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En sortant de cet entretien, abasourdi, je me rendis à la cafétéria de l’étage du laboratoire. Le hasard me fit croiser, justement dans ce moment d’intense perturbation, celui qui allait être l’origine de tout ce qui allait suivre. Il remuait lentement la cuillère de son café, le visage rectangulaire, au menton proéminent, imperturbable, figé dans une expression sérieuse. Nicolas me fixait de ses yeux bleu délavé, comme un cowboy de cinéma au moment d’un duel, impassible et concentré. En y repensant, je crois que j’aurais facilement pu détecter que ce gars n’était vraiment pas équilibré. Mais à ce moment-là, trop de choses dans ma tête m’empêchaient d’en faire l’analyse de sang-froid.

― Bonjour Nicolas. Comment vas-tu ?

― Ça va, merci, répondit-il d’un ton neutre.

― J’ai reçu ton mail, je pensais monter te voir cet après-midi, mais puisque tu es là, c’est l’occasion d’en parler.

― Non, je préfère que nous allions dans mon bureau. Seul à seul, tu comprends ?

― Bien, alors prenons un café avant.

― Pas de soucis, le café est dégueu comme d’habitude. Il n’y en a pas un qui a eu l’idée que pour deux ou trois euros de plus on pouvait acheter un bien meilleur café. Sachant, qu’à chaque fois, il reste de l’argent en trop dans la cagnotte !

― C’est vrai, on pourrait suggérer cela, répondis-je machinalement pour ne pas le contredire.

― Ben ouais, mais tout le monde s’en fout, insista-t-il en lisant mes pensées.

Quelques minutes de fade discussion plus tard, de la pluie et du beau temps, nous descendîmes dans son bureau.

Il ferma la porte à clé derrière moi et se mit à parler moins fort. Je restai interloqué en fronçant les sourcils. Il me rassura vite sur ses intentions, affirmant qu’il voulait juste être tranquille, ne pas être dérangé. Cette conversation devrait rester entre nous. Je lui confirmai mon accord.

― Notre petit échange d’hier soir m’a fait bien réfléchir. Je pense que cette situation est totalement imméritée pour toi, elle n’est justifiée par quoi que ce soit. Il faut faire quelque chose. En fait, c’est le système de décision de l’université qui est tout pourri, et on en arrive à ce genre de situation absurde ! Pourquoi ? Parce que les gens n’ont plus de courage, ils ne veulent plus prendre de risques, ils ne veulent pas assumer les décisions qui demandent de l’audace. On a muselé les sciences avec du « principe de précaution », du « risque zéro » et patin-couffin. Ce n’est qu’une conséquence de ce qui se passe dans le reste de la société. Mais moi, je ne suis pas comme ça, tu vois ? dit-il en baissant la voix. Je ne vais pas laisser faire, on peut trouver une solution.

― D’accord et de quelle solution parlons-nous ? répondis-je, moi aussi en baissant la voix, contaminé par son attitude conspiratrice.

― Je pense qu’on peut poursuivre ce projet sans que personne ne s’en aperçoive, juste pour notre propre compte.

― Cela me parait difficile et même si cela restait secret, nous enfreindrions des règles de l’université, les règles d’éthique et bien d’autres.

― Oui, et alors ?

― Eh bien, en plus, je ne vois pas vraiment comment nous pourrions faire pour que cela ne se voie pas. Il faut un financement, en particulier pour l’achat de l’énorme serveur de base de données dont nous avons besoin pour les essais et la simulation. Ce financement est bloqué, car il est complètement lié au le projet.

― Les financements, ça se trouve…

― Oui, mais enfin, là, on parle de vingt-deux-millions-huit-cent-mille euros, ce n’est pas rien ! Et si le projet est bloqué, je ne vois pas comment faire les démarches de financement. C’est impossible !

― Non…

― Non ? Explique-toi !

― Il y a d’autres canaux que la procédure classique.

― Ah ? Et comment ça ?

― Il suffit de trouver des gens pas trop regardants.

― Des gens qui ne soient pas trop regardants ? Sur des sommes pareilles, je n’en connais pas !

Je m’esclaffais d’un rire nerveux à la fin de la phrase qui me paraissait être une conclusion évidente et qui mettait fin au débat.

― Moi, j’en connais peut-être. Mais inutile de me demander qui, je dois rester discret, il n’y a rien de sûr. J’ai juste pensé à un gros industriel que je connais bien.

― Ah ? Bon, alors dans ce cas… Qu’est-ce qu’on fait ? demandais-je décontenancé.

Mon esprit s’embrouillait davantage, non seulement ma colère qui ne retombait pas, mais venait s’y rajouter la surprise de cette proposition, mélangée de doutes sur ce que tout cela pouvait impliquer.

