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J’arrivai au labo vers neuf heures trente. J’avais pris mon temps, exprès, comme une revanche sur l’injustice de ma situation. Maintenant, je pouvais arriver à n’importe qu’elle heure, car leurs éventuels reproches n’auraient été pour moi qu’un prétexte pour pouvoir leur rentrer dedans. J’avais la rage contre le système tout entier. Malgré tout, durant le trajet, l’angoisse et la préoccupation avaient peu à peu pris le dessus sur mon esprit vengeur. Au moment de descendre du tramway sur le campus, je me retrouvais déjà abattu et déprimé avant même d’arriver au laboratoire. Le sentiment d’impuissance prenait toujours l’ascendant sur toute autre envie de rébellion de ma part. Depuis le long couloir de l’étage de mon bureau, aux murs couvert de peinture défraichie, mal éclairé et toujours encombré d’appareils, je saluai tout le monde machinalement, pour de suite aller m’enfermer dans mon bureau. Juste avant d’y pénétrer, je croisai Dalembert. Il me parut avoir une attitude étrange, je le vis sourire, comme content en me voyant, mais lorsque je l’approchai il baissa les yeux, comme honteux, et me salua en marmonnant et en regardant par terre. Je n’y pris pas plus garde que cela, ce type était de ceux que j’aimais le moins côtoyer dans mon labo. Ne serait-ce que son physique, son visage brun et mal rasé, ses cheveux denses et noirs qui lui mangeaient le front en essayant d’atteindre ses gros sourcils trop fournis encadrant son énorme nez, cette allure à la fois négligée, mais qui montrait de vains efforts pour s’arranger au mieux, me repoussait. Il avait une tête de faignant et de perdant ; un petit carriériste qui ne pouvait pas arriver à ses fins de façon honnête et franche. Heureusement, des collègues comme lui étaient rares autour de moi. Étienne Dalembert appartenait à ceux qui passent plus de temps à intriguer et à magouiller qu’à faire leur travail de chercheur, en permanence en train de râler, de critiquer et de vouloir vous faire parler des autres dans leurs dos. Toujours à essayer d’être au courant de toutes les petites histoires pour déclencher des conflits dans les équipes. Le but de toutes ses manœuvres étant clairement, bien sûr, de monter dans la hiérarchie et prendre du pouvoir ou quelques avantages.

Suivant ma routine quotidienne, je démarrai l’ordinateur, lançai la machine à café, ouvris ma boite mail, me servis un café, puis commençai à lire avec dépit les derniers messages de mes collègues et de ma hiérarchie. Je me rendais compte que plus rien ne m’intéressait et je cliquais sur l’icône de la petite poubelle à peine avais-je lu les deux premières phrases de chaque courriel.

Pourtant, l’un d’entre eux attira mon attention : « Après notre conversation d’hier soir, j’ai pensé à quelque chose. Passe à mon bureau quand tu veux — Nicolas. » J’hésitai à trouver une interprétation à ces quelques mots. Il suffisait pourtant de monter d’un étage pour avoir l’explication, mais l’humain aime savoir à quoi s’attendre avant d’agir. Alors je restais pensif un moment, la tête posée sur le repose-tête de mon fauteuil de bureau, regardant le plafond. Trois petits coups frappés à la porte me sortirent de ma réflexion.

― Salut, Bruno ! dit Jean Yves en passant la tête par la porte entrouverte, je ne te dérange pas ?

― Entre, l’invitai-je avec un sourire.

― Merci. J’ai appris pour hier, annonça-t-il en s’asseyant en face de moi. Ce n’est pas bien cool tout ça. Comment va-t-on faire maintenant ?

