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Dans la semaine qui suivit cette terrible altercation aux conséquences désastreuses, je repris peu à peu pied au boulot. Je me concentrais sur l’idée selon laquelle je n’avais commis moi-même aucune faute. Finalement, ce qui m’arrivait n’était pas de ma propre responsabilité, à partir de là j’avais confiance en pouvoir reprendre la main sur mon destin.

Le lundi suivant, après avoir passé le weekend seul chez moi, j’allai au bureau avec un meilleur état d’esprit et l’envie d’agir. Si je ne pouvais plus rien pour mon couple, au moins pouvais-je prendre ma revanche en sauvant le projet.

Je passai la matinée enfermé dans mon bureau. Après avoir pris du temps à répondre à quelques mails concernant des problèmes d’organisation, ou quelques points techniques rébarbatifs si chronophages dans le travail d’un enseignant chercheur, je prenais un instant de pause. Une phrase de Nicolas me revint en tête : « Tu es un battant, tu tiens à ce projet, je le sais. » Oui, j’étais un battant, oui, je tenais à ce projet. Je devais réagir. Je me mis à envoyer toute une série de mails pour obtenir des conseils et des informations sur les procédures de recours. Je consultai les textes concernant les pouvoirs attribués aux commissions d’éthiques. Je sollicitai l’aide de vieux amis bien placés.

J’adressai finalement une demande de rendez-vous à mon collègue le plus proche, mon principal second sur le projet : de ceux qui s’y étaient investis et avaient cru en moi, un équipier de la première heure. Lui aussi devait être terriblement déçu après tant d’années à travailler intensément. C’était un chercheur clé, un développeur chargé de faire avancer la partie logicielle en fonction des besoins exprimés dans l’équipe. Ses réalisations représentaient la majeure partie de l’innovation de ce nouveau réseau de neurones capable d’une autonomie et une efficacité dans l’apprentissage jamais égalée auparavant. Il avait été fidèle, toujours à notre service, dévoué au service du projet, et il en avait été récompensé par un poste de Maitre de Conférences obtenu rapidement. Il nous était donc autant redevable que nous le lui étions. Crane dégarni et léger embonpoint lui donnant son habituelle apparence joviale dans sa blouse blanche, Mateo Jongleur entra dans mon bureau en fin de journée, pratiquement au moment où j’allais me préparer à partir.

― Salut Mateo, comment vas-tu ? dis-je en lui tendant la main.

― Ça va. Malgré tout ce merdier, ça va…

― Oui, tu as vu ! Je voulais justement te parler à ce propos, il faut qu’on fasse quelque chose.

Je l’ai senti nerveux dès son entrée et davantage lorsque je lui ai serré la main, je perçus comme une gêne. Je le connaissais bien après tant d’années à travailler ensemble. Au début, nous partagions seulement le même bureau, mais rapidement ce furent aussi nos sorties, nos vacances et la plupart de nos amis. Il était le seul collègue du laboratoire avec qui j’avais vraiment des relations d’amitié sincère. Nous nous faisions une confiance totale. Nous nous connaissions tellement bien l’un l’autre que nous formions une équipe redoutable. N’étant pas intéressé par cette partie administrative ou relationnelle du boulot, où il fallait exposer pour convaincre, ni lui pour produire des documents d’appuis à distribuer avant ou pendant les réunions, nous nous complétions sans jamais nous plaindre du travail de l’autre. Il est rare de trouver quelqu’un avec qui on puisse œuvrer dans une telle harmonie.

― Que veux-tu faire ? prononça-t-il comme vaincu d’avance. Apparemment c’est foutu. Si le conseil se réunit de nouveau, ce sera dans six mois. Tout ce temps de perdu, et sans être sûr qu’ils reviennent sur leur décision…

― Oui, mais c’est le seul moyen, sinon nous aurons tout perdu. Je vais réunir deux des membres de la commission que je connais, je sais que ceux-là seront faciles à convaincre. J’ai demandé le soutien d’Albert, le professeur émérite de Bordeaux IV. Il est prêt à nous aider à les persuader. On pourrait faire ça la semaine prochaine. Ce serait un bon départ pour la suite.

