5-2 b

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Nous passâmes la fin d’après-midi et le début de soirée dans ce lieu improbable. Il y avait là un mélange de haute bourgeoisie bordelaise, des hommes d’affaires internationaux, des prostituées françaises et étrangères, certainement quelques mafieux, mais de ceux qui savent se tenir, quelques hommes politiques et un artiste mondialement connu accompagné de deux ou trois plasticiens célèbres de la région. Je m’affalai rapidement sur une chaise longue au bord de la piscine. À mon réveil, il faisait déjà nuit et froid. Je retrouvais Nikolaï accompagné de la serveuse et des deux étudiantes au sein d’un groupe d’une dizaine de personnes, dans l’un des deux grands salons à l’intérieur de la maison. Ils formaient un grand cercle devant une immense cheminée garnie de très grosses buches qui crachaient des flammes de près d’un mètre de haut. Ils jouaient à un jeu de cartes qui avait l’air de les passionner, j’arrivai lorsque l’un d’eux venait apparemment de perdre au milieu des cris d’exaltation et de surprise des autres joueurs. Nikolaï fut le premier à m’apercevoir, il se leva pour venir me prendre dans ses bras et m’inviter à m’assoir entre lui et Michelle. L’ambiance était chaleureuse, la plupart des prostituées étaient dans l’autre salon, il en restait deux qui accompagnaient deux hommes jeunes et élégants qui jouaient aux cartes. De mon côté, ça allait mieux, cette grosse sieste m’avait permis d’abaisser mon niveau d’alcoolémie et de me reposer, je restais juste un peu vaseux. Dès les premiers mots que j’échangeais avec elle, je me rendis compte que Michelle avait suivi le parcours inverse et se retrouvait maintenant bien enivrée. Elle avalait à un rythme soutenu de petits shoots de vodka que lui resservait au fur à mesure une des employées de cet établissement. Cette dernière en profita pour me demander ce que je voulais et je commandai un Perier avec du citron pour me nettoyer un peu l’estomac et la cervelle à la fois. La serveuse me demanda si je voulais tout mettre sur mon compte, le Perrier et les vodkas. Jusque-là je n’avais rien payé, la question me surprit et ne sachant pas que répondre, j’acceptai. Michelle me parut encore plus belle que la dernière fois. Pas tant pour les vêtements qu’elle portait, un pull à col roulé moulant mettait pourtant en valeur sa petite poitrine. Mais ce furent surtout les gestes nonchalant, lié à son ébriété, des mouvements avec le charme de deux d’un chat, sa façon de plaisanter et de me caressant le bras ou la joue, cette apparence de douceur absolue. Oui, c’est cela qui me troublait le plus, sa féline féminité.

Je ne participai pas au jeu de cartes, comprendre les règles dans l’état dans lequel je me trouvais, me paraissait un exercice cérébral trop pénible. Je préférai discuter avec Michelle pendant qu’elle jouait. Elle me montrait ses cartes et cela suffisait pour me sentir de la partie. Après un moment, je me levai pour chercher les toilettes. Je traversai l’autre salon dans lequel le nombre de prostituées et de clients avait sensiblement augmentés au fur et à mesure qu’avançait la soirée, quelques-uns d’entre eux dansaient dans un espace dont on avait poussé les fauteuils. Un DJ préparait ses platines dans le fond de la pièce, je compris que la soirée commençait à peine. J’arrivai dans une immense cuisine entièrement constituée de mobilier en acier inoxydable qui couvrait aussi une grande partie de murs. Une grande table de travail en ilot prenait toute la largeur du centre de la pièce. Quatre hommes élégamment vêtus y étaient accoudés pour prendre un verre en dégustant des tapas. Ils discutaient calmement de la relation politique entre le maire de Bordeaux et le préfet de région me sembla-t-il. Répondant à ma demande, l’un d’eux m’indiqua les toilettes : le couloir, la porte du fond. Il insista : « celle du fond, pas celle de gauche sinon vous risqueriez d’être surpris ! ». À cette phrase, ses amis eurent un sourire moqueur. Je pense qu’ils me parlaient comme à quelqu’un qui visiblement avait bu. Cela me vexa et je continuai sans dire merci vers le couloir et les toilettes. Lorsque j’en ressortai, soulagé, je me souvins de la recommandation. Cela aiguisa ma curiosité et par esprit de rébellion alcoolique, j’ouvris la porte déconseillée. Elle donnait sur un escalier qui descendait vers un lieu d’où provenait de la musique. Je descendis les marches de cet escalier fasciné par le rouge de l’ensemble de la décoration, les murs, la moquette, le plafond et la lumière. Seules les mains courantes étaient faites d’un métal doré. C’était d’un gout vraiment étrange. Avant d’arriver en bas, je croisai un homme transpirant, la chemise blanche débraillée laissant voir tout son torse, portant sa veste de costume d’une main. En bas, je m’arrêtai net et ne fis pas un pas de plus. Bouche bée je regardais cette immense pièce, une cave semi-enterrée, où se déroulait une sorte d’orgie comme je n’en avais jamais imaginée, ma culture du porno étant très limitée. Dans un grand jacuzzi, trois couples échangeaient leur plaisir, les bouches des trois femmes passant d’un sexe à l’autre. Autour, sur de larges canapés, des ébats dans toutes les positions se succédaient. Une dizaine de couples dont les partenaires passaient sans hésiter de l’un à l’autre. En temps normal, ma pudeur m’aurait fait fuir le lieu immédiatement. Mais la fatigue et l’alcool me rendirent moins sensible, plus passif, comme si j’observais sans être là. Je voyais ces corps prendre leur plaisir lascif, je ressentais la sensualité et l’oubli dans lequel se trouvaient tous ces couples. Je supposai la plupart des femmes être des prostituées, mais elles ne montraient pourtant pas cette froideur et le détachement qui caractérisaient, du moins tel que je l’imaginais jusque-là, le professionnalisme de leur activité. Non, tous semblaient s’enivrer et profiter pleinement de ce moment de luxure. Finalement, peut-être que le professionnalisme c’était justement de se laisser aller de la façon la plus naturelle possible ? Après quelques instants, durant lesquels je restais spectateur debout devant l’escalier, une femme en petite culotte vint vers moi et me tendit la main pour m’inviter à la suivre et à participer. Je lui fis signe que non de la tête. Elle s’approcha, se frotta sensuellement contre moi et me pris par le bras, comme cela, sans rien dire. Elle m’entraina jusqu’à un canapé sur lequel un couple prenait déjà la moitié de la place. Nous voyant, ils se poussèrent légèrement pour nous inviter à nous assoir. Au moment où je m’assis je fut pris d’un étourdissement, comme une peur soudaine, un accès de timidité ou de lucidité morale. Je me relevai de suite et m’éloignait en accélérant le pas, sans rien dire ni me retourner.

