5-2 a

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Les deux gardes du corps revirent et me rendirent les clés avec un sourire forcé. Nikolaï les remercia en Russe.

― Heureux d’avoir pu vous être utile, c’est le hasard qui m’a mis là au bon moment. Je comprends que vous ayez eu un choc, c’est normal. Si vous voulez, prenez votre journée et je vous invite au restaurant à midi, car finalement mon rendez-vous est annulé. C’est un excellent gastro, un étoilé ! Rien de tel pour oublier un peu les soucis du laboratoire mon cher Bruno. Allez, ne vous faites pas prier, vous en avez vraiment besoin.

Cet homme savait prendre un air affable qui ne permettait pas de refuser ses invitations. Il avait une sorte d’assurance absolue, l’habitude que tous ses désirs exprimés s’exhaussent immédiatement. Il n’eut cependant aucun mal à me convaincre, je n’avais aucune envie de passer le reste de la journée enfermé seul dans la pièce où je venais de voir une tête de chien ensanglantée. Peut-être avais-je aussi peur de croiser de nouveau Dalembert avec ses yeux de fou. Je leur suggérai alors que ma veste avec mon portefeuille se trouvaient toujours dans mon bureau. Finalement, j’insistai bien : « le bureau où se trouvait la tête de chien. ». Nikolaï réagit le premier :

— Oui, je comprends. Redonnez vos clés à Sasha, il va aller chercher votre veste, pas de problème.

Nous sortîmes du campus vers midi. Nikolaï connaissait la plupart des plus luxueux restaurants bordelais. Il me proposa diverses options, mais voyant mon ignorance dans ce domaine, c’est lui qui finit par choisir. Nous nous rendîmes place de la comédie où se côtoient divers établissements haut de gamme. La gastronomie bordelaise n’a rien à envier à l’offre culinaire parisienne. Ce jour-là, je découvris un raffinement que je n’imaginais même pas pour certains plats, ce fut une heureuse façon d’oublier les émotions de la matinée. Les vins, tous choisis précisément par Nikolaï après une discussion approfondie sur chaque bouteille avec le sommelier, furent tellement bons qu’ils finirent par me monter à la tête. Les digestifs qui se succédèrent, finirent de m’enivrer totalement. Nikolaï tenait certainement mieux l’alcool auquel je n’étais pas habitué. Il montrait un incroyable sens de la convivialité et de la fête. Il commençait par engager des conversations intéressantes et cultivées, ensuite beaucoup d’humour sur des sujets variés ou même sur les gens et ce qui se passait autour de nous. À la fin, sous l’emprise de l’alcool qui lève toutes les barrières, venaient les confidences qu’on fait à un ami de confiance et qui soudent les relations.