Il est étrange de se souvenir de ce moment à postériori. Une visite anodine, une conversation banale. Pourtant en y réfléchissant, si cet échange n’avait pas eu lieu à ce moment-là, tout aurait peut-être était différent par la suite. À quoi tient le destin ? Parfois c’est l’aile du papillon qu’on identifie être la source de la tempête, l’analyse chaotique des évènements du monde me laisse toujours un arrière-gout d’étrangeté. Comment quelques mots innocents peuvent-ils faire basculer toute une vie, faire virer le destin à cent-quatre-vingts degrés voire déclencher la plus grande catastrophe de l’histoire de l’humanité ? Est-il possible que l’origine de chaque grand tournant de l’histoire se trouve à chaque fois dans une petite somme d’évènements insignifiants au départ ? Cela me donne le tournis. Si c’est là, dans cette insignifiance, que prend sa signification tout ce qui va ensuite avoir lieu, alors plus rien n’a de sens. Ce seul raisonnement m’effraie au plus haut point : la logique peut-elle enlever du sens quand on l’applique au destin ? Effleurer cette idée est le bord du précipice pour un scientifique tel que moi, près de perdre les valeurs les plus fortes en lesquelles j’ai cru toute ma vie.

― Je ne sais pas ce qu’il faut faire, lui répondis-je les mains ouvertes en signe d’impuissance. Nous devons prendre une décision, rebondir, mais comment ? Soit nous essayons de refaire passer le projet en utilisant des recours contre la décision de la commission, soit nous prenons tout ce qui peut nous servir de ce qui a été mis en place pour ce projet, et l’utilisons pour autre chose, de façon à ce que tout ne soit pas définitivement perdu.

― Je vois, mais tu as des idées pour l’un ou l’autre ?

― Pas vraiment. Je sens qu’il est possible de réinvestir nos billes dans un autre projet, ça oui. Mais je n’ai aucune idée précise, c’est juste une intuition. Quant à essayer de modifier la décision de la commission ou ses conséquences, cela va être difficile. Je n’ai jamais été bon en administratif ni en magouille. Il me faudrait de l’aide pour cela.

― L’aide va être dure à trouver dans le labo, il me semble… La plupart d’entre nous sommes impuissants et le seul qui pourrait t’appuyer ne le fera que mollement ou pas du tout.

― De qui parles-tu ?

― De Darley bien sûr, c’est quand même lui qui en a le plus le pouvoir.

― Et pourquoi ne le ferait-il pas ? Il ne me parait pas être contre ce projet et il ne trouverait aucun intérêt à ne pas l’appuyer.

Jean Yves secoua lentement la tête, d’un geste qui reflétait à quel point il était désolé pour moi.

― Okay, je vois, me dit-il d’un ton paternaliste. Je crois que tu ne saisis pas tous les tenants et aboutissants. Ça ne m’étonne pas, ce genre de problèmes ne t’intéresse pas et tu es d’une nature si franche et si droite qu’il doit t’être difficile d’imaginer le pire. Mais en l’occurrence ici, le pire c’est la réalité !

― D’accord, merci pour le compliment, mais qu’est-ce que je devrais comprendre exactement ? demandai-je intrigué.

― Bon, je vais t’expliquer. Mais ce n’est pas simple. Je ne veux pas que tu prennes mal ; enfin, que tu interprètes les faits de façon excessive. Je te connais, je sais qu’il y a certains comportements qui te sont si étrangers que tu pourrais les juger de façon abusive. J’ai toujours admiré comment tu te dédiais à la science, ton investissement sans arrière-pensée, ta générosité pour ton travail. Mais j’ai toujours su aussi que c’est une faiblesse qui un jour pourrait te nuire. Tu es trop intègre et surtout trop éloigné des questions de pouvoir. Jusque-là, c’est ta valeur scientifique, tes compétences reconnues, la valeur de tes travaux, qui t’ont protégé de tout. Mais aujourd’hui tu dois comprendre que…

― Oh ! Ça va, là ! coupai-je d’impatience. Je ne suis pas non plus complètement naïf sur le monde qui m’entoure ! Allez, vas-y, crache le morceau. Quel est le problème avec Darley ?

― Ce n’est pas directement avec Darley. Comme je te le dis, tout n’est pas noir ou blanc. Surtout pas lui. Je ne sais pas à quel point il est impliqué.

― C’est avec qui, alors ?

Je fulminais intérieurement, j’avais horreur que les gens tournent ainsi autour du pot, j’y voyais un signe qui m’empêchait de leur faire confiance. Je bouillais, car je savais que Jean Yves était un mec bien et qu’il se trouvait dans une sorte de situation de délation ou de commérage qui ne lui allait pas. Mais je savais qu’il le faisait pour moi, parce qu’il trouvait la cause juste, ainsi que pour le projet auquel il tenait beaucoup lui aussi.

