Surprise, surprise !

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DING DONG !

- Léa, bouge tes jolies petites fesses du canapé et va ouvrir, je suis déjà en retard pour aller cherch...

Alors que j'ouvre la porte, le reste de la phrase criée par maman se noie dans un fracas assourdissant qui se termine par un "EH MERDE !" qui vient du coeur.  Une fois de plus, mon p'tit lion a laissé traîner un de ses jouets et maman a marché dessus, glissant et renversant au passage plusieurs flacons de parfum. 

Je lève les yeux au ciel et détourne mon regard de la scène, amusée : maman, des larmes de douleur perlant au coin des yeux, est en petite culotte et saute sur place, tenant l'un de ses pieds entre ses mains et marmonant un flot de jurons incompréhensibles, avant de promettre à mon petit frère, qui n'est même pas là, une mort lente et douloureuse.

- Bonjour c'est pour qu... Juliette, qu'est-ce que tu fais là ?

Juliette,  ses grand yeux noirs fixant  la photo de famille qui est sur le mur derrière moi, se tient sur le paillasson de l'entrée, droite comme un i. J'en reste comme deux ronds de flan, et apparemment, je ne suis pas la seule : elle-même semble ne pas savoir ce qu'elle fait ici.

- Entre, il fait froid ce matin, dis-je poliment.

- Merci, murmure-t-elle timidement. 

"Décidément, elle n'est pas du tout la même personne quand elle n'est pas avec Lucie !" songè-je en me rappelant notre dernière conversation, avant que je ne sois convoquée dans le bureau du directeur.

- Tiens, assied-toi, dis-je en lui tirant une chaise. Tu veux quelque chose à boire ? jus d'orange ? tisane ? ajoutè-je en  faisant de mon mieux pour ne pas la dévisager comme une bête curieuse.

- C'est gentil, merci, un jus d'orange me ferait plaisir, répond-t-elle dans sa barbe en se frictionnant les doigts.

Un long silence s'installe pendant que je nous sors des verres, que je remplis tous les deux de jus d'orange. J'ai mal au ventre et j'ai envie de vomir, mais cette fois, ce n'est pas à cause du stress, du désespoir ou de la peur : les effluves de parfum commencent à parvenir à mes narines. Je croise les doigts pour que Juliette ne remarque rien. Mal à l'aise, je toussotte et demande enfin :

- Quel bon vent t'amène ?

- Je... Je viens t'apporter... tes devoirs.... oui, c'est ça, je viens t'apporter tes devoirs ! annonce-t-elle, peu convaincue.

- Oh c'est gentil de t'être déplacée pour ça. Je pensais que Nola et Larissa le feraient. J'ai beaucoup à rattraper ?

- Je... heu... en fait, je sais pas.... on est pas dans la même classe.

- Ha oui c'est vrai... mais alors, pourquoi tu...

- Je voulais te parler, baragouine-t-elle si vite et la tête tellement inclinée vers le sol que j'ai du mal à comprendre ce qu'elle me dit.

- Viens, on va dans ma chambre, dis-je d'une voix posée.

Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai la sensation que je vais vivre une belle journée, sans tracas, pleine de joie et d'insouciance. J'ai le sentiment que Juliette ne me veut aucun mal et que tout va aller pour le mieux. Je suis certaine que sans les odeurs de parfum écoeurantes qui me parviennent, je n'aurais ni mal de ventre ni nausées.

Perdue dans mes pensées, je prends plusieurs secondes à réaliser que Juliette est restée devant la porte de ma chambre et attend patiemment que je l'invite à entrer, serrant son cartable contre son coeur, si fort que les jointures de ses doigts ont blanchi.

- Entre, je ne vais pas te manger, dis-je en souriant, soudain nostalgique.

Je viens de réaliser qu'à une époque, nous étions amies et qu'elle venait souvent passer les week end à la maison, ses parents étant aux abonnés absents.

Malgré mon invitation à entrer, elle ne bouge pas, fixant les murs, bouche bée et pâle comme la mort, tremblant comme une feuille.

- Ca ne va pas ? Tu veux t'allonger un moment ? demandé-je, craignant qu'elle ne s'évanouisse sur le pas de la porte.

- Non ça va, je repensais à nos week end ensemble ! s'exclame-t-elle.

Sa voix est tellement guillerette que je comprends immédiatement qu'elle présente une joie de façade, pour noyer le poisson. Je connais ça par coeur, depuis mon viol, et c'est la raison pour laquelle je me terrais dans ma chambre autant que faire se peut.