Bien après le repas, nous restions seuls clients dans l’immense salle de restaurant et nous buvions les meilleurs whiskys et d’excellents cognacs. Les gardes du corps avaient eux aussi été invités à table. Les centaines d’euros qui se dépensaient de tournée en tournée donnaient la principale raison au maitre d’hôtel de ne pas nous virer si longtemps après la fin du service. À la fin, un des deux gardes du corps tomba de sa chaise en rigolant, des verres furent brisés, la musique poussée à fond, composée de morceaux tziganes et de salsa que Nikolaï avait passés au serveur à l’aide d’une clé USB. La serveuse, une magnifique jeune fille rousse d’une vingtaine d’années, finit par se laisser convaincre de nous accompagner dans un endroit secret que connaissait Nikolaï. J’acceptai moi aussi de l’accompagner dans cet endroit où, m’avait-il dit, on trouverait de quoi à se divertir même à quatre heures de l’après-midi. J’acceptai surtout parce que je n’avais plus les idées claires, emporté par l’euphorie que ce boutentrain avait su créer. Je vis qu’elle fut ravie de son choix quand se présenta devant le restaurant l’énorme limousine noire et rutilante de Nikolaï, une Mercedes Maybach blindée de plus de 500 chevaux. À peine installé sur le siège arrière, il essaya de l’embrasser. Elle refusa, mais pas trop tout de même. Nous longions les quais, direction nord vers le quartier des Chartrons, dans ce grand véhicule confortable où un minibar nous permettait de continuer de boire, quand je ne sais pour quelle raison, je me mis à lui parler de ma rencontre avec Michelle. J’évoquai ma dernière sortie en sa compagnie et de mes doutes dans cette relation. Il me dit que j’étais un pauvre con de ne pas en profiter. Comme on parle à un ami de toujours, il tenta me convaincre de lui donner son numéro pour l’inviter à nous rejoindre. Je refusai, il insista ; je trouvais cela complètement inopportun, mais l’alcool troublant complètement mon jugement, je finis par le lui donner. Alors se produisit l’improbable, il sut la convaincre avec l’humour et l’élégance d’un parfait homme du monde important, d’accepter de venir avec nous. Nous fîmes donc demi-tour pour revenir vers Talence[1] où elle sortait à peine de cours. Avant de prendre la sortie des quais de Paludate vers l’autoroute, nous nous arrêtâmes pour prendre une bouteille de whisky « pour la route ». Je descendis en titubant pour suivre Nikolaï dans un petit magasin de produits fins qui se trouvait juste avant la zone industrielle. Il choisit deux bouteilles de 15 ans d’âge à 70 euros. En sortant, nous nous retrouvâmes en plein milieu d’une altercation entre ce qui semblait être une prostituée latino-américaine, de celles travaillant sur les quais, un homme corpulent en colère et un des grades du corps de Nikolaï passablement éméché. Je n’y comprenais rien, entre l’alcool, les accents et le surréalisme du sujet de la dispute, j’étais incapable de savoir qui d’entre[2] eux avait raison ou tort. Nikolaï s’en mêla et pour faire la paix, finit par inviter ces deux nouveaux énergumènes à nous suivre pour faire la fête. Tout cela n’avait plus aucun sens, mais le whisky coulait à flots.

Nous poursuivîmes en voiture vers l’autoroute, suivis par nos deux nouveaux compagnons de fêtes dans une grosse BMW. Arrivé sur le campus, je m’étais endormi depuis l’embouteillage de la rocade. Ces quelques minutes de sommeil me permirent de rester correct lorsque Michelle entra dans la voiture. Elle était accompagnée d’une autre étudiante, nous étions tous serrés sur les banquettes arrière. La serveuse qui nous accompagnait avait commencé à pas mal boire et n’arrêtait plus de rire aux éclats. L’énorme limousine de plus de cinq tonnes, propulsée par la puissance de cinq cent chevaux slalomait entre les voitures de la rocade bordelaise à une vitesse largement excessive. Le chauffeur, encouragé par Nikolaï et la serveuse euphorique, donnait des coups de volant pour éviter les obstacles, à chaque virage brusque et embardée du véhicule la serveuse criait de joie. Michelle et son amie étaient plus que surprises par l’ambiance, mais cela paraissait leur plaire. Nous sortîmes de l’autoroute avant le pont d’Aquitaine pour rejoindre le quartier qui se trouvait en dessous, au bord de la Garonne ; les fins fonds de la partie la plus glauque de Bacalan, là où vivaient principalement des gitans sédentarisés dans de petites maisons en ciment construites pour eux dans les années soixante-dix. Au milieu de ces humbles maisons, presque sous l’immense pont suspendu, se trouvait une propriété masquée par de hauts murs près des rives de la Garonne. Les lourdes portes métalliques s’ouvrirent pour révéler un jardin dont la beauté n’avait rien à voir avec le piteux urbanisme du reste du quartier. Une grande maison moderne et cubique, aux grandes baies vitrées, laissait une musique techno s’échapper pour faire danser deux magnifiques femmes noires en maillot de bain au bord d’une piscine de 20 mètres de long. Je descendis de la voiture et m’entravai directement sur des poteries bordant la pelouse. Je me retrouvais allongé dans l’herbe, à rire bêtement, avec Michelle décontenancée comme public. Je trouvais mon état et la situation catastrophiques, mais je m’en foutais, la pression de ces dernières semaines devait s’évacuer.

[1] Ville de la banlieue bordelaise située au sud de la ville où se trouvent les facultés scientifiques de l’université.

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