― La suite ? s’étonna -t-il.

― Ben oui, la suite. Quand on en aura convaincu deux, on s’attaquera aux autres, un par un s’il le faut. Mais on y arrivera.

― Tu sais, cela me parait demander beaucoup d’énergie pour un résultat très incertain. Je ne suis pas sûr de te suivre sur ce coup.

― Comment ça ? Tu veux baisser les bras ? Ce n’est pourtant pas ton genre, je ne te reconnais pas là…

Il laissa un silence s’écouler, l’air gêné, puis me regarda dans les yeux tristement. Je compris qu’il y avait autre chose, ma tête se mit à bouillir pour l’imaginer. Je devins fébrile, l’angoisse, que j’avais ressentie à l’annonce de la responsabilité de Dalembert quelques jours avant, refit tout à coup surface et m’envahit. Je sentais qu’un deuxième coup dur était sur le point de me tomber dessus. Cela me fit perdre tous mes moyens : « pas lui, non, pas lui, mon meilleur soutien, mon ami, mon frère d’armes. Non ! Pas lui ! » Je paniquais intérieurement.

― Tu dois me comprendre, je me suis quand même investi énormément dans ce projet, et tout est en train de s’effondrer. Ça ne sert à rien de rester dans un bateau qui prend l’eau de toute part. Je vais essayer de m’en sortir aussi. Je comprends bien que pour toi ce soit important, mais moi, je ne suis pas aux manettes, alors peut-être que je peux encore rebondir sur autre chose, un truc ou je pourrais diriger moi-même un projet par exemple…

― Ah oui ? Quelque chose ? Un truc ? Un bidule, quoi ! Tu ne me prends pas pour un con là ? Avoue, qu’est-ce que tu as trouvé de mieux ?

Je le sentis confus, gêné d’avoir l’impression de me trahir, mais surtout ayant de la peine pour moi. Il commença par des mots d’excuse et de réconfort à mon égard : il pourrait continuer de m’aider en même temps que prendre son nouveau poste, il ne me laissait pas complètement tomber, mais je devais comprendre qu’il pense aussi un peu à lui dans cette affaire.

― Bon, Okay, merci pour tout. Alors, dis-moi, qu’est-ce que tu as trouvé ?

― Je vais travailler sur un autre projet d’intelligence artificielle. Une collaboration de l’université de Bordeaux avec le CEA. Il y a un gros financement. L’idée, c’est de permettre à un capteur d’apprendre à distinguer des variations électromagnétiques produites par le laser mégajoule[1]. Et je serai directeur de recherche en charge de l’équipe du côté universitaire. Vu la problématique, je suis sûr qu’on va sortir un ou deux articles dans Science[2] en moins d’un an.

― En moins d’un an ?

― Oui, en fait je vais réinvestir de grandes parties du logiciel que nous avons déjà mis au point pour notre projet. Le temps gagné est énorme, c’est aussi pour cela que j’ai eu le poste. Tu comprends maintenant ? C’est une sacrée chance de pouvoir réinvestir cette immense quantité de travail, dix ans de ma vie tout de même ! Je ne peux pas refuser.

― Oui, je comprends, dis-je tristement.

J’aurais pu en rester là, je comprenais son intérêt, il restait réglo avec moi, ce n’était en rien une trahison. Pourtant quelque chose n’allait pas. Il était bien trop gêné pour une situation certes un peu inconfortable, mais dans laquelle il n’aurait rien à se reprocher. Tout à coup, je vis ce qui n’allait pas, ce qui n’allait pas du tout ! Il y avait quelque chose de grave, j’en étais sûr maintenant, j’en avais froid dans le dos : c’était un ami et je ne l’avais jamais entendu parlé de ce projet, d’où cela sortait-il ? En tant qu’ami, il aurait dû commencer à m’en parler, m’y préparer en quelque sorte. Mais là, rien. Tout avait été négocié de façon complètement secrète, dans mon dos, et il ne m’en avait jamais donné un indice. Il devait y avoir quelque chose de grave dans ce secret. Je le regardais dans les yeux et lui posai la question très calmement, très lentement.