Jamais je n'aurais pu imaginer ça, mais sa visite me fait un bien fou et me fait réaliser énormément de choses sur moi-même et sur mon rapport aux autres et au monde qui m'entoure. Pour la première fois depuis longtemps, je m'efforce de voir avec les yeux de quelqu'un d'autre, et ce que je vois me paralyse de stupeur : un lit parfaitement fait poussé contre un mur, visiblement plus utilisé depuis belle lurette, sur le sol, un oreiller blanc jauni par les larmes et un drap fin froissé et tâché de sang, de morve et d'urine en plusieurs endroits, des marques de griffures sur le sol et les murs, une armoire grinçante abîmée par de nombreux coup de poing et de pied, une fenêtre brisée pleine de toiles d'araignée et des volets qui n'ont pas été ouvert depuis de nombreux mois,  près de l'oreiller et du drap, un journal intime duquel dépasse une photo usée, déchirée en plusieurs endroits, et une lampe torche.

Soudain, c'est comme si, pendant tout ce temps, j'avais un bandeau serré sur les yeux, et qu'au moment de l'enlever, j'étais sonnée par la lumière, habituée à l'obscurité, choquée de pouvoir voir à nouveau.

- Oh euh, attend un moment... marmonné-je, le rouge aux joues.

 Je m'approche du lit et, non sans difficulté, le tire au centre de la pièce, essayant d'ignorer   la sensation que mes os s'entrechoquent  à chaque effort que je fais.

- Tu... peux t'asseoir ! soufflé-je, ma voix rendue roque et haletante par l'effort.

Enfin, elle se décide à entrer et à s'asseoir. Elle tousse et, retrouvant son assurance coutumière, demande :

- Qu'est-ce qui s'est passé ? Tes affiches de théâtre, tes photos de famille, où tu les as mises ? Ta chambre est... vraiment dépr.... enfin, je veux dire, elle fait froid dans le dos, tu ne trouves pas ?

- Tout est dans l'armoire, réponds-je simplement en éludant la dernière question. Mais, toi qu'est-ce qui t'amènes ?

- Oh bah... J'ai réfléchi à ce qu'on s'est dit l'autre jour, tu sais?

- Ah ?

- Oui.

- Et ?

- Bah... j'ai décidé que tu as raison, en fait ! 

- Ah ?

- Oui.

- Et ?

Cette fois, nous sourions toutes les deux en nous lançant des regards complices, sans même que ce soit volontaire, nous avons retrouvé nos anciennes habitudes : mes "Ah ?", ses "Oui." et mes "Et ?" qui lui tirent les vers du nez. Cependant, aucune de nous n'en fait la remarque et notre conversation continue comme si de rien n'était.

- Y a que toi qui a compris, et j'ai réalisé que tu es la seule à m'avoir jamais jugée alors...  Je veux qu'elle soit dans le bon chemin parce que je... je l'aime... tout court.... tu.... tu vois ?

- Ah oui, tu es amoureuse. Ce n'est pas un gros mot tu sais? Mais, pourquoi tu te confies à moi plutôt qu'à...

Je m'interrompts en plein milieu de ma phrase : je viens de remarquer que, si Lucie est sans cesse entourée d'amis, Juliette n'a que Lucie, et lorsque celle-ci n'est pas au collège, elle est toute seule. 

- Oh, je vois... Désolée ! m'exclamé-je en devenant écarlate.  Tu as prévu quoi pour lui faire comprendre ? 

- En vrai, je comptais sur toi pour m'aider. Je t'ai amené un classeur d'informations sur elle, pour que tu apprennes qui elle est : c'est pas une vraie garce, tu sais ? elle a juste... vécu de mauvaises choses !

- Comme beaucoup de monde, mais tous ne deviennent pas forcément des abrutis finis, hein.

- Comme toi, tu veux dire ? Sainte Léa ! dit-elle en levant les yeux au ciel, sans aucune méchanceté dans la voix cependant.

- Je... Oui, si tu veux...

- Tu sais que j'aime pas tourner autour du pot : c'est quoi le problème ?

- J'ai pas envie d'en parler, et puis j'ai peur de te refaire confiance.

- Fouille dans tes souvenirs : même si je n'ai jamais su m'imposer face à Lucie, est-ce que j'ai pas toujours fait de mon mieux pour l'éloigner de toi sous un prétexte bidon du type "viens sinon on aura pas de frites au self" ou "laisse-là, tu as rancard avec Pédro ce soir, faut penser à ta tenue" ? C'est pas parce que je ne sais pas m'opposer à elle que je ne sais pas prendre soin de toi !

- Ouais, t'as raison, mais j'ai pas envie d'en parler.

- Moi j'ai pris le risque de me confier à toi, alors je pensais que...

- Oh, lis ça et fais pas chier ! grogné-je, un peu agacée, en lui tendant mon journal intime, que j'avais mis dans la poche arrière de mon jean avant de tirer le lit. Je vais reprendre du jus d'orange, t'en veux ? demandé-je ensuite sèchement, échouant à contrôler mes émotions et ma voix.

Lorsque je reviens, nos deux verres dans les mains, elle est allongée sur mon lit, les larmes aux yeux, mais pas pour la raison à laquelle je pensais. A ma grande surprise, elle n'a pas ouvert mon journal intime, mais le classeur qui concerne Lucie.

Maintenant je sais : je peux lui faire confiance, elle ne me ment pas.

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