― Tu connais la composition de la commission d’éthique ? me demanda-t-il d’un ton apaisant.

― Oui, bien sûr, enfin, en grande partie… Certains sont venus m’auditionner, d’autres m’ont dit qu’ils en faisaient partie.

― C’est tout toi, ça ! Tu n’as pas eu la curiosité d’aller voir la liste de tous ses membres ?

― Eh bien non, je n’ai pas que ça à faire…

― Tu n’as pas eu l’idée d’essayer de les croiser un à un pour les convaincre ou les influencer dans leur décision ? T’es vraiment incroyable, je te l’ai dit : tu vis trop dans ta tour !

― Bon, finalement, qui fait partie de cette commission ? Qui est-ce qui pose problème ?

― Tu savais que Dalembert en faisait partie ?

― Non, enfin peut-être. Je ne sais plus… Pourquoi ?

― Ben, il en fait partie. Et je peux même te dire qu’il fait partie de ceux qui sont à l’origine de la création de cette commission. C’est un de ceux qui l’ont proposée au conseil scientifique de l’université.

― Okay. Et alors ? Que dois-je en conclure ? Qu’il fait partie de ceux qui trouvent que Babette est dangereuse, qu’il fait partie de ceux qui ont voté contre la poursuite des expérimentations en mode réel ?

― Oui. Mais sais-tu pourquoi ?

― Pourquoi quoi ?

― Pourquoi est-il contre ce projet ? Pourquoi a-t-il tout organisé pour créer une commission et qu’ensuite elle statue contre le projet ?

― Non, je ne vois pas… répondis je dubitatif, en me frottant le menton.

― Ben, parce qu’il est contre toi. Le projet il s’en fout, comme il se fout de toutes les autres recherches du labo à part celles où il peut glisser son nom pour les publications. C’est un parasite et surement pas quelqu’un intéressé par l’éthique.

― Justement, ça m’a étonné quand tu m’as dit qu’il faisait partie de la commission.

― Alors ?

― Alors quoi ?

― Eh bien alors, as-tu une idée de la raison qu’il a de t’en vouloir ? s’emporta-t-il stupéfait par mon attitude complètement désorientée.

― Non. Je ne vois vraiment pas, répondis-je pitoyable face à ma propre naïveté.

― Tu te souviens du poste de directeur de recherche à Toulouse ?

― Mmmm, oui ! Tu as raison, il faisait partie des candidats.

― Et toi, de la commission de recrutement…

― Et tu crois qu’il m’en veut pour cela ? Putain, mais cela fait plus de dix ans !

― Lui, il en parle encore très régulièrement, à chaque fois que je l’ai entendu parler de toi, en fait. Il est sûr que tu as magouillé pour l’empêcher d’avoir le poste.

― Mais c’est dingue ! Je n’ai rien magouillé, je n’étais pas très pour, effectivement, mais je n’étais pas non plus super opposé. Pourquoi pense-t-il cela, ce con ?

― Parce que celui qui a obtenu le poste était un de tes amis. Il est sûr que tu l’as fait évincer pour copinage.

― Mais non, mais… Mais c’est fou cette histoire ! Je suis devenu ami avec David après qu’il ait eu le poste à Toulouse. Avant, je ne le connaissais que vaguement, je n’avais aucun lien avec lui ! Et puis, je faisais partie de la commission, mais je n’avais pas le droit de vote. D’ailleurs quand la décision a été prise, j’étais sorti de la réunion, je n’y ai pas pris part, rétorquai-je excédé par un sentiment d’injustice.

― Tu sais, je n’imagine absolument pas que ce qu’il dit soit vrai en quoi que ce soit. Je lui ai d’ailleurs déjà expliqué plusieurs fois. Mais il n’en démord pas et il te voue une haine sans limites à cause de ça.

― Pffffff… mais c’est dingue cette affaire. Bon, j’irais lui parler, une telle méprise est vraiment dommage.

― Okay, « dommage »... Décidément tu ne te rends pas compte, ce mec-là est tordu. Vous connaissant tous les deux, je te déconseille vivement d’aller le voir. C’est comme tendre la main pour amadouer un serpent, sûr de te faire mordre…

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