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Une fois de plus j’allais rentrer chez moi déprimé, énervé et préoccupé. Une somme de sentiments peu favorables à la paix de mon ménage. Ma femme, depuis la mise en place de la commission d’éthique, subissait mes humeurs déplorables. J’essayais d’y remédier, mais c’était impossible. Mon activité professionnelle avait envahi et submergé toute ma vie, même la plus intime. Plus de place pour rien d’autre. Ma femme me le reprochait de plus en plus, revenant jusqu’à ma jeunesse et à la souffrance qu’elle avait endurée à la fin de mes années de thèses, lors des angoisses liées à l’écriture finale. De même elle remettait sur le tapis l’époque où j’avais pris la direction de ce projet de recherche, il y a dix ans, et affronté les jalousies et les mesquineries de mes collègues. Ce n’était pas la première fois que le boulot envahissait ma vie personnelle et Jocelyne me suggérait, de plus en plus, que cette fois-ci était celle de trop. Une menace que je prenais bien évidemment très au sérieux.

Mais que pouvais-je y faire ? Mon projet s’était transformé en passion, un amour fou, et l’amour rend souvent aveugle et imbécile. C’est là qu’il trouve sa force. Alors l’amour de ma famille contre l’amour de mon travail me déchiraient maintenant. Du côté boulot, à chaque débat ou commission, cela se ressentait aussi. J’allais convaincre mes collègues et ma hiérarchie, chargé du poids que ce projet me coutait au niveau personnel. J’étais sous pression, mon discours devenait agressif et du coup souvent inefficace ou même contreproductif. Mes accès de colère au travail étaient aussi graves que ceux qui ruinaient mon quotidien familial. L’étau se resserrait, je n’imaginais aucune échappatoire. Parfois l’envie de me suicider m’effleurait même l’esprit, chaque fois que l’une des deux facettes de mon existence s’approchait de la catastrophe, l’arrêt du projet symbole de mon ascension professionnelle ou la séparation de ma tendre épouse symbole de la réussite sentimentale de toute ma vie.

L’attente du tramway me parut longue et me fit prendre conscience de l’heure tardive. Encore un reproche en vue lorsque j’arriverai à la maison. Sur le quai de la station, je fus surpris de croiser Nicolas Combet. Je le saluai d’un hochement de tête qu’il me rendit de loin. Que faisait-il à cette heure-là sur le campus ? C’était l’ingénieur de recherche du laboratoire, il s’occupait de la logistique informatique. En général, cette catégorie de personnel respecte des horaires de travail. Sauf urgence exceptionnelle, ils ne leur arrivent pas, comme aux chercheurs, de passer parfois une partie de la nuit à terminer une tâche. L’attente perdurant, il s’approcha de moi nonchalamment, les mains dans les poches. Ce fut lui qui m’adressa la question que j’aurais voulu lui poser :

― Alors Bruno, on sort bien tard du boulot. Encore des réunions à n’en plus finir ?

― Oui, exactement, lui répondis-je laconique.

Nous nous connaissions et nous croisions souvent depuis plus de dix ans, mais n’avions jamais eu de conversation importante. La limite était fixée par la réputation qu’il avait de militant d’extrême droite. On disait même qu’il avait des fréquentations dans les mouvances radicales les plus glauques. Par conséquent, je n’avais jamais eu envie d’aller plus loin que la salutation formelle entre collègues.

― Il parait qu’ils sont sur le point d’arrêter ton projet de recherche ?

― C’est fait. La commission d’éthique a statué ce matin.

― Désolé, ça ne doit pas être facile à encaisser. Même de loin, j’ai pu me rendre compte de ton investissement. Pas facile, non ?

― Oui, c’est dur. Il va falloir maintenant que j’essaie de rebondir sur une nouvelle problématique de recherche. On verra bien…

― Ah bon, carrément ? Il n’y a pas moyen de contourner cette décision, modifier un peu le projet pour le faire accepter ?

― Ce n’est pas simple, on verra. Le problème c’est que nous étions arrivés au bout. Tout était prêt. C’est la phase de lancement finale de l’expérience qui est bloquée. Alors que faire ? Je ne sais pas…

― Bon, d’un autre côté, je dois admettre que je ne vais pas m’en plaindre. Ce projet représentait un quart de l’activité de mon service. Ça va soulager mon équipe pendant quelque temps. Enfin… Je compatis malgré tout !

Le tramway arriva et nous montâmes dans le même wagon, il s’assit à côté de moi. Mais nous n’avions plus rien à nous dire ; en dehors de nos activités mutuelles au sein du laboratoire nous ne savions rien l’un de l’autre. Il descendit deux stations avant moi pour prendre une correspondance, il me salua d’un « bon courage ! » avant de se lever et sortir du wagon. Je le remerciai négligemment d’un petit geste de la main.

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