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Je passais le reste de la journée à me morfondre, enfermé à clé dans mon bureau, assis devant l’ordinateur. Je me sentais impuissant et inutile. Après quelques heures de torture intérieure, je me levai, pris mes affaires et sortis du bureau vers trois heures de l’après-midi. Ceux qui m’ont croisé ce jour-là n’en sont pas revenus, cela ne m’était pratiquement jamais arrivé de quitter si tôt du laboratoire. Je pouvais avoir cours jusque tard, je revenais tout de même toujours au bureau et y restait encore plus tard, alors que beaucoup d’autres professeurs, fatigués, seraient rentrés directement chez eux dans ce cas.

Je flânais d’abord sur les bords du petit étang artificiel, au milieu des grands bâtiments de l’université. Mes idées s’échappaient de mon esprit, ma tête peu à peu se vidangeait. Je me transformais pour finir en une coquille vide. En marchant, je croisai une de mes étudiantes de master, assise sur un banc en train de lire un gros livre. Sans but, comme machinalement, je m’assis à sa droite et je la saluai. Elle leva les yeux et pleine de surprise et elle me rendit mon bonjour, les sourcils relevés.

― Que lisez-vous ?

Ces mots sortirent de ma bouche sans raison, juste un besoin de parler. Je me moquais totalement de sa réponse, j’étais ailleurs, intérieurement déconnecté.

Jamais je ne franchissais une certaine distance avec mes étudiants, une règle tacite que je m’imposais naturellement. Cela ne m’intéressait pas et j’avais toujours l’impression qu’une quelconque proximité pouvait générer des problèmes par la suite. La distance demeurait plus confortable. Après tout, je devais aussi les évaluer, une relation plus personnelle pouvait me faire perdre mon objectivité. Bien évidemment, malgré le plaisir que j’éprouvais à en regarder certaines de loin, jamais au grand jamais je ne me serais lancé dans quoi que ce soit qui pouvait paraitre une opération de séduction vis-à-vis d’une étudiante ; l’idée même ne m’avait en aucune façon effleuré l’esprit.

Mais là, tout à coup, dans la nonchalance qui caractérisait mon état, je me retrouvais assis sur un banc en train de dire n’importe quoi, sans penser à rien. Elle était une excellente étudiante que j’avais remarquée à cause de la pertinence de ses questions durant et à la fin de mes séances de classe. Ce genre d’attitude me plaisait, car je me sentais orgueilleux ou valorisé de pouvoir intéresser à mon enseignement les étudiants les plus brillants. Peut-être était-ce ce semblant de proximité intellectuelle qui m’avait fait baisser la garde. Notre conversation aborda rapidement quelques éléments de mon cours qui la passionnaient. De fil en aiguille, je ne sais comment, cela finit par dériver sur le cinéma.

― Que faites-vous ensuite, vous avez quelque chose de prévu ? lui demandais-je abruptement.

Elle balbutia, gênée. Je compris qu’elle ne savait pas vraiment ce qu’elle avait prévu pour la suite ; et encore moins ce qu’elle pouvait répondre à une telle sollicitation de la part d’un enseignant.

― Écoutez, cet après-midi est pour moi très particulier. Je ne me sens pas très bien. Pour la première fois de ma vie, je n’ai pas pu rester au bureau, de toute façon cela ne servait à rien… lui avouais-je en m’interrompant brusquement, laissant la suite en suspens.

Elle me regardait avec de grands yeux ronds, interloquée. Elle n’imaginait surement pas avoir cette conversation avec un professeur qui paraissait si rigide en cours, si professionnel, finalement si peu humain. Encore plus improbable que ce même enseignant se mette à lui avouer ses faiblesses sur un banc en pleine après-midi. Cette situation était étrange pour tout le monde.

― Si vous ne faites rien, moi non plus. Alors, si vous acceptez, je vous invite au cinéma. Il faut que je me détende, il y a un film des frères Cohen. Y aller seul ne me plait pas trop et votre compagnie étant sympathique, je me permets cette proposition.

Quelle étrange façon de l’inviter quand j’y repense. Je lui parlais d’une façon grotesque entre respect exagéré et tentative d’être sympathiquement normal. Toutes ces explications confuses et mon attitude générale devaient laisser une image vraiment étrange de moi. Mais elle accepta. Pourquoi ? Elle ne sut, par la suite, jamais me l’expliquer. Je crois que d’un côté, elle était émue et intimidée par la situation, de l’autre il y avait un peu de fierté de l’honneur que je lui faisais, mais aussi, elle me trouvait triste, voire pitoyable, et enfin il se trouvait qu’elle adorait les films des frères Cohen.

Peu importe les raisons, nous prîmes le tramway pour nous rendre au centre-ville et nous nous retrouvâmes ensuite dans une salle de cinéma pratiquement vide, comme le veut ce genre d’horaire en semaine. Il ne se passa rien entre nous, bien évidemment. Pourtant elle avait croisé les jambes et à un moment son genou toucha ma cuisse par inadvertance. Elle le retira immédiatement. Mais quelques minutes plus tard, cela se reproduisit et cette fois elle le laissa contre moi. Malgré l’absence de toute arrière-pensée dans cette invitation au cinéma, que je considérais comme complètement loufoque, ce genou au contact de ma cuisse provoqua une érection qui inévitablement me perturba, quelques idées déplacées me traversèrent les pensées. Mais rien ne se passa entre nous, absolument rien. Il y avait tout de même des barrières totalement infranchissables pour moi. J’imaginais surtout, et je me raccrochais à cela, que ce genou n’était pas intentionnel de sa part et qu’en l’interprétant autrement je commettrais une grave erreur.

Nous étions allés à la séance de dix-sept heures trente. Le film durait deux heures et quart, sans compter les publicités avant de commencer. Nous sortîmes donc à vingt heures quinze, avec cette étrange impression de rupture temporelle comme à chaque fois qu’on en ressort du cinéma dans la nuit alors qu’on y est entré en plein jour. Après un échange rapide sur les impressions que nous avait laissées le film, nous nous séparâmes rapidement. Je repris le tramway pour rentrer à la maison. Mon esprit flânait quelque part entre les questions que je me posais sur la signification de cet étrange après-midi et mes propres souvenirs d’étudiant, ceux en lien avec des invitations de jeunes filles de l’époque à des séances de cinéma. Je descendais machinalement du tramway et me dirigeais vers la maison. C’est au bout de ma rue que je pris conscience de la situation. Cela me rendit tout à coup extrêmement nerveux. Il était neuf heures et demie, il m’était impossible de raconter quoi que ce soit de ce qui s’était passé à Jocelyne. Je me rendais compte que j’avais vraiment fait n’importe quoi. Pourtant, tout cela s’était produit spontanément. Il n’y avait aucun calcul ou intention de ma part. Mais il me paraissait impossible de le faire admettre comme cela à qui que ce soit et encore moins mon épouse.

Je n’avais jamais menti à ma femme durant toutes ses années de mariage. Même lorsque je devais lui avouer des choses difficiles, je ne mentais pas. Je ne voulais pas et je ne savais pas. Mais là, je paniquais. Je me souvenais de la seule fois où j’avais failli la tromper, même cela je le lui avais avoué ! Mais la conséquence avait été une terrible crise dans notre couple. Et pourtant à l’époque, tout allait bien entre nous ; or ce n’était plus du tout le cas. Ce n’était vraiment pas le moment d’essayer de parler d’évènements aussi malaisés à expliquer pour moi et à comprendre pour elle.

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