― Moi, j’ai juste besoin de ton accord pour lancer la machine. Je ne vais pas commencer à en parler à d’autres personnes sans être sûr que tu veuilles vraiment poursuivre l’expérience et que tu sois d’accord pour te mettre en porte à faux avec le système.

― Me mettre en porte à faux… le « système »… Drôle de façon de le dire… Il s’agit plus d’une question d’éthique que de politique. Le système je n’ai rien contre, enfin, ça dépend de quoi on parle. Mais là, il est vrai que je ne peux plus poursuivre mes expérimentations et je ne suis effectivement pas d’accord avec cette décision. De là à dire : le « Système » !

― Peu importe les mots. Tu es contre la décision, Okay, mais es-tu prêt à t’y opposer d’une autre façon que par voie administrative ? Préfères-tu mettre en marche des procédures qui dureront des mois, et qui peut-être n’aboutiront à rien ? Les mêmes personnes qui bloquent maintenant ton projet en auront-elles moins de raisons par la suite ?

— Mouais, si tu savais les raisons… remarquai-je en levant les yeux au ciel.

— Au point où nous en sommes, tu peux peut-être me les donner ?

Je n’aurais pas dû laisser échapper cette dernière remarque. C’est ce qu’il attendait, je lui mettais le pied à l’étrier et moi un doigt dans un terrible engrenage. Il eut à peine besoin d’insister pour que je lui raconte tout. Dans mon état émotionnel, j’en ressentais le besoin, cela me permettait de me libérer d’un énorme poids, d’un problème que je n’avais pas encore digéré. J’évacuai tout.

Le fait qu’il ne soit pas un ami personnel, que nous n’ayons finalement aucuns points communs, créait une distance confortable. L’impression de faire des confidences à un étranger qui ne peut qu’écouter sans réagir, sans juger. C’était pourtant tout le contraire.

Lorsque j’eus fini de déballer ce que je savais, il me regarda avec un léger sourire de satisfaction. Il prit son temps pour me répondre. Il savait finalement être délicat malgré son air rude.

― C’est exactement comme je le pense. C’est le système avec ses règles floues, ses limites flottantes, dans lequel n’importe qui peut agir sur la vie des autres, pour un oui ou pour un non, sans qu’on puisse le contrôler. Tu as maintenant l’occasion d’y échapper, l’opportunité de faire un grand bras d’honneur à tous les nuisibles, tous ceux qui ne t’ont pas défendu, tous ceux qui piétinent ton mérite pour satisfaire leur ego, leur mesquinenerie. Je t’offre une possibilité, saisis là, ne te laisse pas faire ni embobiner dans leurs magouilles, leurs jalousies, leur petite vengeance personnelle. Tu es un battant, tu tiens à ce projet, je le sais. On te barre la route, on te fait des complications par le chemin que tu devrais prendre normalement. Eh bien, contourne-le ! Ne t’épuise pas à trouver des solutions qui te couteront davantage de boulot et de stress. Le meilleur moyen, c’est de refuser tout ça et être efficace. De toute façon, il n’y a pas vraiment d’illégalité dans ce que je te conseille. Écoute, c’est juste une proposition, je n’ai rien à y gagner. Penses-y tranquillement et si tu décides de réagir à la connerie de tous ces gens, fais-le-moi savoir. Il ne sera jamais trop tard…

Je réfléchis un moment en essayant de peser le pour et le contre. Mais ce n’était pas clair et j’étais dans un état qui ne me permettait pas de penser sereinement. Il avait joué sur la corde sensible de l’humain : l’injustice, le châtiment et la revanche. Et d’un autre côté, j’étais encore sous l’émotion de la trahison et me sentais une victime dans mes derniers retranchements. Après tout, la chose qui finalement comptait le plus, c’était le projet, mon projet ! Au bout de quelques minutes, je lui donnai mon accord. Bien sûr, pas un engagement ferme et définitif, mais un « oui » qui lui suffisait pour activer ses contacts, sans m’engager véritablement. Je lui confirmerais plus tard selon les réponses qu’il aurait eues de son côté. La machine était donc lancée comme il disait…

Nous nous quittâmes là-dessus. Jamais, dans d’autres circonstances, je n’aurais adhéré à des arguments aussi creux. Mais j’étais tellement stressé que j’y ai vu un moyen efficace simple et rapide d’abréger mes souffrances. De surcroit, je ne savais pas exactement à quoi tout cela m’engageait. J’aurais justement dû m’en méfier, mais éviter cette préoccupation m’a finalement rassuré, une façon de mettre la tête dans le sable.

Cependant, je n’en étais pas encore au point de non-retour, j’étais loin d’être convaincu, et c’est ce qui se passa ensuite qui allait permettre à l’idée de Nicolas de cheminer dans mon esprit pour finir par l’accepter totalement.

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