Je remontai les escaliers, passablement perturbé, et retraversai la cuisine. Je rejoignis Nikolaï et les filles au salon, ma décision était prise.

― Nikolaï, je dois partir. Je vais appeler un taxi ne t’inquiète pas. Michelle, si tu veux rentrer, tu peux en profiter… Si tu veux…

Nikolaï me regarda à peine surpris et comprit de suite qu’il serait inutile, voir désagréable pour moi, d’insister pour que je reste. Il me salua en me disant qu’il espérait que la petite fête m’avait plus, mais que si ce n’était pas le cas cela n’avait aucune gravité, car cela m’avait fait découvrir des lieux et des ambiances qu’il était certain que je ne connaissais pas. J’approuvai.

Michelle décida de rentrer, après un échange dans l’oreille de son amie, elle me dit qu’elle allait rentrer seule avec moi et que son amie rentrerait en même temps que la serveuse du restaurant. J’appelai un taxi puis, accompagné de Michelle, je traversai les jardins magnifiquement éclairés, décorés de jets d’eau et d’œuvre d’art de très bon gout. Nous nous me rendîmes devant la lourde porte métallique de l’entrée de la propriété. Un garde appela au talkiewalkie pour confirmer l’autorisation d’ouvrir la porte.

― Désolé, mais on me dit que je ne peux pas vous ouvrir, car vous n’avez pas réglé l’addition.

Surpris, j’avais effectivement oublié le perrier et la vodka que je devais régler. Je dis à Michelle de m’attendre et me dirigea en trottinant vers la maison, mais après avoir trébuché, tombé en avant et râpé les mains sur le gravier, je finis en marchant. Lorsque j’arrivais, une serveuse m’attendait avec la note et l’appareil pour la carte bleue. Je lui dis que j’allais régler en liquide, mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque je lu l’addition. Un froid me traversa, je ne savais comment réagir. D’une part trois mille huit cent euros était pour moi une très grosse somme, et d’autre part je ne comprenais pas ce qu’on me facturait. La serveuse, sans problème, me l’expliqua calmement. En plus des vodkas à 30 euros le shoot et du Perrier luxueux à 20 euros, il y avait une bouteille de champagne et une de whisky que selon elle j’avais commandées avant de m’endormir au bord de la piscine. Je ne me souvenais plus de rien de ce moment-là. Je payai donc en carte bleu, déchiré par le remords.

Je revins penaud vers le portail. Michelle m’attendait, elle remarqua de suite mon visage.

― Quelque chose ne va pas ? me demanda-t-elle visiblement inquiète.

― Non, pourquoi ? Tout va bien.

― Eh bien pourtant, vous en faites une tête ! Et tout ce sang, que s’est-il passé ? s’écria-t-elle en me montrant le sang qui tachait ma chemise.

― Non, rien, je suis tombé et je me suis essuyé les mains sans faire attention, balbutiais-je.

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