'avais posé distraitement sur le classeur de Lucie pendant que nous faisions sa chambre.  A pas feutrés, je me déplace pour m'en saisir le plus silencieusement possible.
Sur la première page, il y a une photo de nous deux, main dans la main et tête contre tête, souriant à l'objectif. C'était le jour de ses six ans, on s'était amusées comme des folles, avec elle et Sophie. Je souris avec nostalgie puis tourne la page. La première entrée du journal date d'il y a un an et demi. Il y a des coeurs et des points d'interrogation superbement dessinés tout autour du texte.
Aujourd'hui, Steeven est venu me parler. Ça arrive de plus en plus souvent. Je crois qu'il m'aime bien. Et je crois que je l'aime bien aussi. Mais je ne sais pas. Je n'y ai pas réfléchi plus. Chaque fois qu'il me parle, je sens les regards jaloux et furieux de Sophie et Salomon posés sur nous. Je pense qu'ils ont peur que Steeven prenne leur place de meilleurs amis de l'Univers et des alentours. Ça n'arrivera jamais, mais j'ai envie de me rapprocher de Steeven. J'aime la façon dont il me dévore des yeux et rougit quand il comprend que je l'ai repéré. Ce soir, pendant le cours d'histoire, j'ai rêvé qu'il m'embrassait : mon premier baiser ! Le baiser idéal ! Avec cette maladresse et cette peur qui creusent des sillons dans nos coeurs et nous plongent dans les méandres de l'amour. Mais aussi avec cette douceur infinie paradoxalement mêlée de fougue. Demain, j'irai lui parler clairement, pour savoir ce qu'il ressent.
Pendant des mois, d'après le journal, Léa n'a pas osé 《parler clairement》à Steeven. Mais chaque page était toujours plus ornée de fleurs et de coeurs, pour confirmer les sentiments de Léa à son égard.
Soudain, au détour d'une page, datée d'il y a environ sept mois, le texte a commencé à être entouré d'yeux noirs déversant des larmes de sang. Avant de reprendre ma lecture, j'ai feuilleté toutes les pages du livre : les dessins étaient de plus en plus sombres.
Je ne suis plus en salle d'isolement, je suis dégoûtée. Le retour à la vie normale, mes couilles ! J'en veux pas moi de la normalité ! Et encore moins de la vie ! Ce sont les gens la source de nos maux. Sartre a raison : l'enfer c'est les autres ! Alors au diable les autres ! J'étais bien dans ma chambre d'isolement !  Personne pour me violer contre une putain de cage d'ascenseur rouillée de merde ! Et l'autre connasse 《Tout va bien. Tout est fini.j't'en foutrais, moi ! Sale pute ! Tout le monde est une sale pute ! Même papa est une sale pute : il avait juré qu'il me protègerait toujours ! Tu parles !  《Faut dire cinq fois par jour devant le miroir que tout va bien et ton cerveau va le croire et tu iras mieux》. JE T'EMMERDE AVEC TES IDÉES À LA CON, SALOPE ! Combien faut d'années d'études pour débiter autant de conneries, sérieux ?!
Lorsque je referme le journal, toutes les pages lues, j'ai des hauts le coeur et les yeux humides. Quitte à perdre mon coeur, ma si jolie Lucie, je suis déterminée à ne pas lui obéir et à ne jamais rien lui révéler sur Léa. C'est elle qui m'a donné le prétexte des devoirs pour l'espionner et trouver de quoi l'humilier publiquement, mais maintenant que je sais, je...
Suis-je capable d'une telle cruauté ? L'amour justifie-t-il tout ?

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