― Dis-moi, pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? D’où vient ce projet ? Qui t’a donné le poste ?

Lui aussi me fixa dans les yeux, et je sentis qu’il devait faire un effort immense pour avouer ce qu’il cachait.

C’est Dalembert qui a monté l’équipe universitaire, il avait un contact bien placé au CEA, il a fait en sorte de passer devant l’équipe de recherche sur la matière et le rayonnement du LCPMR de l’université Pierre et Marie curie/Sorbonne.

Une fois de plus le monde se dérobait sous mes pieds. C’était le coup de grâce. Au fond de moi je n’en pouvais plus : je remontais à peine la pente pour retomber dix étages plus bas. C’était fini, ce monde ne valait rien. Ainsi Dalembert avait non seulement mis un coup d’arrêt au projet, mais en plus, faisait en sorte que je ne puisse plus le redémarrer en débauchant une pièce maitresse de l’équipe. De surcroit, il récupérait une partie du travail pour son propre compte. C’était dégueulasse. J’avais envie de le tuer. D’un coup, je basculai, le point de non-retour était de loin dépassé, j’allais suivre la voie proposée par Nicolas. Rien à foutre de ces gens, rien à foutre de l’éthique, rien à foutre de cette université de merde. Finalement, moi, je finirai debout, j’allai tous les trahir sans aucun remords. Je terminerai mon projet. J’irai aussi loin que je voudrais, libre, j’irai jusqu’au bout de mes recherches, c’est-à-dire au bout de mes rêves. J’avais tellement foi en ce que nous avions déjà accompli, je savais que nous pouvions même espérer un Nobel avec notre démarche. Et même sans cela, nous allions révolutionner le champ entier des recherches et des applications de l’intelligence artificielle. Il ne s’agissait pas d’un petit laser de merde avec deux ou trois ridicules capteurs ! Il s’agissait d’une énormité, un véritable monstre de la recherche, si gros qu’il avait effrayé ce misérable comité d’éthique. Certes, nous ne savions pas jusqu’où nous pouvions aller, mais ce qui était sûr, c’est que nous pouvions aller extrêmement loin. Nicolas m’aiderait à le financer, c’était décidé. Moi, je n’aurais plus ma femme sur le dos, elle demanderait surement la garde des filles, je serai seul, sans rien pour freiner mon travail. Ni chef, ni famille, ni dieu, ni maitre !

― Salut Mateo, bonne chance alors, je te fais signe, lui dis-je froidement.

― Okay, mais je vois que tu ne le prends pas si bien que ça. Tu dois me comprendre, je n’ai…

― Laisse tomber. On reste ami. Ne t’inquiète pas, ça ira, j’ai une porte de sortie. Mais tu n’as pas besoin d’en savoir plus. Allez bonne continuation, on se tient au courant, donne-moi des nouvelles quand tu peux, lui dis-je sur un ton rassurant pour qu’il me fiche la paix et s’en aille au plus vite.

― Je n’y manquerai pas. Allez, tchao ! À bientôt, et n’hésite pas si tu veux parler ou si ça ne va pas bien.

― Okay merci, salut.

Je lui tapais sur l’épaule d’un geste fraternel en avançant sur lui pour le faire reculer et finir par fermer la porte après qu’il se retrouve dans le couloir.

[1] Le Laser Mégajoule, le plus énergétique du monde, installé en Gironde, est un des principaux éléments du programme militaire français Simulation, destiné à assurer la pérennité de la dissuasion nucléaire de la France après l’arrêt définitif des essais en conditions réelles.

[2] « Science » est le journal international le plus important dans la recherche scientifique mondiale. Y publier un article est le gage d’une forte reconnaissance.

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